mercredi 30 septembre 2009

Si j'aurais su j'aurais pas venu

Qu'est-ce que tu penses de cette phrase, glanée dans une publicité du Collège Herzing:

"J'ai beaucoup aimé mon expérience à Herzing avec une formation solide au niveau professionnel, en plus de son personnel qui est toujours prêt à te donner un coup de main et un accueil chaleureux."

-John Alex Cordova S.

Hum.

Laisse-moi y penser. Y'a kek chose qui cloche là-dedans. J'y retourne immédiatement.

samedi 26 septembre 2009

Tarmac et moi

Viens de finir TARMAC de Nicolas Dickner. Je suis déçu, c'est un livre qui ne m'a rien apporté. Ni soif d'aventure, ni plaisir esthétique. Non, pas vrai: le livre lui-même est très beau, comme tous les produits de la maison d'éditions Alto.
Dickner est un écrivain qui me donne l'impression de tout construire à partir d'un flash, une sorte d'épiphanie à laquelle viennent se greffer tous les autres éléments de son histoire. C'est une technique littéraire dont beaucoup ont hérité, qui vient surtout des grands romanciers sud-américains du boom. Le problème, c'est que la plupart des jeunes écrivains n'ont pas la plume, ni la patience requise afin de mener leurs projets à terme. Ce n'est pas tout le monde qui peut écrire CENT ANS DE SOLITUDE (flash initial: le colonel Buendia devant le peloton d'execution) ou CHRISTOPHE ET SON OEUF (flash initial: le monologue interminable d'un foetus). Alors ça donne des petits romans qui s'ouvrent sur une bonne idée et qui n'offrent finalement pas grand chose. Dans TARMAC, le flash est le suivant: AH! Pourquoi je ne mettrais pas en scène une jeune femme qui vient d'une famille branchée sur la fin du monde... Chaque membre de cette famille reçoit sa propre vision de l'Apocalypse en rêve et se suicide après la date fatidique, incapable de surmonter l'humiliation d'avoir eu tort.
Il faisait la même chose dans NIKOLSKI, mais c'était plus intéressant dans la mesure où le flash initial était perdu au milieu de plusieurs autres plus petits flashs, bref: un premier roman inachevé, mais plein de petites perles aveuglantes. TARMAC est, paradoxalement, beaucoup plus composé et beaucoup plus mal écrit.
Parce que, au bout du compte, la personne qui me disait ce soir-là, avant que je ne lise le livre, que le problème de Dickner c'était de n'avoir pas de style, eh bien, cette personne avait tout à fait raison. Le roman commence, se poursuit et se termine dans la platitude stylistique la plus totale. Les images et les métaphores sont presque toutes ratées, sont clichées, sont faciles, sont fades. Les traits d'humours tombent à plats.
Et tout ça n'est pas sans lien avec le fait qu'il manque une psychologie claire à ce narrateur qui, au final, ne nous intéresse pas. Et ce n'est pas sans lien non plus avec le fait que, même si je sais que le personnage important, c'est Hope Randall, elle n'est pas vraiment intéressante. Elle est floue, mal définie, ébauchée, comme tout le reste, à cause de ce ton mi-figue mi-raisin adopté par le narrateur. Un ton qui brise tout effet de tragique tout en invalidant l'aspect comique.

