On l’attendait à Milan. On lui avait fait comprendre que des intérêts hauts placés l’attendaient et on lui avait fait comprendre qu’il était la personne toute désignée pour accomplir certaine mission. On lui avait fait comprendre que tout cela n’existait pas, évidemment, et que les intérêts de plusieurs étaient en jeu et que la discrétion la plus grande était attendue de sa part. Il n’avait jamais entendu aussi souvent répété un mot que cet « intérêt », retourné dans tous les sens, employé à toutes les sauces, au point de l’étourdir, et au point surtout de le convaincre qu’il n’était pour l’instant qu’un pion qu’on déplaçait avec précaution sur le gigantesque échiquier de la politique mondiale. Adrien Tremblant savait peu de choses, en dehors du fait que ses contacts insistaient sur son talent et son intelligence et ses pouvoirs de persuasion et d’autres choses qui le mettaient mal-à-l’aise. Évidemment il ne se trouvait pas stupide, mais de se faire répéter de cette façon qu’on était quelqu’un d’indispensable, quelqu’un de brillant, quelqu’un de supérieur, ça le gênait. Arcand l’avait fait venir dans son bureau, une grande pièce remplie d’artéfacts de l’histoire canadienne. Sur un chevalet, une toile inachevée d’un des peintres du Groupe des Sept, montrant fièrement un paysage de bouleaux et de cabanes rustiques. L’homme, le politicien qui le fixait derrière une pipe et qui (ne pouvait s’empêcher de se dire Adrien) était en ce moment même en prison à Halifax, arborait son air des grands jours. Il avait dans le visage un surplus d’excitation qu’il s’efforçait de filtrer dans chaque bouffée de tabac. Adrien Tremblant s’était lentement assis en face, sur une chaise de bois rembourrée d’un coussin de velours. Il était tellement attentif au moindre tic du visage de son mentor qu’il le reproduisait sur le sien une fraction de seconde après. Un silence s’établit qui était déjà là, mais qui sembla vraiment s’établir entre les deux hommes. Arcand dit enfin :
-Nous avons signé avec Pampinièri.
Il se contrôlait visiblement, articulant chaque syllabe comme s’il était en proie à une envie de hurler de joie.
-Les fonds vont commencer à nous parvenir à la fin du mois de mai, Adrien.
Arcand prit sa pipe à deux mains en s’avançant dans son siège et en s’accoudant à son bureau sur lequel un globe terrestre illuminé de l’intérieur (trafiqué par on ne sait trop qui) faisait briller d’une lumière dorée le Québec et l’Allemagne, leur donnant une ressemblance équivoque. Parlant de l’Allemagne, Arcand n’utilisait jamais ce mot, il disait toujours :
-Le Reich est au courant de l’accord. Je ne peux pas t’en dire trop, parce que ce n’est pas ton rôle de savoir ces choses. Goebbels a ratifié et nous avons reçu une note ce matin (c’est pour ça que je t’ai fait venir) dans laquelle on nous signifie l’approbation du Führer lui-même. Adrien, le Führer donne sa bénédiction à Duplessis. Le processus est enclenché.
L’homme, blond et coiffé comme une ligne droite qui s’étendrait à l’infini, fixait son homonyme dans les yeux, dans le profond des yeux bleus d’Adrien. Ce dernier absorbait la nouvelle, l’accusait dans sa poitrine, il la recevait comme on reçoit l’assurance de la survie d’un blessé grave. Il se sentait comme un de ses patients auquel il aurait dit que les lésions des poumons ne causeraient pas de séquelles. Il se sentait près à sauter de joie en arrachant des fils imaginaires qui le reliaient à un respirateur artificiel. Il savait ce que ça signifiait pour lui, et Arcand le lui confirma sur le champ :
-À partir de maintenant, tu passes dans la clandestinité. Tu n’existes plus officiellement que comme interne à Maisonneuve. Tu ne fais plus partie de l’organisation. Tu peux t’inscrire au parti, mais tu ne seras jamais sollicité en tant que membre. À partir de maintenant, Adrien, nous avons besoin de toi comme jamais auparavant. J’ai parlé de tes projets scientifiques à plusieurs personnes, et je leur ai parlé aussi de ton engagement et de ta jeunesse et de tes airs d’aventurier. Je t’ai vanté en haut lieu et nous sommes maintenant prêts à t’utiliser (tu me pardonneras ce verbe, je sais que tu comprends ce que je veux dire) à ta juste valeur. À partir de maintenant, écoute-moi bien, tu n’existes plus pour moi, ni pour M. Duplessis, ni pour quiconque est impliqué dans l’opération. À partir de maintenant, à partir du moment où tu franchiras le seuil de cet immeuble pour te retrouver dans la rue, tu vas recevoir des instructions par des gens ordinaires qui te parleront en codes. Ces codes ne te seront jamais expliqués, c’est à toi de les déchiffrer, mais je ne m’inquiète absolument pas. À partir de maintenant, nous ferons référence à toi sous le nom de Crasse Noire.
