Tout ça est extrêmement réel, je vous l'assure. Je vous recommande à tous une expérience semblable.
3.
Il se trouve que je revois très bien ma mère debout à côté de moi et de mon pupitre en train de se rendre compte que j’ai la main dans mes culottes et de me dire d’un coup sec ôte ta main de d’là. Je peux la revoir très clairement quand je veux, mais c’est plus fort que moi, je n’arrive vraiment pas à comprendre ce qu’elle fait là, dans la classe. Je crois que ça fait partie de mes souvenirs trafiqués, des souvenirs qu’on a, tout le monde, et qui sont un mélange de réalités de la mémoire et de discours qu’on a entendu, des discours qui portaient sur nous. Mais en même temps, pourquoi ma mère m’aurait raconté ça ? Je me souviens que quand j’étais plus jeune, quand j’étais à l’école primaire, je racontais à mes amis que j’étais né par le cul. On m’a confirmé depuis que c’était faux. Mais, moi, il fallait bien que j’explique pourquoi j’avais les oreilles décollées. Si j’avais les oreilles décollées, c’était parce que j’étais sorti par le cul et qu’alors mes oreilles avaient été étirées vers le haut et comme repliées sur elles-mêmes quand le docteur avait tiré. J’étais en train de sauver le chien et je repensais à ça, je ne sais pas, peut-être parce que jusqu’à un certain point ça ressemblait à un accouchement, ce que j’étais en train d’accomplir. En effet, je le tirais vers la sortie et la sculpture avait l’air d’un gros utérus et d’un gigantesque vagin de métal. Mais je me disais simultanément c’est vraiment con comme pensée ça, c’est vraiment hors de propos et comme déplacé. Mais quand même, je me voyais quasiment des gants chirurgicaux sur les mains. Et je secouais la tête pour arrêter cette comparaison que je ne voulais pas faire, que je ne faisais que subir, on aurait dit. J’ai jeté la pierre au loin et j’ai tendu les doigts pour vérifier que les parois de métal n’étaient pas trop coupantes. À l’aide de mes genoux appuyés sur le sol, je me suis glissé dans le ventre de Cyclone Sept et je continuais à rassurer le chien avec une voix douce et lustrée. La voix pour les animaux que tout le monde a en réserve pour les occasions spéciales, celle qui ressemble un peu à la voix pour les petits enfants. Le vagin commençait à revenir dans ma tête et je l’ai écarté d’un clignement des paupières et j’ai respiré profondément et je me disais criss tu peux-tu vivre quelque chose, tu pourrais-tu s’il-te-plaît vivre quelque chose sans le noyer sous un océan d’interprétations et d’analyses. Sans rationaliser. Je me disais ça mais je ne me le disais pas comme ça, c’était plus diffus, plus imagé.
4.
Je ne connaissais pas son nom, alors je l’appelais le chien, ou bon chien, ou chien tout court. Je lui ai dit mon nom à moi, chuchoté. Je voulais tout sauf l’apeurer, la plainte continuelle, c’était assez. J’en avais plein les oreilles. La roche pointue encore dans le poing fermé, je me dirigeais en rampant vers lui et il avait tellement l’air de m’attendre, moi, je veux dire comme personnellement, que ça ne me dérangeait même pas d’être sale, d’en ressortir tout noirci de saleté de la ville. Juré, je n’y ai même pas pensé. J’agissais c’est tout, j’étais du mouvement pur, c’est-à-dire dirigé vers un but ultime : la vie. Ma tête était vide, il y avait seulement quelques résidus de pensées stratifiées, un couplet répétitif de la chanson que j’écoutais avant l’événement, la voix abstraite de mon père me reprochant mon choix d’avenir, une image floue et photographique de mon hamster mort et, voilà, moi qui croise mon père