Que se passe-t-il dans ce livre? Parfois c'est un bon exercice de revenir sur une trame afin de la tester, de vérifier si tout ça en valait la peine. Que s'est-il passé en quelques 270 pages? Pas grand chose. Deux jeunes adolescents font connaissance durant l'été à Rivière-du-Loup et l'un d'eux, au commandes de la narration, nous raconte son amour grandissant et secret pour cette fille instable et obsédée par une fin du monde qu'elle a calculée au hasard avec des dés. La mère de la fille est folle (parce que SA fin du monde à elle n'a pas marchée) et menace constamment de se suicider. Après deux ans d'une fréquentation amicale, les deux protagonistes entrent au Cégep et lors d'un party de Noël entre collègues, la fille découvre une publicité dans un vieux Spider-man qui indique la même date que sa propre prédiction pour la fin du monde. Dès le lendemain, elle part pour New York, ensuite Seattle, ensuite Tokyo, à la recherche de ce prophète qui propose une Apocalypse pour le 17 juillet 2001. À partir de ce moment, la narration est encore assumée par le garçon, mais les deux sont séparés. Il est resté à Rivière-du-Loup et elle est partie pour un périple dont elle ne reviendra pas, finalement. Un long épilogue nous amène plusieurs années plus tard, alors que le narrateur revient dans sa ville natale pour l'enterrement de la mère de son amie et reçoit une lettre du Japon. Le roman se termine alors qu'il embarque dans l'avion pour aller rejoindre cette fille qu'il n'a pas vue depuis des années.
Ça donne l'impression d'être bourré d'événements et de péripéties et de digressions et de spirales méta-fictionnelles et de discours paranoïaques et neurasthéniques. Malheureusement, Dickner n'est pas Don Delillo, ni Thomas Pynchon, ni Robert Coover. Il se contente d'ouvrir des portes sans les refermer, de suggérer des avenues sans les emprunter. Et je ne veux pas dire par-là qu'il a une écriture de la faille ou de la fracture ou que son univers est clair-obscur ou encore impressionniste parce qu'il nous laisse deviner au lieu de nous révéler. Non. Ça c'est Pynchon. Ça c'est Cortazar. Ça c'est Barth.
Dickner abandonne ses effets au lieu de les pousser à bout, de les exaspérer. Juste à titre d'exemple: il n'y a aucune justification stylistique ou référentielle ou symbolique à ce que la Cie Mekiddo, que Hope cherche un peu partout, change de place sans arrêt. La discussion tant attendue avec Charles Smith est hautement décevante de ce point de vue. Il lui révèle que la Cie la surveille depuis plus d'un an... euh... why?
Dickner ne fait que me rappeler, avec ce roman, à quel point l'"Ambition", en littérature, est une notion importante. On n'écrit pas des livres pour le fun. On écrit des livres pour qu'ils soient aussi bons, sinon meilleurs que les livres qu'on aime lire, les livres qu'on admire. Dickner est encore un de ces écrivains qui aiment tant citer les chefs-d'oeuvres de la culture occidentale comme influence et qui, par le fait même, n'achèteraient même pas leur propre bouquin. Ils n'auraient pas de temps à perdre avec ces broutilles, parce que le dernier Cormac McCarthy est sur les tablettes.


(Non. J'exagère. Je vais laisser le paragraphe ainsi parce que j'aimerais avoir votre opinion, mais Dickner est quand même un écrivain tout à fait respectable. Au moins il essaie de construire quelque chose de plus grand que lui-même. Il a seulement été dépassé par la grosseur de l'édifice et il a choké...)

mercredi 23 septembre 2009

Assignment

Je me souviens que quand j'étais petit, j'avais toujours envie de chier quand je revenais à la maison. C'était un peu comme d'entrer à l'intérieur d'un périmètre de sécurité. L'école était à un ou deux kilomètres de chez nous et cette pression familière dans les intestins se faisait sentir automatiquement à partir du moment où je tournais le coin de la rue Pelletier. Si j'étais tout seul j'avais envie de chier, si j'étais avec un ami j'avais envie de chier pareil. Ça m'arrivait tout le temps, régulier comme ta soeur. Ce n'étaient jamais de simple pets, alors je me retenais en marchant un peu vite, les fesses bien serrées et la crampe bien en place. Je me souviens clairement d'un pet mouillé en particulier, qu'on appelait un "beetlejuice", qui m'avait laissé une trace de break, qui m'avait laissé muet parce que même à neuf ou dix ans on connaît la honte.
Il se trouve que mon ami Laurent n'habitait pas loin, sur Pelletier lui aussi, juste après le boulevard Rome. Il était tellement mon ami que mon périmètre de sécurité s'est agrandi. Sub. Sbr. Subrepticement. Illico, quand j'arrivais près de chez Laurent, disons à la hauteur du Boni-Soir, je sentais surgir les gargouillements familiers, le malaise physique si facilement remédiable et si tabou à la fois. Et c'était insupportable parce qu'une fois rendu au secondaire, j'ai commencé à fréquenter une polyvalente qui se trouvait encore un peu plus loin sur la rue Pelletier, ce qui m'obligeait à passer devant chez Laurent sur le chemin du retour. Alors les borbo. Les bar. Les crampes arrivaient beaucoup plus tôt. Je courais, manchot, la main déjà en train de défaire mon zipper une fois sur la pelouse devant la maison.
Or, il se trouve qu'un jour, je suis arrivé chez Laurent et Ginette, sa mère, m'a accueilli à la porte avec un grand sourire de R roulés et m'a dit Daniel, j'ai quelque chose à te montrer tu vas être bien content. Elle m'a dit André et moi on a patanté quelque chose qui va te faire plaisir. Elle m'a guidé à travers la maison jusqu'à la petite salle de bain attenante à la salle de lavage. J'étais anxieux et j'avais envie de chier. Derrière la toilette resplendissait, sur le mur du fond, une série de tablettes sur lesquelles ils avaient placé des dizaines de livres, de briques, de tomes, de volumes, des Folios, des Points, des BQ, des Babels, un arsenal complet, alléchant, Rushdie côtoyant Rulfo, Atwood coincée entre Beauchemin et Cendrars. Ginette m'a dit tiens on a pensé à toi. J'étais éblouis. Elle m'a laissé seul, en recueillement. J'ai agrippé ma ceinture. J'avais envie de chier et de lire BERLIN ALEXANDERPLATZ.

Questionnaire:

1. La première phrase de cette historiette est-elle trompeuse? Pourquoi?

2. L'auteur semble, en certains endroits, vouloir utiliser un vocabulaire qu'il ne maîtrise pas. Qu'elles sont ses motivations?

3. À quelles émotions le lecteur est-il confronté dans ce court récit? Sont-elles sereines ou malsaines? Justifiez.

4. L'érudition étalée à la fin du récit est-elle un gage d'intelligence?

5. Selon vous, l'usage d'une syntaxe parfois inusitée et d'un lexique familier rend-il service à la narration?

6. La provocation du lecteur par l'entremise d'effets stylistiques et langagiers est-elle encore possible dans une société post-industrielle comme la nôtre? Développez.

7. Êtes-vous le "tu" auquel on fait référence dans le texte?

mercredi 16 septembre 2009

Souvenir d'enfance aigre-doux

RÉPONSE THÉMATIQUE AU SOUVENIR D'ALEXIE MORIN
http://mecreante.blogspot.com/2009/09/souvenir-denfance-aigre-doux.html
(VOUS ÊTES INVITÉS À POURSUIVRE L'EXERCICE)

Ma gardienne s'appelle Louise. Elle a une fille et un fils. Il est plus vieux que sa soeur. Je suis plus jeune que les deux, ma soeur aussi, on est tous les deux plus jeunes. Mon frère existe, mais je n'arrive pas vraiment à le placer quelque part. Il est beaucoup plus jeune que tout le monde. Je me fais garder le midi et l'après-midi après l'école parce que ma mère est infirmière et travaille de nuit. Alors le jour elle dort. Louise habite vraiment proche de chez nous. Elle habite dans la rue derrière, en arrière, la rue en forme de coude qui s'appelle Trinidad, derrière ma rue qui s'appelle Pelletier. Je marche tout seul, en revenant de l'école, ou pendant l'heure du dîner, je n'ai pas besoin de suivre ma soeur, qui est un peu plus vieille que moi, mais ça paraît pas vraiment. Quoi? Qu'elle est plus vieille.
Quand on arrive chez Louise il y a toujours environ une douzaine d'enfants qui se font garder. La table de la cuisine peut en accueillir six à la fois, alors on s'assoit tous dans les marches de l'escalier, dans le vestibule, quand c'est l'heure de manger, pour attendre qu'une place se libère, que les places se libèrent, à mesure que David-Étienne ou Jean-Sébastien ou Marie-Sophie finissent leur assiette. D'habitude je suis toujours un des premiers à manger, parce que je suis vite sur le piton, mais là je sais pas pourquoi, je suis dans l'escalier. J'ai aucune idée où est mon frère. En théorie il existe déjà parce que j'ai bien plus que quatre ans.
Je me gosse après les lacets. Ou, c'est flou, peut-être après les bas. Probablement qu'on enlevait nos souliers chez Louise, c'était une place propre, du tapis quasiment partout, de la mélamine, mais c'est pas ça que je veux raconter. Je regarde le bois de la marche. J'ai un peu mal aux fesses, j'imagine, ou en tous cas je me tortille parce que criss, je suis un enfant. Dans ma tête j'haïs ma soeur et je ris d'elle juste parce que d'ici je peux voir le dessus de son crâne et je sais que je vais avoir fini de manger avant même qu'elle commence.
Louise crie de la cuisine, SUIVANT, et je me lève en sursaut, prêt, blond. Juste avant de m'asseoir je renifle et Louise me dit, forte, rousse, Daniel arrête de renifler de même, ça va toute s'accumuler sur tes 'tis poumons c'te morve-là pis ça va se bloquer. Je me dis dans ma tête que si ça se mélange avec toutes les gommes que j'ai avalées, ça va mal. Esti que j'en ai avalé des gommes quand j'étais petit.
En tous cas, je m'assois et, horreur, juste en face de moi il y a le grand Hugo-Antoine qui me regarde avec des yeux d'enfant un peu plus vieux que moi et qui par conséquent, dans ma perception tronquée, a l'air d'avoir à peu près vingt-cinq ans. Il mange/boit une soupe Lipton avec un glaçon dedans. Il sape. Louise dit toujours à tout le monde d'arrêter de saper. Il arrête de saper pour deux secondes et continue de me regarder. Il me lance un va chier ti-cul tu veux-tu ma photo banane qu'il a volé directement dans Back To The Future.
Bon, c'est ça que je voulais raconter en fait, ce moment un peu délicat ensuite où s'est annoncée précocement une étrange facette de ma personnalité. Je m'en rappelle comme si c'était hier, je me rappelle très bien du raisonnement que j'ai eu: tout de suite après son insulte j'ai décidé de réagir et au lieu de juste le fixer avec des yeux sérieux, ou quoi, je trouvais que c'était insuffisant donc j'ai rugi. J'ai fait une face de lion, de tigre, je sais pas, de panthère noire, et j'ai rugi. J'ai genre montré mes canines d'en haut et d'en bas. En ce moment je refais cette face devant l'ordinateur, histoire de me replonger dans l'émotion. Les sourcils froncés, tout.