Toutes ces informations passèrent dans le corps d’Adrien Tremblant à la façon d’une prophétie, comme si quelqu’un lui avait parlé de son avenir en utilisant des termes obscurs et révélateurs. Il inclina la tête et remit son chapeau et sortit par la grande porte en laissant seul cet homme qu’il vénérait et qu’il savait qu’il ne reverrait plus. La pensée la plus envahissante qu’il avait tournait autour du fait qu’il avait dorénavant un rôle à jouer dans la tournure qu’allaient prendre les événements sur le champ de bataille de l’Europe.
***
On lui fit comprendre qu’à Milan des gens l’attendaient avec impatience. Des gens qui lui donneraient des informations et auxquels il donnerait des informations. Précieuses. Sur la transformation des corps, sur la préservation des cadavres. Il savait que les techniciens allemands étaient extrêmement avancés et que son expertise personnelle leur serait utile. Il savait qu’il était une sorte de sommité dans certains cercles de Munich. Son nom de code circulait de plus en plus et sur le bateau qui le menait pour la première fois de sa vie en Europe, il fut traité avec une déférence qui ne cessa de le surprendre, venant de la part de parfaits inconnus. Un homme grand et mince portant paletot et bretelles jaunes le retrouva un jour sur le pont et lui dit que son visage était presque parfait, qu’il n’y avait pratiquement aucun défaut dans les lignes et dans les traits, qu’il était dessinateur et que ce genre de beauté plastique le frappait toujours. Adrien remercia sans savoir trop quoi dire et l’autre rétorqua qu’il n’y avait rien à ajouter, que son commentaire n’appelait pas la conversation, qu’il n’avait tout simplement pas pu s’empêcher de le lui dire. Et il s’en alla en retenant son chapeau sous un coup de vent soudain.
Une femme qu’il décida évidemment dans sa tête d’appeler Eva Braun s’installa au bar juste à côté de lui et alluma une cigarette allongée par un fume-cigarette de plusieurs centimètres. Plaqué or. Elle portait des bijoux. Elle portait une robe de soirée d’un rouge sanglant. Au début, elle resta indifférente à sa présence, mais fit finalement pivoter sa tête dans sa direction. Ses yeux descendirent lentement vers la main d’Adrien qui enserrait un verre de gin.
-Nous ne tarderons pas à arriver, dit-elle, avec dans sa voix un accent italien doux et presque imperceptible.
-Arriver en France, vous voulez dire ?
-Oui, en France, je veux dire.
-Un jour ou deux, m’a-t-on dit.
-Un jour ou deux, vous a-t-on dit.
Adrien fit un sourire gêné, se demandant si elle se moquait de lui. Elle dit:
-Vos mains.
-Mes mains.
-Vos mains sont, admirables.
-Mes mains.
-Cessez de répéter. Vos mains sont, délicates comme des roses et, solides comme des épines.
-Oui.
-Non, vous ne comprenez pas. Je ne fais jamais de compliments. Vos mains sont les plus belles choses que j’ai vues de ma vie. Vous ne comprenez pas.
-Je comprends.
-Non. Vos mains sont si belles que j’aurais envie de les embrasser. Vous ne comprenez pas. Je ne veux pas que vous compreniez. Il n’y a rien à comprendre. Je ne suis pas quelqu’un de mystérieux qui vous dit des choses mystérieuses. Je ne suis pas une femme fatale.
