dimanche 26 juillet 2009

Recyclage

FAVEUR DE LA NUIT

Le camion était rempli à ras bord, d’armes en tout genre, de fusils et de grenades et de bâtons de dynamite qui avaient tous et toutes l’air d’appartenir à une autre époque, de dater de la deuxième guerre mondiale ou avant. À ras bord, ça voulait dire jusqu’au plafond et jusqu’aux murs latéraux, bien serrées et bien empilées, et quand le petit homme au teint mat et au nez surplombant une moustache qui lui entourait la bouche défit la serrure, tira sur le loquet de métal, empoigna la chevillette et tira d’un fort ouf vers le haut, une mitraillette faillit lui tomber sur la tête. Il était un peu plus grand que la roue du camion, bien plus, mais c’est l’impression qu’il donnait, en le regardant, on avait tendance à le comparer à une roue de camion. Il ne dit pas:
-Fuck, not even able to fix the fucking guns so they won’t move, en évitant de justesse l’objet noir et long et filiforme. Il fit un mouvement vers le bas, ployant les genoux, sa main toujours accrochée dans la chevillette, un mouvement brusque et inutile puisque l’arme aurait frappé en tombant un être humain de taille normale. Pas un nain. Elle passa en fait à un bon cinquante centimètres de sa chevelure. Traversa son champ de vision et alla se fracasser sur le sol derrière lui. Il eut l’impression qu’elle se fracassait. Dans le silence de la nuit, ça donnait l’impression d’un fracas, d’un bruit immense et amplifié par l’écho et d’autres choses. Comme quand le lit grince quand on fait l’amour, il grince cent millions de fois plus fort que si on ne faisait que se tourner innocemment. Provenant de l’avant du camion, il entendit une voix, un chuchotement grinçant : -…the fuck ?
-Nothing, just a fucking machine gun dropping on my fucking head.
-Careful with those, man, valuable items.
-Hey fuck you, you didn’t even fix them with ropes or tape or what.
-To many of ‘em man, no time, no fucking time, now hurry and unload, got to move.
-And don’t lend a fucking hand.
-Got to get the fuck out of here, man.
-Yeah, asshole, yeah.
-Yeah.
-Yeah.
Son anglais était teinté d’un fort accent mexicain, les “r” étaient roulés comme dans de la farine longtemps. Il appliqua une forte poussée à la porte du camion qui s’en alla vers le haut dans un rugissement de roulis. Il s’engueulait seulement pour la forme, il savait très bien que l’autre n’était qu’un intermédiaire, qu’il n’en avait rien à foutre de tout ce bazar qu’il trimballait, qu’il ne faisait que livrer ici, à cet endroit précis, dans ce parking précis, à ce nain précis. Il savait que l’autre savait ça et rien d’autre. Mais ça ne valait quand même pas des impolitesses et du refus de coopérer. Hijo de puta, pensa-t-il en faisant signe à ses frères de s’approcher. Eux qui se tenaient en retrait dans l’ombre d’une colonne de béton sous le viaduc. Deux autres nains accoururent, menus sur quatre pattes aussi courtes que des bras ordinaires. Ils arrivèrent au camion et ne se parlèrent pas, aucun des trois ne dit un mot, et le premier fit la courte échelle au second qui sauta sur la plateforme de la remorque. Il inspecta le contenu en s’appuyant sur l’amoncellement de munitions et d’armes à feu et se retourna vers ses deux frères pour leur donner son approbation. Ce qu’il fit d’un hochement de tête. Sa moustache lui descendait aussi jusqu’au menton. Ses yeux émettaient une lueur dans la nuit noire que personne n’aurait aimé rencontrer. N’importe qui aurait changé de côté de rue. À la base de son cou, juste sur la jugulaire, était tatouée une trompette stylisée, qui semblait jouer toute seule quand il bougeait.
Ils commencèrent de vider le camion en opérant comme une chaîne humaine, comme une chaîne humaine sur une chaîne de montage d’une usine de main d’oeuvre à bon marché employant des wetbacks qui viennent de traverser le Rio Grande, qui en sont encore tout mouillés. Ça donnait quelque chose d’efficace à l’excès, comme pour éviter les agents de l’immigration, toujours à l’affût, toujours sur les nerfs. Les trois frères se lançaient les fusils et les pistolets et les mauser et les boîtes de cartouches et les enfournaient dans un, deux, trois coffres de voitures stationnées parallèlement. Trois familiales à l’air inoffensif qui se retrouvaient gorgées de poudre à canon et de bombes à retardement. Ils disaient un, deux, trois, en espagnol, chacun pour soi et le camion se vida en quelques minutes. Dans le rétroviseur on pouvait apercevoir la demi forme d’un demi visage et le rougeoiement d’une cigarette allumée.
Rodrigo sauta à pieds joints et réussit à attraper la languette de cuir pendant à la poignée de la porte. D’un mouvement félin il passa à l’extérieur et la porte suivit vers le bas et se referma, laissant apparaître le sigle de U-Haul, orange et noir.
Pablo donna une claque sur le côté du camion, un peu comme à une fesse de femme, avec le même mépris, la même autorité. C’était le signe qu’attendait le conducteur. On entendit le moteur. Un mégot vola par la fenêtre du camion. Un petit geste assuré des doigts, proche du claquement. Un nuage de fumée projeté avec dégoût vers le dehors.
Carlo sortit son revolver de la poche du même nom qu’il portait par dessus son t-shirt et fit mine de le pointer vers le camion qui dérapa un peu, comme apeuré lui-même, qui exerça un rapide demi-tour et qui fila vers la sortie du parking à toute vitesse. Cabrón.
Les trois frères se tinrent bien droits l’un à côté de l’autre, mais évitèrent de lancer des AYAYAYE dans le vide, satisfaits de l’opération. Pas besoin d’AYAYAYE, de cris de victoire à la Pancho Villa. Ils se tinrent silencieux et surchauffés par l’effort et, comme coordonnés, pivotèrent et se dirigèrent vers leurs voitures respectives. Ils avaient des armes à livrer. Une montagne d’armes à livrer à cet enculé de minable de riche bourgeois d’Outremont. Communément, dans les réseaux de la prostitution et de la pornographie, dans les réseaux underground et dans le marché illégal des armes, dans les égouts et les conduits d’aération secrets de l’Internet, ils étaient connus sous l'appellation des Mexinains.
Les familiales firent vroooouuum.

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