vendredi 11 septembre 2009

Shore Leave

The Great American Novelist entered the bar and said I will not take my boots off. And then he said give me a scotch from the Old Country but don't tell me about its age 'cause I couldn't care less. The Great American Novelist said he was the New Thing. What's the New Thing they asked. I't's the Thing that doesn't age he replied and then touched his gun. They said does the New Thing has to be young and he said no but it has to be permanent. The barman poured him a scotch from the Old Country and the Great American Novelist drank it in a big gulp. He said give me another one. One of the patrons asked from the inside of a cloud of smoke why did he say that thing about his boots when he came in and the Great American Novelist said that he felt home here and that he didn't want to behave like a guest. He said that this here place was his because he was there. The barman poured him another scotch which was the color of honey and the Great American Novelist lifted the glass and drank the liquor with great concentration. Then he touched his gun again and he said even if I gave you an answer it doesn't mean that it was not a stupid question. And then he said as a matter of fact I think that the next thing you will say is gonna be very stupid. He said that stupid things bored him and that he had no time for them. He said to the barman this scotch is good they know how to make a good scotch over there they just don't know how to write. He said give me another one and turned his head toward the cloud of smoke. He said say it. He said don't be a coward. The patron in his cloud of smoke said I'm not. He said I'm just your regular mate. He said it is not cowardly to stop talking with you after you've insulted me. The Great American Novelist replied that his cowardliness had nothing to do with being insulted or not and that his cowardliness was fundamental and that it traveled across the sea with him. He said even if you are not a coward at this very moment you are one it's how you define yourself. The barman poured him a third scotch from the Old Country and he took the glass and looked through it as if to grasp the meaning of the color. The patron in his cloud of smoke said I read your book. The Great American Novelist said everybody has read my book. And then he drank his scotch and slammed the glass on the counter and he touched his gun. He said they read it in Europe even if all Europeans are self-loathing cowards you ought to know that being one yourself. He said it with his hand on his gun and then he said to the barman just leave the bottle why don't you. The barman took the bottle of scotch from the shelf and put in on the counter beside the empty glass. The Great American Novelist poured himself his own drink and drank it with great seriousness and then he grabed his gun and shot right in the middle of the cloud of smoke. He said he didn't have time to waste with spicks and micks and polacks and kikes and niggers because he was all of them in one. He said that very seriously and then he said something else about being the New Thing and about Painting the Town Red but I couldn't hear because my mind was racing too fast. Everybody was running away. There was chaos in the bar. I had the Great American Novel in my backpack and as I tried to make my way between the tables and the chairs and the screaming dames I felt a pinge in my spine. I knew the Great American Novelist had shot me because there was a sudden silence. He said even after four drinks I'm faster than an Apache. I played dead but I was aware that the bullet was in the book. Emprisoned deep inside its eight hundred and fifty nine exhaustive pages.

samedi 5 septembre 2009

Le bâtard glamour

Voici un exemple tiré de INGLOURIOUS BASTERDS, qui illustre bien ce que Quentin Tarantino est pour moi.

