Pour ceux que ça intéresse. Mon projet de thèse. Hé. En tous cas moi ça m'intéresse en mautadine.
Daniel Grenier
Demande d’admission au doctorat en études littéraires : projet de thèse
Le romancier américain fascine et intrigue depuis longtemps. Des figures tragiques de Poe ou d’Hemingway aux mystères entourant Salinger et Pynchon, on a souvent cherché à le catégoriser, à ériger un modèle, un type. Sartre, dans les années quarante, le définissait (le caricaturait) comme un aventurier peu intéressé à la gloire et aux reconnaissances institutionnelles, épris de liberté et de grands espaces, un romantique peu éduqué soudainement frappé par l’éclair du génie[1]. Vingt ans après Qu’est-ce que la littérature? Jacques Cabau, dans La prairie perdue (1966), renchérissait sur le thème du bourlingueur génial : « De même que le héros américain est un solitaire, de même le romancier américain est un isolé. […] Le romancier américain vit seul, souvent en province, dans son ranch, parfois à l’étranger. Ce n’est ni un intellectuel ni un homme de lettres.[2] »
Les exemples sont frappants et multiples de cette « cristallisation » de l’écrivain. On n’est jamais bien loin du cliché, mais on n’est jamais complètement éloigné de la réalité non plus. Le discours social, qu’il soit de l’ordre du fantasme ou non, renvoie à une nuée d’images corollaires (une nuée d'images corollaires?) qui finissent par créer un tableau éloquent, pas nécessairement réaliste, mais significatif. Si l’Amérique est mythique, l’écrivain l’est également (l'écrivain est allaité galamment).
Plusieurs observateurs étrangers ont parlé de cette boursouflure de l’ego qui caractérise non pas un romancier particulier issu de l’Amérique, mais la représentation idéalisée qu’on s’en fait : un être provenant d’une classe moyenne hégémonique, dépourvu de tradition littéraire, éclairé sporadiquement par le génie de l’ambition pure, plus près de l’usine que de l’université. Il n’y a rien de « vrai » dans ce portrait, il est une mythification en soi. Pourtant, Malcolm Bradbury, dans The Modern American Novel, cite Sherwood Anderson dans les années 1930 : «You can go everywhere. I am accepted by working people everywhere as one of themselves and am proud of that fact. »[3] En s’exprimant ainsi, Anderson (comme Thomas Wolfe et bien d’autres ont eu tendance à le faire) se voit comme le romancier américain idéal. Il veut en être, d’une certaine manière, la quintessence.
Le personnage d’Anna Wulf, dans The Golden Notebook de Doris Lessing, doit louer la chambre au deuxième étage de son logement, sous la recommandation de son amie Molly (une estie de folle), à un jeune Américain et appréhende ainsi leur cohabitation : « I said : “If he’s an American on the loose in Europe, he’ll be writing the American epic novel and he’ll be in psychoanalysis and he’ll have one of those awful American marriages and I’ll have to listen to his troubles- I mean problems.” »[4] Lessing, par l’entremise d’Anna, ne décrit pas ce qu’est un romancier américain, mais ce qu’il doit être, parce qu’une certaine vision s’est formée et qu’elle doit être maintenue, en ce qu’elle a d’idéelle. D’un côté, on peut considérer qu’il s’agit là d’un cliché qui évacue une réalité bien plus complexe. De l’autre, on peut revenir sur ce qu’écrivait Malcolm Bradbury à propos des années d’expatriation en Europe de dizaines d’écrivains, dans les années 1920 et 1930 : « […] Behind the dissent and the desire for the new there often lay a nostalgia for an older and more pastoral
Tant et si bien que le « véritable » écrivain américain n’est-il pas celui que l’on construit comme un idéal, à travers un regard externe et quasiment caricatural? Cet être plus grand que nature, à l’ego démesuré, capable de prendre le pays-continent dans sa main pour l’écraser et le caresser, s’exprimant toujours avec la fougue blessée d’un Norman Mailer : « But, as you will find later in this book, there are a couple of thirty-page fragments from my – will it be a thousand pages – from that long novel which has come into my mind again, a descendant of Moby-Dick which will call for such time, strength, cash and patience that I do not know if I have it all to give, and so will skip the separate parts, avoid the dream, and try a more modest ascent on the spiral of time[6]. »
Comme ces individus typiques (les commentateurs et les écrivains), plus grands que nature, ont tranquillement envahi l’espace de l’imaginaire et le discours social, une certaine vision s’est imposée, au long des XIXe et XXe siècles, jusqu’à ce que le mythe se confonde avec le réel. C’est donc quand le prototype devient archétype que l’observateur peut se permettre de tirer des conclusions fécondes et de faire la part des choses entre fantasme et réalité. Une distinction difficile à faire non seulement pour le regard étranger, mais pour les Américains eux-mêmes. Nous nous concentrerons donc uniquement sur le point de vue interne, c’est-à-dire à des textes provenant des États-Unis.
