jeudi 23 avril 2009

Extraits de mon journal intime: un de trop?

Suite et fin du sauvetage in extremis du chien nommé Sullivan et de ses conséquences. Voici le récit véridique de la remise du "Prix Du Meilleur Ami Du Meilleur Ami De l'Homme". Pour le début de ce magnifique périple dans le monde de l'éloquence et de la rhétorique, veuillez vous référer aux posts intitulés: EXTRAITS DE MON JOURNAL INTIME.

6.
La journée tant attendue s’est amenée comme une commande d’épicerie de plus de cinquante dollars, beaucoup trop tard. Mais on oublie rapidement. On a attendu trop longtemps, mais on a autre chose à faire qu’être fâché, on ne se force même pas à être content, ça vient tout seul. Ma coloc Julie était à l’école et je m’occupais à ranger ses boîtes de conserves de légumineuses par ordre de couleurs et de grosseurs quand le téléphone a sonné. C’était peut-être pour moi, je veux dire, ça ne l’était jamais, mais c’était peut-être pour moi. J’ai décroché et j’ai parlé dedans en prenant une voix sûre d’elle-même, sûre de son autorité vis-à-vis, je ne sais pas, la vie d’adulte, je ne sais pas, la vie en société. C’était pour moi, et on me disait que le film BLOW UP de Michelangelo Antonioni était en retard de six jours, ce qui résultait d’une amende, pour l’instant, de vingt-quatre dollars et trente sous. Ma voix s’est dégonflée dans un soupir très allongé et j’ai dit ok, d’accord, que ça m’était sorti de la tête. J’ai dit que je le ramènerais demain à la première heure, une expression idiomatique, à la première heure, que personne n’utilise jamais dans la réalité, mais raison de plus, que j’ai eu le goût d’utiliser pour signifier mon mécontentement. Contre moi-même, j’entends. C’était complètement mon erreur, ce n’est pas comme si je leur en voulais de manière aussi formelle, aussi froide. Je n’étais pas en train de me dire qu’ils auraient pu être polis ou quoi. J’accusais le blâme quasiment avec fierté, et en plus ça me ramenait un peu sur terre, ça me ramenait aux réalités banales de ma vie autour de Sullivan. Sullivan. Je me posais la question : est-ce qu’il serait présent à la cérémonie? Je me posais aussi la question : est-ce qu’il me reconnaîtrait? Je me posais aussi l’autre question : qu’est-ce que je représentais pour lui? C’Était des vraies questions, c’est-à-dire des question auxquelles je n’avais pas de réponses, pas des questions bidons qu’on se pose pour se rassurer avec des réponses qu’on connaît déjà. Des questions qu’on dit poser la question c’est y répondre. Ce genre-là, et ce n’était pas ça. J’étais vraiment dans le doute, quant à Sullivan, quant à ce qu’il ferait, comment il serait en me voyant. Je désirais bien des choses, j’en désirais de bien précises qui n’étaient pas réalistes, je le reconnaissais. J’étais honnête, c’était comme ça que j’étais, j’étais quelqu’un d’honnête avec soi-même, je ne me faisais pas des accroires sur tout et sur rien. J’étais quelqu’un qui avait vécu une expérience forte, puissante, et qui avait le goût que ça ait des conséquences, quoi, plus grandes que nature. En n’y croyant pas une seconde, je suis allé au salon pour récupérer le DVD dans le lecteur, BLOW UP, et le remettre dans sa petite boîte de plastique. Julie était à l’université, j’avais une heure à tuer avant de partir pour la maison de la culture Frontenac où je recevrais mon prix.

7.
J’ai quitté mon appartement en cette fin d’après-midi d’octobre avec dans le ciel un ou deux indices qui te faisaient pressentir que malgré tout, malgér la chaleur suffocante, l’hiver allait sans doute arriver, que tu ne perdais rien pour attendre, ni toi ni personne. Je sentais confusément le froid qui allait venir, qui n’était pas là, mais qui se préparait. Il faisait chaud. Le soleil se couchait derrière quoi, la Place Ville-Marie, et j’ai quitté l’appartement avec mes mains propres et mon appréhension. Ça m’a pris un court tour de métro et une bonne marche pour arriver à la Maison de la Culture. Je suis comme ça moi. Je ne fais pas confiance aux autobus. Ça fait des années que j’habite Montréal et je prends presque uniquement le métro. Je ne me fais pas confiance en autobus, j’ai peur de me retrouver à Laval ou je ne sais pas. Devant l’édifice brun, en briques brunes, j’ai pu remarquer un camion de la SPCA. Je l’ai remarqué avec un intérêt croissant, à mesure que je m’approchais, la démarche courbée, j’avais l’impression qu’il m’attendait, qu’ils l’avaient placé là à mon intention, en quelque sorte. Pour que je le voie en arrivant, comme on voit la limousine qui vient nous chercher pour notre bal de graduation. Je ne sais pas, j’imagine, moi mon bal j’y suis allé en voiture ordinaire, celle de mes parents, ou celle des parents d’un de mes amis de l’époque. J’imagine, je ne me souviens plus. Je n’étais pas très excité, parce que j’étais un anticonformiste, mais j’essaie de me mettre dans la peau d’un jeune homme qui avait commandé une limousine, pour lui et sa copine. Je me sentais comme ça et c’est comme ça que je ressentais le camion tout blanc, avec son logo en bleu et rouge. Je voulais qu’il soit pour moi, comité d’accueil, mais non, je me disais, ils seraient venu me chercher, klaxon devant ma porte. Ma journée n’avait pas été particulièrement bonne et j’espérais un remontant, j’espérais une petite lueur de quoi, de félicitée, moi qui n’avais jamais gagné de prix, même pas de bourse d’excellence. Il s’est mis à pleuvoir soudainement quand je suis entré dans le bâtiment, l’édifice, la maison, quand je suis entré et que la porte s’est refermée doucement, toute contrôlée par un système de ressorts électroniques ultra complexe que je serais bien en peine d’expliquer.