Exemple
: Dans les premières secondes du film, on voit un homme et sa fille travailler sur leur terre dans la campagne française, en 1941 (en pleine occupation). Il taille du bois, elle tend des draps sur la corde à linge. Au loin, le paysage bucolique, la verdure et les collines. Soudain, on entend le moteur des motocyclettes, la tension monte déjà: on sait très bien que ce sont des Allemands qui arrivent. Le choix musical de Tarantino est un parfait symbole de sa façon de fonctionner, de la façon dont il conçoit son art: Les premières notes de FÜR ELISE, de Beethoven, sont juxtaposées, dans un collage mélodique, à une guitare flamenco pour former une pseudo mélodie à la Morricone/Leone. Tape-à-l'oeil, références clichées. L'accouplement de deux lieux communs de la culture mondiale (ces premières notes que tout le monde connaît + des castagnettes, une guitare espagnole) ne fait justice à aucun d'eux, ni ne leur donne plus d'intérêt intrinsèque, ça induit simplement chez le spectateur un sentiment de déjà-vu rassurant. Déjà après quarante secondes de film, chez Tarantino, on n'est pas dans l'invention, on est dans la récupération.

Évidemment, je suis allé voir le film avec un préjugé défavorable, parce que je suis le genre de rapaz qui porte aux nues RESERVOIR DOGS et qui crache sur KILL BILL. Moi qui pensais, après RESERVOIR DOGS et PULP FICTION, que Tarantino allait devenir le maître absolu du dialogue du cinéma américain, je suis resté sur ma faim et je n'ai jamais vraiment compris ce qui était arrivé avec ce réalisateur que j'adorais. Eh bien, aujourd'hui INGLOURIOUS BASTERDS me donne certains éléments de réponses.

J'avais un préjugé défavorable (je me doutais que ça ne serait pas un chef-d'oeuvre), mais j'étais tout à fait disposé, en toute bonne foi, à passer un après-midi agréable en compagnie d'un maître de l'image (film divertissant, violence gratuite, montées de tensions extrêmes, etc.). Il se trouve que j'ai été déçu sur toute la ligne. Il ne m'a même pas diverti, moi qui suis assez bon public. Je veux dire, je trouve le gars du CHAMWOW vraiment divertissant. Plusieurs fois j'ai regardé ma montre: le film dure 2h30 et donne l'impression d'en durer 3. Certaines scènes sont affreusement longues (montées de tension extrêmes? peut-être, mais je ne l'ai pas ressentie: il y a beaucoup trop de moments de relâchement pour créer un réel sentiment d'angoisse chez le spectateur), entre autres celle de la taverne, avec Diane Kruger. Tout est extrêmement théâtral, irréaliste, bourré de clichés et de stéréotypes. Mais je comprends qu'on pourrait me dire que tout ça est voulu par le réalisateur, alors passons à autres choses.

Autres choses: D'abord, même si la fin du film est une sorte de réécriture fantasmatique de l'histoire, il est faux de croire que c'est un "fantasme juif" que d'assassiner des soldats allemands en les scalpant, en leur assénant des coups de bâton de baseball, en leur gravant une croix gammée dans le front. Ce n'est pas non plus un "fantasme juif" que de tirer cinquante balles de mitraillette dans la face de Hitler, même Hitler. Ce ne sont pas des "fantasmes juifs", ce sont des fantasmes de tueurs, de fous assoiffés de sang qui ne comprennent pas la différence entre rétribution et vengeance.
Ensuite, je crois que de rendre ridicules, grotesques, caricaturaux, des gens comme Joseph Goebbels et Adolf Hitler obscurcit leur réelle ignominie. Ça dilue la réelle violence de leurs décisions. Parce que ces décisions, durant la Seconde Guerre Mondiale, n'ont pas été prises par des êtres grotesques aux visages boursouflés et pleins de boutons. Elles ont été prises par des hommes dont l'horreur était contenue, profonde, et (je sais, je suis assez conservateur là-dessus) surtout, extrêmement sérieuse.
D'autre part, pendant qu'on parle d'horreur, à aucun moment dans le film on ne se donne la peine de faire la différence entre un Allemand et un nazi. En fait, jamais on ne mentionne le mot SS, mais seulement nazis: "We're gonna kill us somme nazis". Some nazis... et la scène suivante nous montre un massacre de soldats allemands par les fameux bâtards. Or, il y avait une énorme différence (morale et politique) entre les soldats réguliers, le corps de l'armée allemande et les commandos de la mort, les SS et la Luftwaffe. Il s'agit là d'une simplification impardonnable qui pour moi démontre un désintérêt et un manque de respect pour l'histoire.

