Le chauffeur m’a souhaité joyeux Noël, mais je scrutais son visage à la recherche d’une trace d’insincérité, de sarcasme. Je décelais dans sa voix une sorte de ton, juste un peu décalé, un peu proche de l’ironie. Il portait une moustache comme tu ne pensais plus que ça existait. Une moustache qui poussait probablement exclusivement dans certains états américains, genre au Nouveau-Mexique, ou au Kansas. J’ai seulement remué un peu la tête, avancé le menton, en lui montrant ma carte et me suis dirigé vers l’arrière. Il n’y avait absolument personne à l’intérieur. Tout était d’une blancheur de néon. Je me suis laissé tombé sur un banc en fouillant dans mon sac à la recherche de mes écouteurs. Ça m’a pris un moment pour m’apercevoir que l’autobus n’était pas reparti. J’avais la bouche entrouverte, mon œil gauche me faisait mal. Du fond du véhicule j’ai compris que le chauffeur me fixait dans son miroir. J’ai remarqué son regard pointé sur moi, plein de sérieux et plein de reproche silencieux. Il a parlé :
-Eye, toi.
-Moi ?
-T’as-tu un problème?
-Qui ça, moi ?
-T’es-tu toujours bête de même?
-Qu’est-ce qu’y a?
-Je t’ai souhaité joyeux Noël. T’es-tu gelé?
-Quoi? Pourquoi vous partez pas?
-C’est quoi ton problème?
-J’ai pas de problème. Pourquoi vous partez pas?
-Je vais partir quand tu vas m’avoir dit c’est quoi ton problème.
-…
-T’es-tu drogué?
-Non, je.
-Sacraman.
Sa moustache ressemblait à une caricature de soldat de la confédération, toute garnie, toute grise, toute en pointes vers le haut. C’est à peine si elle ne se recourbait pas en spirales au deux bouts.
-Je.
-Descends, petit bum.
-De quoi? Come on.
-J’ai dit descends. J’ai pas besoin de ça à soir. Déjà que je vais perdre ma soirée avec ma famille, j’ai pas besoin de bums dans mon autobus à être bête comme des porcs pis à m’envoyer promener.
-Je vous ai pas envoyé promener. J’ai rien dit.
-T’en as dit assez, sors.
-J’ai rien dit pantoute.
-Sors, mon petit sacraman, ou ben c’est moi qui va te sortir.
Il a coupé le moteur. J’étais complètement apeuré. J’ai attrapé mes affaires et je me suis dépêché vers la porte au milieu, qui ne s’ouvrait pas. Comme le moteur ne tournait pas, j’avais beau pousser sur les poteaux en plastique, agiter ma main sous la lumière verte, rien n’y faisait. J’allais être obligé de sortir par l’avant, de passer à côté de lui. J’ai eu peur qu’il ne sorte une carabine, ou un couteau de chasse. Il était parfaitement immobile, son ventre était presque déposé sur le volant. Un tatou extrêmement élaboré ornait son bras. Il portait une montre et deux ou trois bracelets argentés. Il n’a rien dit quand je suis passé rapidement, comme sur le bout des pieds, mon sac dans la main et les dizaines de foulards bien enroulés autour de mon cou. Il n’a rien dit, sauf petit cave, que j’ai bien entendu même par-dessus le brouhaha du moteur qui avait recommencé à ronfler, par-dessus le son de la pression relâchée dans le mécanisme des portes, par-dessus le crissement de ses pneus sur l’asphalte glissante. Je suis resté planté là, à deux maisons de chez mes parents. J’ai cru percevoir une silhouette dans la fenêtre du salon, un semblant de Hitchcock, une silhouette menaçante et lointaine qui cherchait à m'expliquer quelque chose. Mon cœur battait la chamade et j’ai sorti mon cellulaire et vraiment longtemps après le taxi est arrivé.
-Eye, toi.
-Moi ?
-T’as-tu un problème?
-Qui ça, moi ?
-T’es-tu toujours bête de même?
-Qu’est-ce qu’y a?
-Je t’ai souhaité joyeux Noël. T’es-tu gelé?
-Quoi? Pourquoi vous partez pas?
-C’est quoi ton problème?
-J’ai pas de problème. Pourquoi vous partez pas?
-Je vais partir quand tu vas m’avoir dit c’est quoi ton problème.
-…
-T’es-tu drogué?
-Non, je.
-Sacraman.
Sa moustache ressemblait à une caricature de soldat de la confédération, toute garnie, toute grise, toute en pointes vers le haut. C’est à peine si elle ne se recourbait pas en spirales au deux bouts.
-Je.
-Descends, petit bum.
-De quoi? Come on.
-J’ai dit descends. J’ai pas besoin de ça à soir. Déjà que je vais perdre ma soirée avec ma famille, j’ai pas besoin de bums dans mon autobus à être bête comme des porcs pis à m’envoyer promener.
-Je vous ai pas envoyé promener. J’ai rien dit.
-T’en as dit assez, sors.
-J’ai rien dit pantoute.
-Sors, mon petit sacraman, ou ben c’est moi qui va te sortir.
Il a coupé le moteur. J’étais complètement apeuré. J’ai attrapé mes affaires et je me suis dépêché vers la porte au milieu, qui ne s’ouvrait pas. Comme le moteur ne tournait pas, j’avais beau pousser sur les poteaux en plastique, agiter ma main sous la lumière verte, rien n’y faisait. J’allais être obligé de sortir par l’avant, de passer à côté de lui. J’ai eu peur qu’il ne sorte une carabine, ou un couteau de chasse. Il était parfaitement immobile, son ventre était presque déposé sur le volant. Un tatou extrêmement élaboré ornait son bras. Il portait une montre et deux ou trois bracelets argentés. Il n’a rien dit quand je suis passé rapidement, comme sur le bout des pieds, mon sac dans la main et les dizaines de foulards bien enroulés autour de mon cou. Il n’a rien dit, sauf petit cave, que j’ai bien entendu même par-dessus le brouhaha du moteur qui avait recommencé à ronfler, par-dessus le son de la pression relâchée dans le mécanisme des portes, par-dessus le crissement de ses pneus sur l’asphalte glissante. Je suis resté planté là, à deux maisons de chez mes parents. J’ai cru percevoir une silhouette dans la fenêtre du salon, un semblant de Hitchcock, une silhouette menaçante et lointaine qui cherchait à m'expliquer quelque chose. Mon cœur battait la chamade et j’ai sorti mon cellulaire et vraiment longtemps après le taxi est arrivé.
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