8.
La salle était aux trois-quarts vide, je le dis bien honnêtement, ce n’est pas comme si j’allais me mettre à inventer des galas et des dîners d’aristocrates, non, il n’y avait quasiment personne, ça toussait et ça se râclait la gorge, exactement comme une foule en train de se disperser, qui se demande un peu ce qu’elle faisait là une minute plus tôt, ensemble. Des gens assis sur des chaises même pas fixées au sol, dans une grande salle qui ressemblait à un gymnase d’école primaire qu’on peut transformer en chapelle du dimanche en baissant le mur du fond. Une salle polyvalente, qui pouvait servir à n’importe quelle occasion. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais j’ai été un peu déçu. Pas beaucoup, juste un petit coup de blues d’enfant gâté, juste un petit spleen, oui, de, oui, de vétéran qui revient du Vietnam pour se faire dire qu’il a été con d’y aller, qu’il a non seulement tuer des innocents, mais qu’en plus il a perdu la guerre. Mais jamais je n’irais jusqu’à prétendre que c’est comparable. Mais tout le monde fait ça, c’est normal, on exagère, on projette, on se projette, on regarde SHINDLER'S LIST et ça nous rappelle la douleur qu’on a ressenti quand notre chat est mort d’une infection urinaire. On fait tous ça, on ne devrait pas, enfin, je ne devrais pas le faire. Je devrais faire tout mon possible pour éviter d’avoir des pensées déplacées dans la vie. Je devrais être droit comme cet après-midi-là, quand j’ai repris le dessus sur mon blues et que je me suis ressaisi et que j’ai longé l’allée improvisée entre deux rangées de chaises pour me rendre à l'avant. Je me suis bien assis au centre pour pouvoir tout voir et tout entendre, et je n'avais aucune idée de ce qui allait suivre. En m’assurant que personne ne regardait dans ma direction, ou plutôt que tout le monde regardait ailleurs, j’ai fourré ma main dans mes culottes pour me remonter le paquet, pour me croiser les jambes. C’est un geste que je fais souvent, qui me fait rire jusqu’à un certain point, parce que c’est comme la rencontre parfaite d’un trucker et d’un intellectuel un peu efféminé. J’ai fait semblant de me gratter le nez et de me craquer le cou pour analyser un peu la disposition. J’ai reniflé pour rien, mais c’est un tic nerveux et j’ai essayé de relaxer jusqu’à ce que tout commence.

9.
Les gens autour de moi semblaient ultimement ennuyés, ils avaient l’air de parents venus encourager leurs jeunes à une remise de prix de mérites, ces galas tellement endormants, tellement interminables. Je me demandais d’où ils sortaient, pourquoi ils étaient ici, réunis tous ensemble, eux en particulier, pourquoi eux et pas d’autres, est-ce qu’ils avaient tous posé un geste comme le mien, héroïque ? Est-ce qu’on était une assemblée de héros d’un jour ? Ça m’aurait étonné, vue leur apathie et leurs bâillements. Quand un homme a bâillé, le bâillement a fait le tour de la salle, s’est répercuté dans plusieurs bouches et est arrivé jusqu’à moi. Je n’avais pas pris la peine de mettre ma main devant ma bouche et des larmes me sont montées aux yeux, translucides, inutiles et inutilisables. J’étais seul, comme la plupart du temps dans ma vie, dans ma vallée de demeuré et d’inadapté. Je faisais semblant d’avoir des amis et des baises. Je fais encore semblant, je suis très bon pour ça, je ferai toujours semblant, de quoi, d’avoir une vie pleine, une vie remplie, je veux dire, une vie pleine de passion et d’action. Quand je pense à des choses comme ça, il y a souvent une deuxième voix dans ma tête qui entame un dialogue en disant, en criant, en imaginant un cri : bullshit. Et ça sort en anglais avec tout ce que cette langue possède de capacité à être expéditive. Je ne sais pas, bullshit, de même, comme à la fois un avertissement, un soulagement et un échappatoire. À la fermeture des portes, le présentateur est monté sur scène, en fait, il est sorti comme de n’importe où et il a pris le micro qui était accroché au centre de la scène. Vêtu d’un ensemble veston gris, tout simple. J’ai tendu les oreilles, de peur de manquer mon nom et mon hommage, tellement tout était simple, simplifié, va savoir, j’avais l’impression que l’ambiance de cette soirée avait été calquée sur le moniteur cardiaque d’un mort. Un mort qui vient de mourir et les battements deviennent une ligne, continue, une ligne qui continue à l’infini, sans points de repères. Sa voix était si monotone qu’on avait de la difficulté à ne pas s’en aller dans nos pensées, à s’envoler dans nos souvenirs et nos soucis. Tout le monde ressentait la même chose, évidemment, je n’avais pas besoin de vérifier. Il était un homme que tu te disais, sans vouloir être méchant, mon dieu! en le regardant. Tu le regardais et tu te disais mon dieu! sans rien ajouter après pour que ça soit encore plus pathétique. Il a parlé de choses et d’autres et je m’apercevais que c’était une soirée bénéfice pour à peu près toutes les causes connues et inconnues. Je veux dire, quand mon tour est arrivé, je ne sais même plus où j’étais, dans quel monde parallèle de désirs et de fantasmes, mais j’ai eu le sentiment d’être dérangé, comme si on me réveillait, comme si mon père me réveillait en me disant j’ai eu la brillante idée d’aller à la pêche, toi et moi, ensemble, tous seuls tous les deux, à la pêche. Il n’aurait jamais eu cette idée, mais le seul fait de me l’imaginer me donnait des frissons. Le présentateur sortait ses fiches de texte et ses pense-bêtes à mesure et il les plaçait sur le petit lutrin devant lui. Je passais mon temps à croiser et à décroiser mes jambes et à un moment donné il a annoncé que la SPCA était présente, que le secrétaire général était présent et qu’il avait quelques mots à nous dire, et qu’il avait quelque chose à souligner, il a dit qu’il lui cédait la parole. Il y a eu ce genre d’applaudissement sans rythme qui te fait presque souhaiter qu’il n’y en aie pas eu du tout et le présentateur s’est éclipsé. Je pensais à Julie et à Sandrine, et j’aurais donc voulu coucher avec elle ce soir-là, il me semble que tout aurait été différent. Et tout était relié, les connexions se faisaient, les événements concordaient, ils étaient une chaîne qui m’amenait où j’étais, qui, oui, m’asseyaient dans cette chaise et me maintenaient prisonnier. Tout s’était passé comme prévu, aussi maladroit et bancal que ça puisse paraître. Je me suis dit rien n’aurait pu être différent. Rien ne peut jamais être différent. Jamais.