Et pendant que j'y pense, toute la loonnngguueee scène finale de la première du film "Nation's Pride", est totalement, mais totalement, invraisemblable. On est en 1944 en France, le débarquement de Normandie vient d'avoir lieu et tout l'establishment du Reich se retrouve ensemble dans un cinéma parisien??? Quatre agents-doubles américains parviennent à entrer (ok, je comprends, ça c'est supposé être drôle). L'homme qui est chargé de la sécurité (on nous laisse savoir qu'il est un des plus dangereux nazi) a placé deux soldats devant la loge du Fürher, un employé (un noir en plus) se promène dans le lobby avec deux longues barres de fer sans se faire inquiéter, l'homme qui est chargé de la sécurité (encore une fois: un des meilleurs détectives nazi, on l'appelle le "Jew Hunter") a accepté la proposition de changer l'endroit de la première à la dernière minute parce que la vedette du film (un jeune héros de guerre allemand) est tombé amoureux de la propriétaire de ce petit cinéma, une jeune femme qui a manifesté ouvertement et plusieurs fois des sentiments anti-allemands. Celle-ci n'a aucun problème à mettre le feu à sa salle et à brûler tout le monde parce que personne n'a pensé à inspecter derrière l'écran et dans les coulisses et dans sa salle de projection...
C'est tellement bourré d'incohérence et de passe-droits faciles et de raccourcis absurdes qu'on en vient à se demander si en effet le gars n'est pas un génie. C'est l'oeuvre d'un génie de mettre en scène une résistante française qui se maquille en 1944 (lèvres rouges, robe rouge, voile noir, très glamour), sur fond de drapeaux à croix gammée, avec une musique rock des années soixante-dix, le style d'anachronisme cool et self-conscious qui avait déjà été utilisé avec brio dans le film A KNIGHT'S TALE avec Heath Ledger. Wow. Shamwow. Des habitants du Moyen Âge qui chantent WE WILL ROCK YOU. Fallait y penser.

Mais même si c'est un génie, je commence à être un peu tanné de ces génies qui se donnent le droit de faire tout de travers comme des génies afin de pouvoir dire après coup qu'ils ont fait exprès et qu'on ne comprend pas leur génie.

Je tiens à préciser ici que mon ami Guga (qui signe en portugais ici: dirtysheep.wordpress.com) pense exactement le contraire de moi et c'est très bien comme ça. C'est confirmé, on ne sera jamais d'accord sur Tarantino. Mais je suis sûr qu'on s'entendrait pour dire que Diane Kruger est vraiment belle.

mercredi 2 septembre 2009

Lakmé

Après plusieurs années de recherche plus ou moins assidue, j'ai finalement trouvé la source, le nom, l'interprète de ce morceau d'opéra qui me fascine. Il jouait dans la pub de Radio-Canada pour la coupe Rogers. J'ai écrit sur leur site internet, en désespoir de cause et, une journée plus tard, on me répondait.
Alors voilà, ça vient de l'opéra LAKMÉ, de Léo Delibes, un français du 19e. Connu surtout sous le nom de DUO DES FLEURS, le morceau s'appelle VIENS, MALLIKA.
Interprété par Natalie Dessay (Lakmé-soprano) et Delphine Haidan (Mallika-alto), orchestré par Michel Plasson, ça donne ça:
http://www.youtube.com/watch?v=Z_WBCXlZ5qs