sur notre rue de banlieue, je reviens de l’école et lui marche vers le dépanneur, il est rasé de près, on se croise et il me dit Coco est mort et je réponds oh, ok et on ne s’est pas arrêté de marcher alors on continue chacun notre chemin. Quand je l’ai atteint du bout de mon bras tendu, il s’est arrêté de hurler à la lune et ça a été le silence. J’ai pensé on vient de le perdre avec la voix d’un médecin à l’urgence. Je vais te tirer de là que j’ai dit au chien avant d’analyser la situation. Encore aujourd’hui je me demande comment il a pu arriver là, je veux dire, j’ai eu toute la misère du monde à le sortir des entrailles de Cyclone Sept par l’ouverture élargie que j’avais trafiqué, alors de se rendre là tout seul, ça me dépassait. J’étais couché à ras le ventre et je le tirais par le torse et ça semblait lui faire mal, je me disais que ça devait, alors je serrais les dents et je retroussais mes lèvres sur mes gencives en faisant hssss, par compassion. Je passais mon temps à regarder en arrière, comme un camion qui fait sonner ses sirènes sur les premières notes de Beethoven. Mais on était tous seuls lui et moi, pas une âme qui vive, seulement le silence de la nuit avec tout ce que ça implique de bruits d’automobiles anonymes. Je soupirais plus que j’inspirais, la sueur et tout, et le chien avait l’air de ne plus réagir, j’ai craint pour sa vie. On s’est glissé finalement à l’extérieur de la structure infernale et retrouvé à l’air libre, tout de suite j’ai entamé les secours d’urgence. C’est avec dépit et humilité que je le dis maintenant, maintenant que c’est loin de moi et que j’essaie de m’en approcher le plus possible : je pense que j’ai fait n’importe quoi. J’ai placé le chien sur le dos, comme un humain, pattes en l’air, son extraordinaire pénis pointant, avec une mèche de poils pointant. À l’aide de mes mains j’ai commencé à lui pomper le thorax, comment, la cage thoracique. Les mains jointes, les doigts entrelacés, pas parce qu’on me l’avait appris et pas comme j’étais censé le savoir, mais purement comme j’ai eu le feeling qu’il fallait. J’ai pompé l’air dans mes poumons et en simultané je constatais qu’il ne saignait pas, qu’il n’avait pas l’air blessé ou égratigné. Son poil fin et un peu roux était lisse sur sa poitrine et ses six petites tétines étaient faciles à compter. Il avait la bouche ouverte, la gueule, la langue pendante, mais rien d’anormal, je veux dire c’était quand même un animal, je n’avais pas l’intention d’attendre de lui qu’il se mette à respirer par le nez. L’effort m’avait exténué, mais je continuais à te le pomper en me disant fuck, pourquoi je n’ai pas sous la main ces trucs électriques que tu peux réveiller un mort avec. Je ne les avais pas, j’avais seulement mon savoir-faire et ma détermination. Dans ma tête il y avait une voix qui répétait sans arrêt bouche-à-bouche, bouche-à-bouche, et ça m’a pris du temps mais j’ai fini par l’écouter, par me rendre à l’évidence. En arrêtant de pomper, j’ai placé mes paumes sur sa gueule, comme pour boucher les trous et j’ai approché ma bouche. Ça me donnait l’impression que les autres concurrents étaient derrière moi et qu’ils lançaient des oh et des heeee dans les airs parce qu’ils trouvaient ça dégueulasse et qu’ils savaient trop bien que leur tour viendrait. Tout le monde doit sauver le chien, compris ? Celui qui le ranime dans le plus court laps de temps gagne la partie, compris ? Ça se résume à ça. Oh! dernière chose : on lui a fait manger des oeufs pourris et plein d’autres choses que vous ne voulez pas connaître. GO!
5.