10.
Quand j’ai reçu ma médaille, à cette époque-là, je n’avais pas de kyste sur la joue, ma peau, la peau de mon visage était lisse. Je n’ai jamais eu beaucoup d’acné. J’ai été chanceux, que je me dis. Je n’ai eu que des boutons par-ci par-là, des gros trucs blancs qui apparaissent un lendemain de brosse et que tu pètes dans le miroir en espérant, d’une certaine façon, que ça va gicler comme vraiment beaucoup. Vraiment partout. Je n’avais qu’une mince couche de barbe négligée quand le secrétaire général de la SPCA est arrivé sur la scène et qu’il a commencé un court speech sur le mandat de l’organisme et qu’il a cité quelques statistiques pas vraiment intéressantes. À chaque fois qu’il évoquait un chiffre, j’imagine qu’on était censé faire ah! et bouger la tête en approuvant, parce qu’il nous le demandait, comme avec ses yeux et ses sourcils et sa mâchoire et son menton par en avant, quoi, en galoche. J’ai pensé c’est comme ça que ça s’appelle, un menton comme le sien, c’est comme ça qu’on dit. Et j’ai compris soudainement qu’on m’appelait, que voilà, que ça avait lieu, qu’il avait dit mon nom, qu’il l’avait prononcé très clairement, en accentuant bien les syllabes et en tendant le bras dans ma direction, comme pour faire semblant qu’il savait où j’étais assis, tout en sachant que j’étais probablement assis à peu près là où il pointait son bras. Effectivement j’étais assis là, à peu de chaises près, et j’ai compris instantanément, en me levant un peu gêné, un peu consciencieux d’être naturel, j’ai compris que je m’en fichais de Sullivan, que Sullivan ne soit pas là, que ça soit un gala bénéfice ultra cucul, que je m’en fichais de la SPCA et des autres organismes de charité présents dans la salle. Ce que je voulais, c’était ma médaille, un point c’est tout, je veux dire, c’est tout, ce n’est pas comme si j’allais en faire tout un plat, mais bon. C’est ça. Je suis monté par les marches sur le côté de la scène, je les ai gravi en me répétant que du bronze... Du bronze c’est quand même pas rien, ça a déjà été, comment, jadis, quelque chose de noble, le bronze ça a même été un âge. Je suis allé accepter ma médaille et serrer des mains moites en me répétant, dans ma tête, qu’à la limite, avec de l’alcool à friction et un peu de patience, je pourrais la frotter et la faire pâlir. La frotter et la faire pâlir jusqu’à ce qu’elle brille, jusqu’à ce qu’elle ressemble à de l’or. Ma médaille. Et que ce serait comme à s’y méprendre.

lundi 20 avril 2009

Le sourire de Martha Argerich



J'avais vu le film SHINE il y a plusieurs années, qui raconte l'histoire vraie, un peu sentimentale, un peu mièvre, d'un pianiste virtuose qui perd les pédales, devient complètement fou, passe plusieurs années dans l'anonymat et la misère et se fait redécouvrir par hasard par un bon samaritain qui lui donne l'occasion de faire un ultime concert. Dans ce film, la musique était évidemment le personnage principal et c'est là que j'ai découvert Rachmaninoff et son fameux concerto numéro 3, réputé excessivement difficile à jouer. Quand j'ai voulu aller acheter la version de David Helfgott (le musicien du film) du concerto, je me suis rendu dans un Renaud-Bray et elle n'était pas disponible. À la place, dans la petite languette Rachmaninoff, se trouvait, parmi plusieurs versions différentes, un album live d'une pianiste que je ne connaissais pas encore: Martha Argerich jouant le Rach 3 et le premier concerto pour piano de Tchaikovsky.
Quand j'étais petit, dans les jeux vidéos de combats, je choisissais toujours le personnage féminin, la fille en kimono avec des tresses longues et des tatous sur les bras. J'ai acheté la version d'Argerich avec la même attitude inconsciente: choisir la seule fille au milieu de tous ces gars qui ont des doigts plus longs que mes deux pieds un après l'autre.
En revenant à la maison, j'ai mis l'album dans ma chaîne stéréo et je n'ai jamais cessé depuis d'écouter Martha Argerich et d'être un peu amoureux d'elle. Elle joue Chopin mieux que personne et c'est elle que je choisis aussi quand je cherche du Bach, parce que j'aime penser qu'elle est parfaite et que même une spécialiste du romantisme peut éviter la pédale forte et garder son pied loin de la résonnance. C'est à travers son piano et les grands orchestres qui l'ont accompagné (elle a été mariée à Charles Dutoit alors qu'il dirigeait l'OSM, dans les années 70) que je me suis initié à Bartok, à Prokofiev, à Schumann, à Liszt...

J'ai toujours trouvé que le piano était l'instrument de musique le plus complet, le plus beau, le plus élégant. Quand j'écoute Martha Argerich, je ressens une forme de perfection esthétique à cause de la virtuosité, de la limpidité, bien sûr, mais également à cause du plaisir que je perçois dans sa façon de jouer. Elle a commencé à participer à des concours internationaux à quinze ou seize ans et dès ses débuts a fait preuve d'une intégrité inflexible dans le choix de ses interprétations. C'est pour ça qu'elle n'a jamais été confinée à un style ou à une époque et que l'auditeur entend l'amour de la pièce jouée avant la technique déployée pour la reproduire.

Le piano, pour moi, c'est deux des choses les plus belles auxquelles je peux penser. Deux choses pour lesquelles je me dis que l'humanité c'est vraiment quelque chose de sublime.
D'abord, il y a la scène finale du film de François Girard, 32 FILMS BREFS SUR GLENN GOULD, qui montre Gould, joué par Colm Feore, s'en aller vers l'horizon glacé du Grand Nord Canadien, dans un plan de caméra long et immobile, jusqu'à devenir un infime point noir au bout de notre vue, alors qu'une voix off nous explique qu'en 1977, la NASA a lancé les sondes Voyagers 1 et 2, dans le but d'entrer en possible communication avec des civilisations extraterrestres. Afin de prouver l'existence d'une forme de vie intelligente sur la planète Terre, on y a inclu plusieurs messages de natures diverses. S'y retrouve un enregistrement du prélude numéro 1 du Clavier Bien Tempéré de J. S. Bach, interprété par Glenn Gould.
Ensuite, il y a ce sourire de Martha Argerich qui apparaît à la cinquième minute d'un vidéo que j'ai trouvé sur YouTube. Elle y joue une Polonaise de Chopin et tout à coup la caméra la filme de face et son visage s'illumine. À 5:30 exactement. Ça dure deux secondes, mais c'est vraiment magnifique.
Je mets l'adresse ici:
http://www.youtube.com/watch?v=KCSEwfqs-VM


mercredi 15 avril 2009

Say love me leave me let me be lonely

J'écoute Nina Simone.
Installé sur mon sofa avec un thé.
Les jambes repliées sous une couverture de la croix rouge.
La tête qui bouge un peu en rythme.
J'ai un blues de gars tout seul.
Quand c'est NE ME QUITTE PAS je la skippe.
Juste parce que son accent m'énerve.