-Vous n’êtes rien de tout ça.
-Vous ne comprenez pas, je ne suis pas un mystère.
-Je ne comprends rien.
-Vos mains sont extraordinairement belles, comprenez-vous ? C’est tout. Vos mains sont extraordinairement belles, c’est tout.
-Je comprends.
-C’est tout.
-C’est.
-Cessez de répéter, bonsoir.
Tout ce dialogue fut échangé avec le sourire aux lèvres, comme si les tangages du bateau déposaient une légère ivresse dans les têtes et dans les cœurs. Adrien reprit sa position au bar, se retrouva seul pour le reste du voyage. Il tenait son dos tellement droit qu’on aurait supposé qu’il avait une barre de fer à la place de la colonne vertébrale. Ça l’amusait quand on le lui faisait remarquer, parce que ce n’était pas du fer qu’il s’était mis dans le dos, c’était de l’aluminium, évidemment, inoxydable.
Il se contrôlait visiblement, articulant chaque syllabe comme s’il était en proie à une envie de hurler de joie.
-Les fonds vont commencer à nous parvenir à la fin du mois de mai, Adrien.
Arcand prit sa pipe à deux mains en s’avançant dans son siège et en s’accoudant à son bureau sur lequel un globe terrestre illuminé de l’intérieur (trafiqué par on ne sait trop qui) faisait briller d’une lumière dorée le Québec et l’Allemagne, leur donnant une ressemblance équivoque. Parlant de l’Allemagne, Arcand n’utilisait jamais ce mot, il disait toujours :
-Le Reich est au courant de l’accord. Je ne peux pas t’en dire trop, parce que ce n’est pas ton rôle de savoir ces choses. Goebbels a ratifié et nous avons reçu une note ce matin (c’est pour ça que je t’ai fait venir) dans laquelle on nous signifie l’approbation du Führer lui-même. Adrien, le Führer donne sa bénédiction à Duplessis. Le processus est enclenché.
L’homme, blond et coiffé comme une ligne droite qui s’étendrait à l’infini, fixait son homonyme dans les yeux, dans le profond des yeux bleus d’Adrien. Ce dernier absorbait la nouvelle, l’accusait dans sa poitrine, il la recevait comme on reçoit l’assurance de la survie d’un blessé grave. Il se sentait comme un de ses patients auquel il aurait dit que les lésions des poumons ne causeraient pas de séquelles. Il se sentait près à sauter de joie en arrachant des fils imaginaires qui le reliaient à un respirateur artificiel. Il savait ce que ça signifiait pour lui, et Arcand le lui confirma sur le champ :
-À partir de maintenant, tu passes dans la clandestinité. Tu n’existes plus officiellement que comme interne à Maisonneuve. Tu ne fais plus partie de l’organisation. Tu peux t’inscrire au parti, mais tu ne seras jamais sollicité en tant que membre. À partir de maintenant, Adrien, nous avons besoin de toi comme jamais auparavant. J’ai parlé de tes projets scientifiques à plusieurs personnes, et je leur ai parlé aussi de ton engagement et de ta jeunesse et de tes airs d’aventurier. Je t’ai vanté en haut lieu et nous sommes maintenant prêts à t’utiliser (tu me pardonneras ce verbe, je sais que tu comprends ce que je veux dire) à ta juste valeur. À partir de maintenant, écoute-moi bien, tu n’existes plus pour moi, ni pour M. Duplessis, ni pour quiconque est impliqué dans l’opération. À partir de maintenant, à partir du moment où tu franchiras le seuil de cet immeuble pour te retrouver dans la rue, tu vas recevoir des instructions par des gens ordinaires qui te parleront en codes. Ces codes ne te seront jamais expliqués, c’est à toi de les déchiffrer, mais je ne m’inquiète absolument pas. À partir de maintenant, nous ferons référence à toi sous le nom de Crasse Noire.