mardi 1 septembre 2009

Outremonde

On l’attendait à Milan. On lui avait fait comprendre que des intérêts hauts placés l’attendaient et on lui avait fait comprendre qu’il était la personne toute désignée pour accomplir certaine mission. On lui avait fait comprendre que tout cela n’existait pas, évidemment, et que les intérêts de plusieurs étaient en jeu et que la discrétion la plus grande était attendue de sa part. Il n’avait jamais entendu aussi souvent répété un mot que cet « intérêt », retourné dans tous les sens, employé à toutes les sauces, au point de l’étourdir, et au point surtout de le convaincre qu’il n’était pour l’instant qu’un pion qu’on déplaçait avec précaution sur le gigantesque échiquier de la politique mondiale. Adrien Tremblant savait peu de choses, en dehors du fait que ses contacts insistaient sur son talent et son intelligence et ses pouvoirs de persuasion et d’autres choses qui le mettaient mal-à-l’aise. Évidemment il ne se trouvait pas stupide, mais de se faire répéter de cette façon qu’on était quelqu’un d’indispensable, quelqu’un de brillant, quelqu’un de supérieur, ça le gênait. Arcand l’avait fait venir dans son bureau, une grande pièce remplie d’artéfacts de l’histoire canadienne. Sur un chevalet, une toile inachevée d’un des peintres du Groupe des Sept, montrant fièrement un paysage de bouleaux et de cabanes rustiques. L’homme, le politicien qui le fixait derrière une pipe et qui (ne pouvait s’empêcher de se dire Adrien) était en ce moment même en prison à Halifax, arborait son air des grands jours. Il avait dans le visage un surplus d’excitation qu’il s’efforçait de filtrer dans chaque bouffée de tabac. Adrien Tremblant s’était lentement assis en face, sur une chaise de bois rembourrée d’un coussin de velours. Il était tellement attentif au moindre tic du visage de son mentor qu’il le reproduisait sur le sien une fraction de seconde après. Un silence s’établit qui était déjà là, mais qui sembla vraiment s’établir entre les deux hommes. Arcand dit enfin :
-Nous avons signé avec Pampinièri.
Il se contrôlait visiblement, articulant chaque syllabe comme s’il était en proie à une envie de hurler de joie.
-Les fonds vont commencer à nous parvenir à la fin du mois de mai, Adrien.
Arcand prit sa pipe à deux mains en s’avançant dans son siège et en s’accoudant à son bureau sur lequel un globe terrestre illuminé de l’intérieur (trafiqué par on ne sait trop qui) faisait briller d’une lumière dorée le Québec et l’Allemagne, leur donnant une ressemblance équivoque. Parlant de l’Allemagne, Arcand n’utilisait jamais ce mot, il disait toujours :
-Le Reich est au courant de l’accord. Je ne peux pas t’en dire trop, parce que ce n’est pas ton rôle de savoir ces choses. Goebbels a ratifié et nous avons reçu une note ce matin (c’est pour ça que je t’ai fait venir) dans laquelle on nous signifie l’approbation du Führer lui-même. Adrien, le Führer donne sa bénédiction à Duplessis. Le processus est enclenché.
L’homme, blond et coiffé comme une ligne droite qui s’étendrait à l’infini, fixait son homonyme dans les yeux, dans le profond des yeux bleus d’Adrien. Ce dernier absorbait la nouvelle, l’accusait dans sa poitrine, il la recevait comme on reçoit l’assurance de la survie d’un blessé grave. Il se sentait comme un de ses patients auquel il aurait dit que les lésions des poumons ne causeraient pas de séquelles. Il se sentait près à sauter de joie en arrachant des fils imaginaires qui le reliaient à un respirateur artificiel. Il savait ce que ça signifiait pour lui, et Arcand le lui confirma sur le champ :
-À partir de maintenant, tu passes dans la clandestinité. Tu n’existes plus officiellement que comme interne à Maisonneuve. Tu ne fais plus partie de l’organisation. Tu peux t’inscrire au parti, mais tu ne seras jamais sollicité en tant que membre. À partir de maintenant, Adrien, nous avons besoin de toi comme jamais auparavant. J’ai parlé de tes projets scientifiques à plusieurs personnes, et je leur ai parlé aussi de ton engagement et de ta jeunesse et de tes airs d’aventurier. Je t’ai vanté en haut lieu et nous sommes maintenant prêts à t’utiliser (tu me pardonneras ce verbe, je sais que tu comprends ce que je veux dire) à ta juste valeur. À partir de maintenant, écoute-moi bien, tu n’existes plus pour moi, ni pour M. Duplessis, ni pour quiconque est impliqué dans l’opération. À partir de maintenant, à partir du moment où tu franchiras le seuil de cet immeuble pour te retrouver dans la rue, tu vas recevoir des instructions par des gens ordinaires qui te parleront en codes. Ces codes ne te seront jamais expliqués, c’est à toi de les déchiffrer, mais je ne m’inquiète absolument pas. À partir de maintenant, nous ferons référence à toi sous le nom de Crasse Noire.
Toutes ces informations passèrent dans le corps d’Adrien Tremblant à la façon d’une prophétie, comme si quelqu’un lui avait parlé de son avenir en utilisant des termes obscurs et révélateurs. Il inclina la tête et remit son chapeau et sortit par la grande porte en laissant seul cet homme qu’il vénérait et qu’il savait qu’il ne reverrait plus. La pensée la plus envahissante qu’il avait tournait autour du fait qu’il avait dorénavant un rôle à jouer dans la tournure qu’allaient prendre les événements sur le champ de bataille de l’Europe.