Est-ce que c'est moi qui a sauvé le chien? Il s'appelait Sullivan, by the way. Est-ce que je l'ai dit qu'il s'appelait Sullivan? Ça t'arrives-tu: desfois t'es tellement concentré sur le fait de dire des affaires que t'oublies de dire les vraies affaires. Tu te mets à raconter des histoires à la place. Ça t'arrives-tu? Ma mère, qui fait de jolis scrapbooks pour ma soeur, mon frère et moi, m'a encore confirmé que je suis né tout peté. Clavicule petée, jambes petées, oreilles petées. Elle m'a encore confirmé, juste lundi soir, que oui, effectivement je t'ai mis du tape pour te redresser l'oreille. Personne ne se rappelle si c'était la gauche ou la droite. Je suis pas né par le cul, mais mon bras est sorti tout croche et ça m'a peté la clavicule. Faut que je me compte chanceux, j'aurais pû être vraiment plus fucked up que ça. Que là. Que. J'ai juste une couple de patantes bizarres surtout dans la face, mais ça n'a rien à voir avec ma naissance. Ça t'arrives-tu: desfois le monde te parle pis tu leur racontes des histoires. À un moment donné t'as un flash, fuck, c'est donc ben n'importe quoi ce que je suis en train de dire là. J'ai aucune preuve de ce que j'avance, mes sources sont pas en béton, je l'ai lu sur wiki, je m'en souviens, je sais, je te sors de ma poche une statistique, c'est un souvenir très précis, oui oui, par le cul, je suis né par le cul, à l'envers, il m'a mis les forceps dans le. De tous petits forceps, je m'en rappelle très bien, c'est mon père qui me l'a dit, le Dr Borges m'a tiré de là en roulant ses R.

Je me pose la question, en faisant semblant d'être sincère, en faisant semblant de faire mon procès: est-ce que ça t'arrive, desfois, de ne pas parler quand c'est le moment de dire des choses pas importantes et de parler quand c'est le moment de dire des choses importantes?

Ah... Petite anecdote pour finir ce post inconséquent: hier je suis allé boire une, deux, trois, pintes avec mes collègues de travail, que j'apprécie énormément (surtout, oui), pis je me suis ramassé au bout de la longue table avec trois jolies filles brillantes, rieuses et raffinées. Je voulais juste souligner le fait que j'adore parler avec des filles brillantes, rieuses et raffinées, parce que plus souvent qu'autrement la discussion tourne au sexe et que les filles sont vraiment dures à battre sur le sujet. Je me sens, je sais pas pourquoi, à la fois privilégié et négligeable chaque fois que ça m'arrive.

Ouais, bon, je pense que je vais retourner écouter Nina.

dimanche 12 avril 2009

Aquarela do Brasil

On est tous d'accord sur le fait que je ne connais rien du Brésil. Mais il y des choses qui commencent à me perturber. Eu falo:

1. Guga, qui est de São Paulo, écrit sur son blog (DIRTY SHEEP) qu'il commence à être saturé de l'image clichée du Brésil que les Montréalais lui renvoient. Une image qui se résume aux clichés comme la violence des favelas, la corruption du gouvernement, le Carnaval de Rio, les putes de toutes les couleurs, la drogue, etc. Les gens posent toujours les mêmes questions avec les mêmes préjugés un peu sournois. Guga dit qu'au fond, c'est un peu la faute des brésiliens qui projettent cette image à l'international dans des films comme Cidade de Deus. Bon. Je suis d'accord en principe. Mais quelque chose me chicote. Je lui réponds dans mon meilleur portugais chancelant que son commentaire me laisse un peu perplexe. En effet, quelles questions aimerait-il qu'on lui pose sur son pays, considérant qu'on ne peut parler ni de politique (cliché du politicien brésilien corruption), ni de soccer (cliché du brésilien qui se prend pour Ronaldinho), ni du Carnaval (cliché de la brésilienne presque nue qui danse une samba endiablée), ni de la violence (cliché du petit brésilien de dix ans qui te tue si tu refuses de lui donner ton stylo), ni de la drogue (cliché du brésilien classe moyenne qui fait rouler l'économie des cartel en achetant sa maconha dans le morro), ni du catholicisme (cliché du brésilien du Sertão qui descend vers São Paulo en quête d'une vie meilleure et qui s'est arrêté en chemin à toute les stations chrétiennes où tu peux embrasser les doigts de pied d'une immense statue en plâtre d'un saint quelconque)? Quelles questions peut-on poser si on ne peut pas parler de ces clichés? Ah, et j'oubliais l'Amazonie...

2. Voilà, donc, je me retrouve avec une sensation fascinante de cercle vicieux. Le Brésil ce n'est pas que ça, mais ça revient TOUJOURS à ça. Fabio et Jaqueline, devant une bonne blanche au citron, m'expliquent que Guga a raison, que le Brésil c'est beaucoup plus que tout ça. J'espère! J'y vais en décembre! Ils me disent, tu vas voir, tu vas tomber en amour avec ce pays, la première famille brésilienne que tu vas rencontrer, tu vas tomber en amour avec, la première churrascaria que tu vas manger, tu vas tomber en amour avec. J'espère! Ah, je suis enthousiaste. Parce que c'est vrai, on ne peut pas tout réduire à cette image projetée par les films comme la Cité de Dieu ou Troupe d'Élite, non, non, ah, tu vas aller à Rio? Est-ce que la personne qui t'accompagne au Brésil vient de Rio? Non? De São Paulo? Hmmmm.... C'est peut-être mieux d'y aller avec quelqu'un qui vient de là-bas, parce qu'il y a des lignes à ne pas traverser dans la ville, et elles sont difficiles à reconnaître, tu sais, une seconde tu es dans un quartier sécuritaire et la seconde d'après tu es entré dans la favela, il faut faire très attention de ne pas franchir ces lignes-là.

3. Un autre bon film indépendant, artsy-fancy, nouvelle-vague brésilienne, qui fait suite aux succès internationaux de Fernando Meirelles, de José Padilha et de Cao Hamburger: O HOMEM DO ANO, de José Henrique Fonseca. Ça raconte l'histoire d'un jeune homme qui, à la suite d'un pari perdu, se fait teindre les cheveux en blond. Petit geste innocent qui va créer une réaction en chaîne monstrueuse. Le soir même il sort dans un bar, se fait traiter de bicha par un caïd connu et détesté par tout le quartier, retourne à la maison en colère, revient avec une douze, éclate la gueule du caïd et rentre se coucher. Le lendemain il trouve des cadeaux devant sa porte d'appart. Une paire de lunettes fumées, de la bouffe, du café et un petit cochon. Je vais pas raconter tout le film, mais disons simplement que ça a fait plaisir à tout le monde d'être débarassé d'une vermine et on va vite lui demander de recommencer avec d'autres vermines. C'est, au demeurant, un excellent film social. Mais, encore une fois, qu'elle image du Brésil ce film projette-il? La "réalité" ou une image extravagante et déformée?

4. Je me dis (et Gu qu'est-ce que tu en penses): le cinéma brésilien me fait penser au cinéma américain des années quarante, quand on décrivait le service de police de la ville de Los Angeles ou les slums de Chicago. Je veux dire par-là que si la corruption et la violence existe et attise les inégalités sociales et le ressentiment, le cinéma, l'art, n'a pas le choix d'en parler, même si elle n'est qu'une toile de fond. Il est impossible au Brésil, en ce moment, de faire un film violent (comme Tarantino par exemple, avec sa violence gratuite, sans message) qui ne serait pas hautement critique ou engagé. Le cinéma brésilien ne peut pas être léger, s'il veut être légitime et sincère.

5. C'est paradoxal parce que tout le reste du monde en ce moment reconnaît que le cinéma brésilien est en explosion depuis quelques années, que les films sont en effet des critiques sociales acerbes qui n'ont pas peur de regarder la vérité en face, et tous ces films gagnent des prix partout dans les festivals, sont prisés pour leur cinématographie, leurs scénarios, leurs acteurs, tout. Mais les brésiliens sont mal-à-l'aise devant ça. Ça leur donne un goût amer dans la bouche. Ils te regardent dans les yeux, ils te disent le Brésil c'est ça, mais c'est pas ça. Si tu savais c'est quoi le Brésil... Et ils soupirent parce que c'est inexplicable l'amour de sa patrie. C'est inexplicable, incommunicable et absolument indiscutable. Parce que pour Guga, Lu, Jaque, Fabio, etc., le Brésil sera toujours plus que sa dicature militaire et l'oppression reflétée dans des centaines de belles chansons à double-sens, plus que des balles perdues dans les collines de Rio de Janeiro, plus que des policiers à qui on peut refiler une enveloppe pleine de cash, plus que deux danseurs qui font de la capoeira sous les palmiers pour impressionner les touristes, plus que des films superbes qui décrivent des choses horribles qui arrivent tous les jours, plus que le fait de ne jamais s'arrêter aux feux rouges la nuit tombée parce que c'est trop facile de te faire tuer, plus que cette idée complètement folle que les enfants pick-pockets sont les plus efficaces et les plus dangereux parce qu'ils n'ont pas conscience de la vie humaine et si tu réagis mal ils ne se sauvent pas, ils tirent. Certainement beaucoup plus que ce qu'un Québécois peut écrire un dimanche soir sur son blog après avoir eu quelques discussions et lu quelques livres et vu quelques films.


Brazil, where hearts were entertaining June
We stood beneath an amber moon
And softly whispered, "Someday soon"
We kissed and clung together

Then - tomorrow was another day
The morning found us miles away
With still a million things to say
And now, the twilight moves the skies above
Recalling thrills of our love
There's one thing I'm certain of
Return, I will, to old Brazil

jeudi 9 avril 2009

Extraits de mon journal intime: un zéro

Tout ça est extrêmement réel, je vous l'assure. Je vous recommande à tous une expérience semblable.

3.
Il se trouve que je revois très bien ma mère debout à côté de moi et de mon pupitre en train de se rendre compte que j’ai la main dans mes culottes et de me dire d’un coup sec ôte ta main de d’là. Je peux la revoir très clairement quand je veux, mais c’est plus fort que moi, je n’arrive vraiment pas à comprendre ce qu’elle fait là, dans la classe. Je crois que ça fait partie de mes souvenirs trafiqués, des souvenirs qu’on a, tout le monde, et qui sont un mélange de réalités de la mémoire et de discours qu’on a entendu, des discours qui portaient sur nous. Mais en même temps, pourquoi ma mère m’aurait raconté ça ? Je me souviens que quand j’étais plus jeune, quand j’étais à l’école primaire, je racontais à mes amis que j’étais né par le cul. On m’a confirmé depuis que c’était faux. Mais, moi, il fallait bien que j’explique pourquoi j’avais les oreilles décollées. Si j’avais les oreilles décollées, c’était parce que j’étais sorti par le cul et qu’alors mes oreilles avaient été étirées vers le haut et comme repliées sur elles-mêmes quand le docteur avait tiré. J’étais en train de sauver le chien et je repensais à ça, je ne sais pas, peut-être parce que jusqu’à un certain point ça ressemblait à un accouchement, ce que j’étais en train d’accomplir. En effet, je le tirais vers la sortie et la sculpture avait l’air d’un gros utérus et d’un gigantesque vagin de métal. Mais je me disais simultanément c’est vraiment con comme pensée ça, c’est vraiment hors de propos et comme déplacé. Mais quand même, je me voyais quasiment des gants chirurgicaux sur les mains. Et je secouais la tête pour arrêter cette comparaison que je ne voulais pas faire, que je ne faisais que subir, on aurait dit. J’ai jeté la pierre au loin et j’ai tendu les doigts pour vérifier que les parois de métal n’étaient pas trop coupantes. À l’aide de mes genoux appuyés sur le sol, je me suis glissé dans le ventre de Cyclone Sept et je continuais à rassurer le chien avec une voix douce et lustrée. La voix pour les animaux que tout le monde a en réserve pour les occasions spéciales, celle qui ressemble un peu à la voix pour les petits enfants. Le vagin commençait à revenir dans ma tête et je l’ai écarté d’un clignement des paupières et j’ai respiré profondément et je me disais criss tu peux-tu vivre quelque chose, tu pourrais-tu s’il-te-plaît vivre quelque chose sans le noyer sous un océan d’interprétations et d’analyses. Sans rationaliser. Je me disais ça mais je ne me le disais pas comme ça, c’était plus diffus, plus imagé.