Le chien a repris conscience en un sursaut de bave et d’autres substances plus solides qui ont revolé dans ma bouche. J’ai relevé la tête en crachant de côté, en clignant des paupières, en tendant les bras vers lui pour me protéger, comme pour me protéger. Si je m’étais vu à cet instant, je me serais trouvé sale et beau, comme on trouve beau un pompier, dans n’importe quelle occasion, dans n’importe quel suit, quel que soit son degré d’implication dans n’importe quelle tragédie de n’importe quelle envergure. Je vivais le moment à plein régime et je savais que j’avais du vomi de chien sur le visage et dans le cou et sur les vêtements, mais je ne m’en souciais pas. Je me sentais comme un scout se sent, j’imagine, je n’ai jamais été scout, quand il est en train de saisir le bras d’un aveugle pour l’aider à traverser la rue et qu’il entend la voix de Baden Powell, paternelle et rafraîchissante : c’est bien jeune homme. J’ai pris le chien dans mes bras, paternel et rafraîchissant, et je lui ai soufflé une petite brise dans le poil pour le maintenir et l’encourager. Alors là j’avais tout bien en mains, il venait de se réveiller, il était vivant, il avait, quoi, expectoré, il respirait, il était temps que je me mette en quête d’un hôpital. Montréal est extrêmement bien servie en hôpitaux vétérinaires, je me suis dit, à défaut des autres, il faut bien qu’il y ait du bien dans tout ça, il faut que ça soit facile en quelque part : ça l’a été, au détour d’une rue très grosse, une artère, je suis carrément tombé sur une urgence 24 heures pour animaux. C’était comme dur à croire à quel point mon scénario idéal était en train de se réaliser, avec ses ramifications positives partout dans mes synapses. C’était un mot que j’avais entendu prononcer une fois ou deux dans la bouche d’un ami d’un ami qui apparemment était maniaco-dépressif et qui, l’apprenant, s’était mis à se fasciner pour la neurologie et le cerveau humain et tout ce que ça implique de termes, de jargon et de chimie. Je me l’appropriais, ce mot, en en constatant les réactions à l’intérieur de ma tête, comme tout était comme calculé correct, comme tout était au bon endroit au bon moment. J’ai poussé la porte avec mon dos, je veux dire, je l’ai fait sans même y réfléchir, c’était instinctif, c’était l’instinct qu reprenait ses droits. Et l’instinct ne fait pas d’erreur, jamais, n’en commet pas. J’étais un pur instinct en poussant cette porte de mon dos, protégeant ainsi le corps meurtri du chien, le protégeant de mes bras. Et il était lourd, comme un vrai poids qui gonflait au rythme de sa respiration. Je me suis retourné pour envisager le service de garde, je comprenais très bien déjà que le chien était sain et sauf, que, à la limite, je n’avais plus rien à voir avec la suite, ce qui allait arriver derrière ces portes fermées, derrière ces uniformes verts couleur fleuve St-Laurent, derrière avec ces masques et ces gants. Je leur laissais le chien entre bonnes mains. Après avoir répondu à leurs questions, un peu réticent, disant sans arrêt l’est pas à moi, l’est pas à moi le chien, je me suis tenu dans l’embrasure de la porte, qui n’était pas vraiment une embrasure étant donné que la porte était vitrée et que je pouvais voir au travers, toute la salle d’attente, et que ce n’était pas comme si j’étais caché non plus ou quoi. Bref, ce n’est pas tant un œil scrutateur que j’ai poussé à l’intérieur qu’un bon gros soupir de soulagement.
Wow... Il m'ont donné une médaille pour ça.
Piada interna: ok, ok! Eu não li e não vou ler este post (é o meu protesto inspirado na UQÀM, So, so, so, solidarité). Não sou "especial" e por isso não tenho capacidade de compreender a lógica de uma mente "quebecoise". Mas não vou abrir mão do meu direito de "encher lingüiça" como comentário no seu blog. Sempre que eu conseguir, deixarei um "comment" com a mentalidade brasileira! ;o)
RépondreSupprimerhauhauhauhauah
for real: comecei a refletir o que simboliza o "chien"... vc vai dizer que é como Andy Warhol blablabla, mas dane-se, eu vou achar um simbolismo estadunidense e negativo (realista, com nuances de Rousseau)só pra te incomodar ainda mais... porque eu sou assim!