Toutes ces informations passèrent dans le corps d’Adrien Tremblant à la façon d’une prophétie, comme si quelqu’un lui avait parlé de son avenir en utilisant des termes obscurs et révélateurs. Il inclina la tête et remit son chapeau et sortit par la grande porte en laissant seul cet homme qu’il vénérait et qu’il savait qu’il ne reverrait plus. La pensée la plus envahissante qu’il avait tournait autour du fait qu’il avait dorénavant un rôle à jouer dans la tournure qu’allaient prendre les événements sur le champ de bataille de l’Europe.
***
On lui fit comprendre qu’à Milan des gens l’attendaient avec impatience. Des gens qui lui donneraient des informations et auxquels il donnerait des informations. Précieuses. Sur la transformation des corps, sur la préservation des cadavres. Il savait que les techniciens allemands étaient extrêmement avancés et que son expertise personnelle leur serait utile. Il savait qu’il était une sorte de sommité dans certains cercles de Munich. Son nom de code circulait de plus en plus et sur le bateau qui le menait pour la première fois de sa vie en Europe, il fut traité avec une déférence qui ne cessa de le surprendre, venant de la part de parfaits inconnus. Un homme grand et mince portant paletot et bretelles jaunes le retrouva un jour sur le pont et lui dit que son visage était presque parfait, qu’il n’y avait pratiquement aucun défaut dans les lignes et dans les traits, qu’il était dessinateur et que ce genre de beauté plastique le frappait toujours. Adrien remercia sans savoir trop quoi dire et l’autre rétorqua qu’il n’y avait rien à ajouter, que son commentaire n’appelait pas la conversation, qu’il n’avait tout simplement pas pu s’empêcher de le lui dire. Et il s’en alla en retenant son chapeau sous un coup de vent soudain.
Une femme qu’il décida évidemment dans sa tête d’appeler Eva Braun s’installa au bar juste à côté de lui et alluma une cigarette allongée par un fume-cigarette de plusieurs centimètres. Plaqué or. Elle portait des bijoux. Elle portait une robe de soirée d’un rouge sanglant. Au début, elle resta indifférente à sa présence, mais fit finalement pivoter sa tête dans sa direction. Ses yeux descendirent lentement vers la main d’Adrien qui enserrait un verre de gin.
-Nous ne tarderons pas à arriver, dit-elle, avec dans sa voix un accent italien doux et presque imperceptible.
-Arriver en France, vous voulez dire ?
-Oui, en France, je veux dire.
-Un jour ou deux, m’a-t-on dit.
-Un jour ou deux, vous a-t-on dit.
Adrien fit un sourire gêné, se demandant si elle se moquait de lui. Elle dit:
-Vos mains.
-Mes mains.
-Vos mains sont, admirables.
-Mes mains.
-Cessez de répéter. Vos mains sont, délicates comme des roses et, solides comme des épines.
-Oui.
-Non, vous ne comprenez pas. Je ne fais jamais de compliments. Vos mains sont les plus belles choses que j’ai vues de ma vie. Vous ne comprenez pas.
-Je comprends.
-Non. Vos mains sont si belles que j’aurais envie de les embrasser. Vous ne comprenez pas. Je ne veux pas que vous compreniez. Il n’y a rien à comprendre. Je ne suis pas quelqu’un de mystérieux qui vous dit des choses mystérieuses. Je ne suis pas une femme fatale.
-Vous n’êtes rien de tout ça.
-Vous ne comprenez pas, je ne suis pas un mystère.
-Je ne comprends rien.
-Vos mains sont extraordinairement belles, comprenez-vous ? C’est tout. Vos mains sont extraordinairement belles, c’est tout.
-Je comprends.
-C’est tout.
-C’est.
-Cessez de répéter, bonsoir.
Tout ce dialogue fut échangé avec le sourire aux lèvres, comme si les tangages du bateau déposaient une légère ivresse dans les têtes et dans les cœurs. Adrien reprit sa position au bar, se retrouva seul pour le reste du voyage. Il tenait son dos tellement droit qu’on aurait supposé qu’il avait une barre de fer à la place de la colonne vertébrale. Ça l’amusait quand on le lui faisait remarquer, parce que ce n’était pas du fer qu’il s’était mis dans le dos, c’était de l’aluminium, évidemment, inoxydable.
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