4.
Je ne connaissais pas son nom, alors je l’appelais le chien, ou bon chien, ou chien tout court. Je lui ai dit mon nom à moi, chuchoté. Je voulais tout sauf l’apeurer, la plainte continuelle, c’était assez. J’en avais plein les oreilles. La roche pointue encore dans le poing fermé, je me dirigeais en rampant vers lui et il avait tellement l’air de m’attendre, moi, je veux dire comme personnellement, que ça ne me dérangeait même pas d’être sale, d’en ressortir tout noirci de saleté de la ville. Juré, je n’y ai même pas pensé. J’agissais c’est tout, j’étais du mouvement pur, c’est-à-dire dirigé vers un but ultime : la vie. Ma tête était vide, il y avait seulement quelques résidus de pensées stratifiées, un couplet répétitif de la chanson que j’écoutais avant l’événement, la voix abstraite de mon père me reprochant mon choix d’avenir, une image floue et photographique de mon hamster mort et, voilà, moi qui croise mon père sur notre rue de banlieue, je reviens de l’école et lui marche vers le dépanneur, il est rasé de près, on se croise et il me dit Coco est mort et je réponds oh, ok et on ne s’est pas arrêté de marcher alors on continue chacun notre chemin. Quand je l’ai atteint du bout de mon bras tendu, il s’est arrêté de hurler à la lune et ça a été le silence. J’ai pensé on vient de le perdre avec la voix d’un médecin à l’urgence. Je vais te tirer de là que j’ai dit au chien avant d’analyser la situation. Encore aujourd’hui je me demande comment il a pu arriver là, je veux dire, j’ai eu toute la misère du monde à le sortir des entrailles de Cyclone Sept par l’ouverture élargie que j’avais trafiqué, alors de se rendre là tout seul, ça me dépassait. J’étais couché à ras le ventre et je le tirais par le torse et ça semblait lui faire mal, je me disais que ça devait, alors je serrais les dents et je retroussais mes lèvres sur mes gencives en faisant hssss, par compassion. Je passais mon temps à regarder en arrière, comme un camion qui fait sonner ses sirènes sur les premières notes de Beethoven. Mais on était tous seuls lui et moi, pas une âme qui vive, seulement le silence de la nuit avec tout ce que ça implique de bruits d’automobiles anonymes. Je soupirais plus que j’inspirais, la sueur et tout, et le chien avait l’air de ne plus réagir, j’ai craint pour sa vie. On s’est glissé finalement à l’extérieur de la structure infernale et retrouvé à l’air libre, tout de suite j’ai entamé les secours d’urgence. C’est avec dépit et humilité que je le dis maintenant, maintenant que c’est loin de moi et que j’essaie de m’en approcher le plus possible : je pense que j’ai fait n’importe quoi. J’ai placé le chien sur le dos, comme un humain, pattes en l’air, son extraordinaire pénis pointant, avec une mèche de poils pointant. À l’aide de mes mains j’ai commencé à lui pomper le thorax, comment, la cage thoracique. Les mains jointes, les doigts entrelacés, pas parce qu’on me l’avait appris et pas comme j’étais censé le savoir, mais purement comme j’ai eu le feeling qu’il fallait. J’ai pompé l’air dans mes poumons et en simultané je constatais qu’il ne saignait pas, qu’il n’avait pas l’air blessé ou égratigné. Son poil fin et un peu roux était lisse sur sa poitrine et ses six petites tétines étaient faciles à compter. Il avait la bouche ouverte, la gueule, la langue pendante, mais rien d’anormal, je veux dire c’était quand même un animal, je n’avais pas l’intention d’attendre de lui qu’il se mette à respirer par le nez. L’effort m’avait exténué, mais je continuais à te le pomper en me disant fuck, pourquoi je n’ai pas sous la main ces trucs électriques que tu peux réveiller un mort avec. Je ne les avais pas, j’avais seulement mon savoir-faire et ma détermination. Dans ma tête il y avait une voix qui répétait sans arrêt bouche-à-bouche, bouche-à-bouche, et ça m’a pris du temps mais j’ai fini par l’écouter, par me rendre à l’évidence. En arrêtant de pomper, j’ai placé mes paumes sur sa gueule, comme pour boucher les trous et j’ai approché ma bouche. Ça me donnait l’impression que les autres concurrents étaient derrière moi et qu’ils lançaient des oh et des heeee dans les airs parce qu’ils trouvaient ça dégueulasse et qu’ils savaient trop bien que leur tour viendrait. Tout le monde doit sauver le chien, compris ? Celui qui le ranime dans le plus court laps de temps gagne la partie, compris ? Ça se résume à ça. Oh! dernière chose : on lui a fait manger des oeufs pourris et plein d’autres choses que vous ne voulez pas connaître. GO!

5.
Le chien a repris conscience en un sursaut de bave et d’autres substances plus solides qui ont revolé dans ma bouche. J’ai relevé la tête en crachant de côté, en clignant des paupières, en tendant les bras vers lui pour me protéger, comme pour me protéger. Si je m’étais vu à cet instant, je me serais trouvé sale et beau, comme on trouve beau un pompier, dans n’importe quelle occasion, dans n’importe quel suit, quel que soit son degré d’implication dans n’importe quelle tragédie de n’importe quelle envergure. Je vivais le moment à plein régime et je savais que j’avais du vomi de chien sur le visage et dans le cou et sur les vêtements, mais je ne m’en souciais pas. Je me sentais comme un scout se sent, j’imagine, je n’ai jamais été scout, quand il est en train de saisir le bras d’un aveugle pour l’aider à traverser la rue et qu’il entend la voix de Baden Powell, paternelle et rafraîchissante : c’est bien jeune homme. J’ai pris le chien dans mes bras, paternel et rafraîchissant, et je lui ai soufflé une petite brise dans le poil pour le maintenir et l’encourager. Alors là j’avais tout bien en mains, il venait de se réveiller, il était vivant, il avait, quoi, expectoré, il respirait, il était temps que je me mette en quête d’un hôpital. Montréal est extrêmement bien servie en hôpitaux vétérinaires, je me suis dit, à défaut des autres, il faut bien qu’il y ait du bien dans tout ça, il faut que ça soit facile en quelque part : ça l’a été, au détour d’une rue très grosse, une artère, je suis carrément tombé sur une urgence 24 heures pour animaux. C’était comme dur à croire à quel point mon scénario idéal était en train de se réaliser, avec ses ramifications positives partout dans mes synapses. C’était un mot que j’avais entendu prononcer une fois ou deux dans la bouche d’un ami d’un ami qui apparemment était maniaco-dépressif et qui, l’apprenant, s’était mis à se fasciner pour la neurologie et le cerveau humain et tout ce que ça implique de termes, de jargon et de chimie. Je me l’appropriais, ce mot, en en constatant les réactions à l’intérieur de ma tête, comme tout était comme calculé correct, comme tout était au bon endroit au bon moment. J’ai poussé la porte avec mon dos, je veux dire, je l’ai fait sans même y réfléchir, c’était instinctif, c’était l’instinct qu reprenait ses droits. Et l’instinct ne fait pas d’erreur, jamais, n’en commet pas. J’étais un pur instinct en poussant cette porte de mon dos, protégeant ainsi le corps meurtri du chien, le protégeant de mes bras. Et il était lourd, comme un vrai poids qui gonflait au rythme de sa respiration. Je me suis retourné pour envisager le service de garde, je comprenais très bien déjà que le chien était sain et sauf, que, à la limite, je n’avais plus rien à voir avec la suite, ce qui allait arriver derrière ces portes fermées, derrière ces uniformes verts couleur fleuve St-Laurent, derrière avec ces masques et ces gants. Je leur laissais le chien entre bonnes mains. Après avoir répondu à leurs questions, un peu réticent, disant sans arrêt l’est pas à moi, l’est pas à moi le chien, je me suis tenu dans l’embrasure de la porte, qui n’était pas vraiment une embrasure étant donné que la porte était vitrée et que je pouvais voir au travers, toute la salle d’attente, et que ce n’était pas comme si j’étais caché non plus ou quoi. Bref, ce n’est pas tant un œil scrutateur que j’ai poussé à l’intérieur qu’un bon gros soupir de soulagement.