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On lui fit comprendre qu’à Milan des gens l’attendaient avec impatience. Des gens qui lui donneraient des informations et auxquels il donnerait des informations. Précieuses. Sur la transformation des corps, sur la préservation des cadavres. Il savait que les techniciens allemands étaient extrêmement avancés et que son expertise personnelle leur serait utile. Il savait qu’il était une sorte de sommité dans certains cercles de Munich. Son nom de code circulait de plus en plus et sur le bateau qui le menait pour la première fois de sa vie en Europe, il fut traité avec une déférence qui ne cessa de le surprendre, venant de la part de parfaits inconnus. Un homme grand et mince portant paletot et bretelles jaunes le retrouva un jour sur le pont et lui dit que son visage était presque parfait, qu’il n’y avait pratiquement aucun défaut dans les lignes et dans les traits, qu’il était dessinateur et que ce genre de beauté plastique le frappait toujours. Adrien remercia sans savoir trop quoi dire et l’autre rétorqua qu’il n’y avait rien à ajouter, que son commentaire n’appelait pas la conversation, qu’il n’avait tout simplement pas pu s’empêcher de le lui dire. Et il s’en alla en retenant son chapeau sous un coup de vent soudain.
Une femme qu’il décida évidemment dans sa tête d’appeler Eva Braun s’installa au bar juste à côté de lui et alluma une cigarette allongée par un fume-cigarette de plusieurs centimètres. Plaqué or. Elle portait des bijoux. Elle portait une robe de soirée d’un rouge sanglant. Au début, elle resta indifférente à sa présence, mais fit finalement pivoter sa tête dans sa direction. Ses yeux descendirent lentement vers la main d’Adrien qui enserrait un verre de gin.
-Nous ne tarderons pas à arriver, dit-elle, avec dans sa voix un accent italien doux et presque imperceptible.
-Arriver en France, vous voulez dire ?
-Oui, en France, je veux dire.
-Un jour ou deux, m’a-t-on dit.
-Un jour ou deux, vous a-t-on dit.
Adrien fit un sourire gêné, se demandant si elle se moquait de lui. Elle dit:
-Vos mains.
-Mes mains.
-Vos mains sont, admirables.
-Mes mains.
-Cessez de répéter. Vos mains sont, délicates comme des roses et, solides comme des épines.
-Oui.
-Non, vous ne comprenez pas. Je ne fais jamais de compliments. Vos mains sont les plus belles choses que j’ai vues de ma vie. Vous ne comprenez pas.
-Je comprends.
-Non. Vos mains sont si belles que j’aurais envie de les embrasser. Vous ne comprenez pas. Je ne veux pas que vous compreniez. Il n’y a rien à comprendre. Je ne suis pas quelqu’un de mystérieux qui vous dit des choses mystérieuses. Je ne suis pas une femme fatale.
-Vous n’êtes rien de tout ça.
-Vous ne comprenez pas, je ne suis pas un mystère.
-Je ne comprends rien.
-Vos mains sont extraordinairement belles, comprenez-vous ? C’est tout. Vos mains sont extraordinairement belles, c’est tout.
-Je comprends.
-C’est tout.
-C’est.
-Cessez de répéter, bonsoir.
Tout ce dialogue fut échangé avec le sourire aux lèvres, comme si les tangages du bateau déposaient une légère ivresse dans les têtes et dans les cœurs. Adrien reprit sa position au bar, se retrouva seul pour le reste du voyage. Il tenait son dos tellement droit qu’on aurait supposé qu’il avait une barre de fer à la place de la colonne vertébrale. Ça l’amusait quand on le lui faisait remarquer, parce que ce n’était pas du fer qu’il s’était mis dans le dos, c’était de l’aluminium, évidemment, inoxydable.