Voici un exemple tiré de INGLOURIOUS BASTERDS, qui illustre bien ce que Quentin Tarantino est pour moi.
Exemple: Dans les premières secondes du film, on voit un homme et sa fille travailler sur leur terre dans la campagne française, en 1941 (en pleine occupation). Il taille du bois, elle tend des draps sur la corde à linge. Au loin, le paysage bucolique, la verdure et les collines. Soudain, on entend le moteur des motocyclettes, la tension monte déjà: on sait très bien que ce sont des Allemands qui arrivent. Le choix musical de Tarantino est un parfait symbole de sa façon de fonctionner, de la façon dont il conçoit son art: Les premières notes de FÜR ELISE, de Beethoven, sont juxtaposées, dans un collage mélodique, à une guitare flamenco pour former une pseudo mélodie à la Morricone/Leone. Tape-à-l'oeil, références clichées. L'accouplement de deux lieux communs de la culture mondiale (ces premières notes que tout le monde connaît + des castagnettes, une guitare espagnole) ne fait justice à aucun d'eux, ni ne leur donne plus d'intérêt intrinsèque, ça induit simplement chez le spectateur un sentiment de déjà-vu rassurant. Déjà après quarante secondes de film, chez Tarantino, on n'est pas dans l'invention, on est dans la récupération.
Évidemment, je suis allé voir le film avec un préjugé défavorable, parce que je suis le genre de rapaz qui porte aux nues RESERVOIR DOGS et qui crache sur KILL BILL. Moi qui pensais, après RESERVOIR DOGS et PULP FICTION, que Tarantino allait devenir le maître absolu du dialogue du cinéma américain, je suis resté sur ma faim et je n'ai jamais vraiment compris ce qui était arrivé avec ce réalisateur que j'adorais. Eh bien, aujourd'hui INGLOURIOUS BASTERDS me donne certains éléments de réponses.
J'avais un préjugé défavorable (je me doutais que ça ne serait pas un chef-d'oeuvre), mais j'étais tout à fait disposé, en toute bonne foi, à passer un après-midi agréable en compagnie d'un maître de l'image (film divertissant, violence gratuite, montées de tensions extrêmes, etc.). Il se trouve que j'ai été déçu sur toute la ligne. Il ne m'a même pas diverti, moi qui suis assez bon public. Je veux dire, je trouve le gars du CHAMWOW vraiment divertissant. Plusieurs fois j'ai regardé ma montre: le film dure 2h30 et donne l'impression d'en durer 3. Certaines scènes sont affreusement longues (montées de tension extrêmes? peut-être, mais je ne l'ai pas ressentie: il y a beaucoup trop de moments de relâchement pour créer un réel sentiment d'angoisse chez le spectateur), entre autres celle de la taverne, avec Diane Kruger. Tout est extrêmement théâtral, irréaliste, bourré de clichés et de stéréotypes. Mais je comprends qu'on pourrait me dire que tout ça est voulu par le réalisateur, alors passons à autres choses.
Autres choses: D'abord, même si la fin du film est une sorte de réécriture fantasmatique de l'histoire, il est faux de croire que c'est un "fantasme juif" que d'assassiner des soldats allemands en les scalpant, en leur assénant des coups de bâton de baseball, en leur gravant une croix gammée dans le front. Ce n'est pas non plus un "fantasme juif" que de tirer cinquante balles de mitraillette dans la face de Hitler, même Hitler. Ce ne sont pas des "fantasmes juifs", ce sont des fantasmes de tueurs, de fous assoiffés de sang qui ne comprennent pas la différence entre rétribution et vengeance.
Ensuite, je crois que de rendre ridicules, grotesques, caricaturaux, des gens comme Joseph Goebbels et Adolf Hitler obscurcit leur réelle ignominie. Ça dilue la réelle violence de leurs décisions. Parce que ces décisions, durant la Seconde Guerre Mondiale, n'ont pas été prises par des êtres grotesques aux visages boursouflés et pleins de boutons. Elles ont été prises par des hommes dont l'horreur était contenue, profonde, et (je sais, je suis assez conservateur là-dessus) surtout, extrêmement sérieuse.
D'autre part, pendant qu'on parle d'horreur, à aucun moment dans le film on ne se donne la peine de faire la différence entre un Allemand et un nazi. En fait, jamais on ne mentionne le mot SS, mais seulement nazis: "We're gonna kill us somme nazis". Some nazis... et la scène suivante nous montre un massacre de soldats allemands par les fameux bâtards. Or, il y avait une énorme différence (morale et politique) entre les soldats réguliers, le corps de l'armée allemande et les commandos de la mort, les SS et la Luftwaffe. Il s'agit là d'une simplification impardonnable qui pour moi démontre un désintérêt et un manque de respect pour l'histoire.