Wow... Il m'ont donné une médaille pour ça.

mardi 7 avril 2009

Impromptu

Ma grand-mère a eu 90 ans cette semaine. Elle est belle, c'est une toute petite grande dame. Elle a un accent acadien de Caraquet, elle utilise de drôles d'anglicismes comme "convertible" au lieu de décapotable et "shoe-claque" au lieu de soulier. C'est ma marraine, elle me le répète en me regardant d'en bas. On est allé manger dans un buffet cheap à Trois-Rivières pour fêter ça. Tout le monde était là, presque. J'ai mangé comme un porc, et comme c'était un genre de brunch déjeûner-dîner en même temps, mes tranches de bacon trempaient dans la sauce brune du steak et j'avais une pince de crabe sur mes oeufs brouillés.

Parlant de manger comme un porc: avec les copains, samedi, on s'est payé la traite à la nouvelle cabane à sucre "high-class" de Martin Picard, le chef du restaurant LE PIED DE COCHON. Exquis. Même estie d'affaire qu'une cabane à sucre ordinaire, sauf que les bines sont au magret de canard, l'omelette est au maquereau, la soupe aux pois est au fois gras et les oreilles de christ sont servies en salade de cresson avec des noix de grenobles et une vinaigrette à base de sirop d'érable. On s'est régalé. On a fait descendre le tout avec beaucoup de cidre et VISA. Toute une expérience.

Parlant d'expérience: je suis allé voir WATCHMEN avec mon petit frère... Muito bom. Je me demande s'il a aimé ça. Il m'a dit que oui mais, fuck, il a douze ans, non, treize, je veux dire, qu'est-ce que tu comprends à cet âge-là? Ça dure trois heures, c'est complexe, tordu, très très ironique, et si vous avez aimé le dernier BATMAN, vous allez adorer.

Parlant d'adorer: un collègue à moi, de l'université, vient de publier un recueil de nouvelles intitulé TOWNSHIPS et je vous le recommande. C'est bien écrit et ça fait sourire plus souvent qu'autrement. Son nom c'est William. William S. Messier. Aux dernières nouvelles, le Archambault avait classé son livre dans la section des romans étrangers, j'espère pour lui que c'est reglé.

Parlant de reglé: la grève des professeurs de l'UQAM continue encore cette semaine. Le gouvernement vient d'envoyer le sous-ministre pour qu'il négocie le retour au travail. Il paraît que c'est un dur de dur. C'est lui qui s'est occupé de la grève des infirmières il y a quelques années et elles n'ont rien obtenu. Ça regarde mal, mais au moins le mouvement ne semble pas s'essoufler. Les profs ont voté à 91% en faveur de la continuation de la grève. É legal, ça ressemble encore à des pourcentages de vieux pays totalitaires où les élections sont bidons.

Parlant de vieux pays totalitaires: j'ai terminé ce matin un roman excellent de Javier Cercas sur l'histoire, les causes et les conséquences de la guerre civile espagnole, LES SOLDATS DE SALAMINE. C'est le récit d'un journaliste d'aujourd'hui qui essaie de raconter le mieux possible ce qui s'est vraiment passé le soir du 30 janvier 1939, à la toute fin de la guerre, quand un falangiste du nom de Rafael Sanchez Mazas a survécu miraculeusement à un peloton d'exécution de masse. Profitant de la panique générale créée par les coups de feu, il est disparu dans la forêt. Les soldats et les chiens se sont lancés à sa recherche et quelques minutes plus tard il s'est retrouvé nez à nez avec un jeune républicain. Ce dernier l'a regardé droit dans les yeux et a répondu aux cris de ses supérieurs qui lui demandaient s'il avait trouvé quelque chose: IL N'Y A PERSONNE ICI! Sanchez Mazas, après avoir rejoint les rangs de l'armée nationaliste, est devenu ministre sous Franco, puis milionnaire. Le narrateur est tellement fasciné par cette histoire qu'il essaie de retrouver la trace du jeune soldat communiste qui a sauvé la vie du vieux militant fasciste. Il devient obsédé par le symbolisme de l'anecdote, il y voit la vérité, l'essence de l'Espagne. Une Espagne tellement représentative de l'esprit européen de l'entre deux guerre, où on écrivait des choses comme : "Un jeune homme d'aujourd'hui peut être fasciste ou communiste, peu importe, l'important c'est qu'il ne soit pas démocrate". Un endroit où la PIRE chose en laquelle on pouvait croire, c'était la modération.

mercredi 1 avril 2009

Extraits de mon journal intime : un héros

Ok. Lets play with fiction and reality. J'ai dit que j'avais sauvé un chien. Est-ce que ça s'est vraiment passé comme ça? Je te laisse lire et réfléchir pendant que je pratique mes nasales... lavando os cabelos do meu violão...