À partir d’une analyse du discours social américain, nous croyons qu’il est possible de distinguer trois grands axes permettant de comprendre l’image et le rôle du romancier aux États-Unis.
D’abord, l’évolution de son statut dans l’histoire des lettres et de la culture américaines. Une enquête approfondie des différents médiums de communications à travers les époques pourrait mener à des réflexions intéressantes quant à la place qu’occupe le romancier dans l’espace public. De On Native Ground d’Alfred Kazin (1942), document de référence pour tout chercheur qui se penche sur la littérature américaine jusqu’au « caméo » de Thomas Pynchon durant un épisode des Simpson’s, en 2004, nous chercherons à révéler ce que le public, qu’il soit professionnel ou profane, a dit et a pensé du romancier. Nous chercherons également à faire le lien entre ce regard extérieur et son influence sur la façon dont le romancier se perçoit (le troisième chapitre, sous l'influence de Malcolm Cowley, sera consacré exclusivement à sa façon de s'asseoir). Cela inclut les essais et les mémoires d’écrivains qui se sont penchés sur la question de leur rôle dans l’espace public, on pense notamment à Frank Norris et, plus récemment, à Jonathan Franzen.
Ensuite, nous aimerions nous attarder aux différentes postures adoptées par le romancier aux cours de l’évolution de la littérature américaine. Comme dans un jeu de miroirs, il va sans dire que si le discours social a une influence sur l’écrivain, ce dernier fait des choix personnels qui ont des conséquences sur la façon dont la société le concevra en retour. Par exemple, quand Gertrude Stein (aka the most ugly lesbian in the history of the twentieth century) a qualifié les jeunes hommes qui fréquentaient son salon de « lost generation », elle identifiait d’abord une posture d’écrivain, le désabusement mêlé d’ambition démesurée d’une certaine catégorie de romancier de l’après-guerre qui est devenue un archétype. Pourtant, tout séparait l’attitude d’un Hemingway de celle d’un Fitzgerald, l’un porté vers la violence, l’austérité et l’engagement, l’autre vers le glamour et l’opulence. Nous tenterons, à l’aide de la biographie et du commentaire critique, de faire ressortir ces différentes attitudes dans les œuvres et dans la vie des romanciers. Nous tenterons aussi d’examiner pourquoi, dans une société mercantile, autant d’écrivains sont portés à se retirer complètement de la vie publique. Qu’on pense à Salinger ou à Don DeLillo, nombreux sont les romanciers qui, au cours du XXe siècle, ont refusé de prendre part au jeu de la promotion et du vedettariat, créant ironiquement un véritable mythe autour de leur personnalité. Nous verrons s’il existe un trait commun qui parviendrait à rassembler les romanciers sous une même bannière et à les définir en tant que membres d’une communauté littéraire précise.
Finalement, nous nous pencherons sur la question de la figure, cette fois à l’intérieur de la fiction romanesque. Pourquoi, à examiner plusieurs des grandes œuvres littéraires américaines, constate-t-on d’emblée qu’elles ne sont pas peuplées d’artistes, ni d’intellectuels? Pourquoi n’y a-t-il pratiquement aucun romancier? Même ceux qui ont écrit des romans extrêmement intellectuels l’ont fait généralement en mettant en scène des êtres ordinaires, des citoyens ordinaires. Tout se passe comme si l’Amérique n’était abordable que par le biais d’une fiction évitant comme la peste l’écriture en tant que sujet. Thomas Wolfe est celui qui s’est le plus approché d’une réelle mise en abîme de l’écriture comme acte descriptif et créateur, en inventant son double littéraire. Mais il a tenu à remplir ses écrits de paysans et de travailleurs, de machinistes et de parieurs compulsifs. L’Amérique s’est écrite à travers la parole de ceux-ci, comme le disait Dos Passos.