Et pendant que j'y pense, toute la loonnngguueee scène finale de la première du film "Nation's Pride", est totalement, mais totalement, invraisemblable. On est en 1944 en France, le débarquement de Normandie vient d'avoir lieu et tout l'establishment du Reich se retrouve ensemble dans un cinéma parisien??? Quatre agents-doubles américains parviennent à entrer (ok, je comprends, ça c'est supposé être drôle). L'homme qui est chargé de la sécurité (on nous laisse savoir qu'il est un des plus dangereux nazi) a placé deux soldats devant la loge du Fürher, un employé (un noir en plus) se promène dans le lobby avec deux longues barres de fer sans se faire inquiéter, l'homme qui est chargé de la sécurité (encore une fois: un des meilleurs détectives nazi, on l'appelle le "Jew Hunter") a accepté la proposition de changer l'endroit de la première à la dernière minute parce que la vedette du film (un jeune héros de guerre allemand) est tombé amoureux de la propriétaire de ce petit cinéma, une jeune femme qui a manifesté ouvertement et plusieurs fois des sentiments anti-allemands. Celle-ci n'a aucun problème à mettre le feu à sa salle et à brûler tout le monde parce que personne n'a pensé à inspecter derrière l'écran et dans les coulisses et dans sa salle de projection...
C'est tellement bourré d'incohérence et de passe-droits faciles et de raccourcis absurdes qu'on en vient à se demander si en effet le gars n'est pas un génie. C'est l'oeuvre d'un génie de mettre en scène une résistante française qui se maquille en 1944 (lèvres rouges, robe rouge, voile noir, très glamour), sur fond de drapeaux à croix gammée, avec une musique rock des années soixante-dix, le style d'anachronisme cool et self-conscious qui avait déjà été utilisé avec brio dans le film A KNIGHT'S TALE avec Heath Ledger. Wow. Shamwow. Des habitants du Moyen Âge qui chantent WE WILL ROCK YOU. Fallait y penser.
Mais même si c'est un génie, je commence à être un peu tanné de ces génies qui se donnent le droit de faire tout de travers comme des génies afin de pouvoir dire après coup qu'ils ont fait exprès et qu'on ne comprend pas leur génie.
Je tiens à préciser ici que mon ami Guga (qui signe en portugais ici: dirtysheep.wordpress.com) pense exactement le contraire de moi et c'est très bien comme ça. C'est confirmé, on ne sera jamais d'accord sur Tarantino. Mais je suis sûr qu'on s'entendrait pour dire que Diane Kruger est vraiment belle.
Danny, tu es un New Yorker! Les New Yorkes détestent Tarantino et les films Sundance!
RépondreSupprimerT'as mis de bons points dans ta critique... Bon, je te propose une soirée pour discuter Tarantino et aussi la beauté de Diane Kruger.
Quando você quer, cara! Se não alcance um acordo, a gente poderia cerrar a noite com um combate de Vale Tudo!
RépondreSupprimerJ'suis pas encore allé voir son film, et je trouve la hype autour de chaque projet de Tarantino depuis Kill Bill un peu trop suspecte pour être convaincu d'avoir affaire à un génie réel (fétichiste, oui), mais je reconnais dans ce que tu décris les raccourcis, culbutes, sauts quantiques qu'exécutaient les nombreux auteurs boboches des magazines pour hommes dans les années de l'après-Guerre. Des histoires vendus comme étant vraies, racontant les péripéties d'un soldats aux prises avec une faction obscure des SS composée de femmes (fatales) nazies cannibales, ou encore d'un G.I. devant combattre à lui seul un régiment de soldats japonnais armés de katanas ET de mitraillettes ET de lézards affamés...
RépondreSupprimerC'était un produit vendu dans les Barbershops, les pharmacies, etc. Ça te réécrivait l'histoire dans tous les sens avec les pires clichés et les pires anachronismes.
Tarantino, fait ça au cinéma. Très simplement. En lisant le synopsis et les critiques, on pense que c'est postmoderne, que ça subvertit quelque chose. En réalité, sans dire que ça n'a pas de valeur, ça relève, à mon avis, du même génie que le dude qui a eu l'idée de mettre deux saveurs de Doritos dans le même sac.
(et dieu sait que j'en bouffe des Doritos, alors)
Toujours aussi déséagréable.....
RépondreSupprimerGreat critic Daniel! I think is an integral vision of the film, a lot of information about the different Tarantino’s tricks, and in addition your opinion: clean and loud. Otherwise, I was thinking that the discussion isn’t about if Tarantino is or isn’t a genius or if the movie is really good or not, maybe is about if Tarantino put in the cinema more than existed before him. I think so. Pulp Fiction was only first step. When I watched Hostel II (a film presented by Tarantino but written and directed by Eli Roth, both have same style, but I saw Tarantino everywhere), I realised that Tarantino has a lot to say and show. In that moment I understood Hostel I and, at the same time, I thought about the change, forward I guess, from the violence and action style to the psychological issues. Tarantino can do it. He doesn’t need sagas or trilogies. We hope more, it’s true, but he’s young... Inglorious bastards isn’t a film to watch with the strict knowledge of who knows about history, music, cinema production and wants to find the political point of view about the Second World War or moral levels in the relations Jew-Nazis. I guess is only North American entertainment industry and it’s for that also I think is good, better than 95% of Hollywood shit. Comfort words, but it’s that we have, especially in Canada and US.
RépondreSupprimerP.S. 1. Sorry, I’m practising my English. You (teacher side) correct me (in a private message, pls )
P.S. 2. I agree with Guga, special meeting to discuss about this topic (rum, Havanan cigarettes and salsa music included).