1.
J’étais tout à fait seul ce soir-là. Je venais de mettre la clé dans la porte du bistro où je travaillais et je m’apprêtais à faire du jogging jusqu’à la station de métro toute proche. Quelque chose comme du jogging, une course pas vraiment organisée, pas vraiment intense, juste pour le faire, et juste pour éviter de faire sauter le disque compact dans mon walkman. Je joggais et j’essayais de respirer en rythme, pour au moins que ça ait une certaine cohérence et il se trouve qu’exactement entre deux chansons j’ai entendu une longue plainte sourde. Une plainte de chien, précisément, même si sur le coup ça ne ressemblait à rien, ça ne ressemble à rien ces choses-là, c’est un peu n’importe quoi, un chien en train de mourir. Si je n’avais jamais entendu un bruit comme ça, je n’aurais jamais été capable de l’inventer, ou même de me l’imaginer. Je ne vais pas essayer de le décrire, c’était juste une longue plainte qui m’appelait, qui me demandait d’y voir, d’y réagir. Tout ce que je savais, c’est que c’était un chien, et qu’il était en train de mourir, je veux dire c’était tellement évident que j’ai arrêté mon walkman et que j’ai arrêté de courir, j’ai stoppé net là sur place et j’ai tendu l’oreille et le nez, je ne sais pas pourquoi le nez, mais le voilà qui était tendu, narines ouvertes. Je voulais sentir l’odeur de quoi que ce soit qui me donnerait un indice vers où aller. La longue plainte m’appelait moi, sans arrêt, sans interruption et c’est ce qui m’a fait comprendre que ce chien était sur le point d’arrêter de respirer, de ne plus respirer du tout. Un peu plus loin devant moi, j’avais trouvé je le savais, se dressait une immense sculpture de métal rouillé, en métal fusionné, chauffé et collé, rapaillé et forgé, une sculpture qui s’appelle quelque chose comme Cyclone Six ou Sept, une espèce d’immense oeuvre d’art donnée à la ville de Montréal par un village des États-Unis qui n’en voulait plus. Elle trônait là, en plein milieu d’une petite place au milieu d’un quartier résidentiel et la plainte du chien en sortait. Je me suis dirigé vers Cyclone Six ou Sept, je ne me rappelle plus, pour ce que ça vaut, c’était peut-être dix-huit ou quarante, est-ce que c’est important. Ce n’est pas important, ça ne l’était pas à cet instant que je raconte, ça ne l’était pas quand je me suis approché de l’incroyable tas de ferraille et que je me suis penché, plié les genoux, le nez tendu, et qu’au fond de la structure, au fin fond dans le noir, j’ai vu des petits yeux qui clignaient. J’espère que c’est cette image de moi que Sullivan a conservé, quand je me suis penché, comme sur lui, comme on dit. Comme on se penche sur un malade. J’espère qu’il a gardé en mémoire ma face de sauveteur qui vient de commencer à comprendre qu’il va devenir un héros, quand j’ai éclairé l’intérieur de la sculpture, finalement, avec l’aura de ma compétence, de mon assurance. C’est comme ça que moi je m’en souviens en tous cas, c’est vraiment un moment fort de mon existence, c’est un souvenir que je veux, que j’ai le goût de chérir, vraiment. Je me revois très bien, en train d’illuminer mon alentour avec ma lumière interne. J’ai vu le chien qui continuait à se plaindre et déjà je faisais chut-chut avec ma bouche pour le rassurer et mon premier geste a été de tendre le bras vers lui en ne me disant même pas qu’il pouvait me mordre. Je suis passé souvent en face de Cyclone Sept, comme tout le monde, je veux dire, comme n’importe qui, et j’ai une certaine sensibilité artistique, je le dis sans vantardise, et je sais que c’est un objet laid, raté, pas laid pour l’être, comme une oeuvre moderne, genre des étrons dans du formol, ou quoi, non, laid parce que raté, parce que l’artiste, dont je n’ai aucune espèce d’idée c’est qui, a raté et que ce qu’il voulait beau s’est avéré laid. Je sais de quoi je parle, tu fais tout ce que tu peux, tu refais, tu répares, tout, des fois c’est condamné à être laid. Toutes les toiles laides que j’ai faites, c’est pas croyable, c’est presque pas croyable. Cette sculpture est très laide, elle l’était d’autant plus à cette époque qu’un chien était pris en dessous.

2.
Je n’ai évidemment pas pris mes jambes à mon cou, même si c’est une expression que j’affectionne, il y en a beaucoup des de même, qui font partie de mon langage, pas de mon langage de tous les jours, mais qui sont en moi et que je peux faire sortir n’importe quand, utiliser n’importe quand, pour un oui pour un non, il y en a beaucoup, et je n’avais pas peur, ni comme une frousse de ne pas être à la hauteur, ni comme une peur du noir, de l’inconnu, je ne sais pas. J’avais déjà l’intention inconsciente de sauver ce chien, je lui demandais son nom et je lui redemandais son nom sans arrêt en faisant des bruits de becs avec ma bouche tranquillisante. Je n’ai pas eu d’animal domestique durant mon enfance, ah oui, non, c’est vrai que j’ai eu un hamster et aussi des bébés lièvres dont la mère les avait accouché dans la cour en arrière de chez-nous. On s’est aperçus qu’ils étaient là quand mon père a passé sur le nid avec sa tondeuse, il en a déchiqueté un et on a récupéré les autres. J’imagine que la mère avait été traumatisée de voir disparaître ses flots de cette façon, mais bon, on les voulait les lièvres et en plus on avait déjà la cage du hamster qui était mort après avoir mangé de la bouffe de hamster avariée. Je ne savais pas ce qui me ramenait ça, mais ça me le ramenait vivement, de plein fouet, comme plein de fouets dans ma mémoire. Je pouvais voir le chien au fond de la sculpture, comme vraiment creux à un point tel au fond de la structure d’acier et de fer en forme de couteau et de fourchette en fusion, en fait pour être précis je pouvais voir ses yeux, qui clignaient, et qui ont l’air tellement intelligent, je veux dire, des yeux de chien, c’est tellement comme une étincelle d’intelligence que des fois tu te demandes s’il ne va pas se mettre à te parler, à te jaser ça devant la télé. Pas besoin d’aimer les chiens pour avoir cette impression, pas besoin de les aimer particulièrement. Moi, j’avais cette impression très forte en cherchant à écarter les parois de la sculpture avec mes bras, avec la seule force de mes bras. Jusqu’à ce que je pense à autre chose, que je me mette à penser à autre chose, que je me dise que je ferais mieux de penser à autre chose, que ce n’était pas avec mes bras que j’allais réussir à décrisser du métal. Je me suis mis en quête de quelque objet, quoi, contondant, pour me frayer un trou à travers le labyrinthe. Le chien continuait à gémir et il n’y avait que moi à la ronde, et je lui parlais à haute voix, du genre, attends, j’arrive, attends, chut, calme, attends, chut, attends, bon chien, j’arrive, attends, lâche pas. Je lui parlais comme j’aurais parlé à un noyé, ou à une personne proche de. Une personne sur le bord de. J’étais comme un sauveteur sur la rive, sur la plage, j’étais là pour agir, je servais à ça, j’étais comme une fonction et je me découvrais sincèrement, comme je ne me suis jamais plus découvert depuis.

EUH... La suite plus tard.