De grandes exceptions sont évidemment à considérer, en commençant par le Pierre de Melville. On peut aussi penser à Saul Bellow et ses professeurs et à Philip Roth avec Nathan Zuckerman. Ainsi, nous examinerons le traitement de la figure du romancier par les romanciers eux-mêmes, à la fois dans son rôle de narrateur et comme protagoniste. Ce troisième axe nous permettra de mettre en valeur des résurgences, des traits caractéristiques, et de dresser un tableau cohérent du romancier américain à travers différentes périodes historiques et différentes sensibilités esthétiques.
Plusieurs monographies ont été publiées récemment, occupées par l’aspect mythique du romancier américain, sans toutefois s’interroger sur les causes et les conséquences de cette mythification. Depuis les années cinquante, des auteurs américains comme Leslie Fiedler et Harold Bloom ont eux-mêmes largement participé à la création du portrait décrit plus haut, notamment à cause de leur propension à l’aphorisme cinglant. Cette recherche est inédite dans la mesure où elle tentera de forger une image cohérente du romancier américain à l’intérieur de sa société à partir d’un ensemble de discours critiques, littéraires, historiques et idéologiques (pfioooooo...). Il s’agira de mettre en confrontation le point de vue américain et le point de vue externe du chercheur. Les travaux de Sacvan Bercovitch sont d’un intérêt particulier puisqu’ils se concentrent sur la force du symbole et du mythe dans la construction de l’imaginaire américain, telle que perçue du point de vue de l’étranger.
Nous privilégions une approche historique et sociocritique (qu’on retrouve entre autres chez Jean-François Chassay (Fils, lignes, réseaux, 1999) et Jean Morency, Le mythe américain dans les fictions d’Amérique, 1994) qui s’intéresse à la fois aux manifestations culturelles elles-mêmes et aux différentes interprétations de celles-ci. Autrement dit, une analyse critique de l’idéologie est inévitable : il s’agit d’être à l’affût des transformations du discours sur un même objet de réflexion. Par exemple, Herman Melville a été lu et commenté de multiples façons et son œuvre a été reçue de façons radicalement différentes selon les époques.
Une relecture des œuvres du canon littéraire s’impose donc, mais également une relecture du principe même de « canon », questionnant le discours critique et institutionnel. L’histoire littéraire est toujours à refaire et les efforts les plus récents, comme ceux de Sacvan Bercovitch à Cambridge, et de Richard Ruland et Malcolm Bradbury (From Puritanism To Postmodernism, 1996) prennent en considération la littérature et ce qu’on a dit sur elle. C’est dans cette perspective que nous nous proposons de s’aventurer dans cette recherche. Il s’agira de proposer une histoire du romancier américain sous ses multiples atours.
Le choix de la période historique analysée est dicté par le discours institutionnel et prend comme point d’appui l’ouvrage incontournable de F. O. Matthiessen, American Renaissance: Art and Expression in the Age of Emerson and Whitman, 1941. Couvrant donc un siècle et demi, la recherche s’ouvrira sur l’âge d’Herman Melville, au début de l’industrialisation, et se fermera sur celui de Philip Roth, qui vient de publier le chapitre final de la saga Zuckerman, Exit Ghost (2007).
La direction de cette thèse sera assurée par M. Jean-François Chassay.
(Pas de quoi se tirer une balle pour l'instant, il s'agit seulement de commencer...)
[1] Voir Jean-Paul Sartre, « Situation de l’écrivain en 1947 », dans Qu’est-ce que la littérature?, Paris, coll. « Folio essais », Gallimard, 1948, p. 169-170.
[2] Jacques Cabau, La prairie perdue, Paris, Seuil, 1966, p. 22.
[3] Cité dans Malcolm Bradbury, The Modern American Novel,
[4] Doris Lessing, The Golden Notebook,
[5] Malcolm Bradbury, The Modern American Novel, op. cit., p. 61.
J'aime beaucoup, aussi, les figures d'écrivains ratés et/ou déchus. Je pense souvent à ce personnage de Factotum de Bukowski qui change de job (jobbine) chaque deux pages et qui publie des nouvelles dans ses temps libres...
RépondreSupprimerIl n'est pas très loin des Sal Paradise et Dean Moriarty de Kerouac, et puis pour le peu que j'en ai lu, à Henry Miller.
C'est très intéressant en tout cas. As-tu pensé aussi regarder du côté de Washington Irving?