Elle est fascinante la relation que l'on entretient avec sa langue maternelle, quand on met cette dernière en confrontation avec une langue seconde. On est si souvent choqué par des écarts qui nous semblent absurdes, invalides. Il existe tant d'évidences tacites dans une langue donnée, qui sont à la fois intraduisibles et inexplicables, mais qui rendent compte de la complexité du langage dans ses développements, dans ses embranchements et dans ses racines communes.
Je prends l'exemple des prépositions "pour" et "par", qui existent dans toutes les langues latines, mais qui n'ont pas la même fonction. En portugais et en espagnol: "para" et "por". Alors qu'en français je dis merci pour le cadeau que tu m'as donné, les lusophones et hispanophones disent plutôt merci par le cadeau. Au début de l'apprentissage, on bloque, on remet en question, on se dit, mais non, la logique veut qu'on remercie "pour" quelque chose, c'est évident. Mais non, ce n'est pas évident. Au contraire, c'est toute une conception du monde qui change avec des petites prépositions inoffensives. Passer pour un menteur, passar por um mentiroso. Les définitions des différents dictionnaires n'aident pas, parce que ce sont des mots moteurs qui ne peuvent être définis que par l'exemple, et non le contre-exemple.
Je pense aussi aux verbes. Pour un francophone, apprendre à faire la différence entre les deux verbes être de l'espagnol et du portugais est une tâche quasiment socratique. Distinguer ser et estar, le premier indiquant l'essence d'une chose, le second son emplacement ou son statut temporaire, relève d'un questionnement existentiel presque impossible à faire correctement dans certains cas limitrophes, mais un lusophone ou un hispanophone ne pourrait pas confondre les deux, tellement ils participent de l'évidence de la langue. Posséder deux verbes êtres et deux verbes avoir (ter et haver, en portugais) semble ajouter une profondeur langagière qui prend des allures d'abysse pour un francophone.
Je m'interroge aussi sur l'autre côté, sur les conceptualisations non binaires de l'espagnol et du portugais, qui donnent la fausse impression que le français est plus riche. La distinction francophone entre les concepts d'attendre et d'espérer (esperar), de souhaiter et de désirer (desejar), d'exploration et d'exploitation (explorar) de familier et de familial (familiar) est fondamentale. Encore une fois, c'est tout le rapport à la réalité qui est différent, la façon dont le sujet parlant se défini par rapport au monde. Le francophone qui a deux mots bien distincts pour deux idées bien distinctes n'arrive pas à comprendre que ces deux idées ne sont distinctes qu'à l'intérieur d'une forme langagière arbitraire et autarcique qui a créé, au cours des aléas de son histoire, des branches conceptuelles indépendantes. Il ne peut que percevoir un manque dans la langue seconde, une simplification à la fois étrange et déstabilisante.
Apprendre une langue, c'est aussi faire le deuil de milliers de présupposés avec lesquels on a grandi. Moi qui ai toujours pensé que je luttais pour des idées, mais non, eu estava lutando por ideias. Je luttais par des idées.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire