Quand je suis né, en juillet 1998, mon frère avait déjà seize ans. Il m’a souvent raconté que l’hiver de cette année-là avait été le plus beau, le plus heureux de sa vie. Parce que les conséquences avaient été mineures, parce que l’ambiance était à la fête, parce que la télé était non disponible et que tout le monde s’était réuni pour fumer des joints pendant que les parents se sauvaient au Nord, dans le vrai froid où la pluie et la glace n’étaient pas un souci. Il m’a souvent raconté que les plus belles soirées de sa vie avaient été passées dans la maison familiale, notre maison, avec ses amis, avec sa blonde, alors que ma mère s’était finalement résolue à le laisser s’occuper de couper l’eau et à ne pas oublier de fermer la trappe de la cheminée une fois le feu éteint, pour prendre la voiture, toute enceinte de moi qu’elle était, et s’envoler vers Chicoutimi, là où sa propre mère l’attendait avec des attentions et sans doute des petits oignons. Elle avait fait promettre à mon frère que tout allait bien se passer, qu’il n’allait pas faire de folies et qu’il n’allait pas oublier de toujours avoir plusieurs personnes pour dormir emmitouflées toutes ensemble.
Il me racontait la Crise du Verglas comme à la fois cet instant de sa vie où elle avait pour la première fois pris un sens pour lui et cet instant aussi où, en voyant ma mère s’éloigner, il avait pris conscience de ma prochaine arrivée. Mon père devait être quelque part en Afghanistan, cet hiver-là, à tenter pour le compte du gouvernement canadien de discuter de façon rationnelle avec des Talibans, bien avant qu'on entende parler d'eux. Je n’ai jamais été particulièrement au courant de ses allées et venues, pas parce que ça ne m’intéressait pas. Parce que ça ne me concernait pas. Ça ne concernait personne en fait, même pas ma mère. Ça concernait peut-être certains fonctionnaires haut placés et certains cadres qui savaient garder la bouche close. Mon père courait sur des avions et sur des jets du gouvernement pour remplir ce qu’il appelait des « mandats », des mandats outre-mer et des mandats internationaux de diplomatie et d’autres termes savants qui sonnaient dans mes oreilles d’enfant comme un q-tip me perforant la cire pour aller directement faire vibrer quelque chose d’inconnu, de très profond. J’étais un enfant qui avait souvent la bouche ouverte, dans une moue d’étonnement, je ne dirais pas de fascination, plus d’étonnement, face aux incompréhensibles orbites de mes parents et de mon frère. Je veux dire, mon père absent, qui apparaissait subitement et qui faisait basculer notre vie quotidienne, mon père absent qui un matin est revenu pour de bon, pour on aurait dit ne plus jamais repartir, voire ne plus jamais sortir.
Mon frère était ce que j’appelais, à cette époque, un adulte. Avec ce que ça comportait d’autorité de sa part et de respect de ma part. Il se pointait dans la cuisine et me faisait à manger. Il disait simplement un peu fort : « Fabrice, c’est prêt ». Et il n’avait pas remarqué que j’étais déjà assis à ma place, pratiquement les ustensiles dans les mains, ma moue d’étonnement sur la gueule. Je l’ai appelé papa une fois. Il n’a rien dit. Ses sourcils sont remontés sur son front. Ses iris se sont promenés dans ses globes oculaires. Il a fixé un point juste à côté de moi, comme dans le vide à côté, un vide qui aurait pu contenir mon ami imaginaire ou je ne sais pas, et il m’a pointé du pouce en fixant ce vide rempli d’une présence anonyme, et il a fait ce geste dont je me souviendrai tout le temps, en fixant ce point mort juste comme décalé de moi de deux centimètres, trois, il a fait ce geste universel qui décrit quelqu’un de fou, de débile, d’épais : en regardant tout droit dans mon ami imaginaire, il a fait tourner son index autour de son oreille.
Il me racontait la Crise du Verglas comme à la fois cet instant de sa vie où elle avait pour la première fois pris un sens pour lui et cet instant aussi où, en voyant ma mère s’éloigner, il avait pris conscience de ma prochaine arrivée. Mon père devait être quelque part en Afghanistan, cet hiver-là, à tenter pour le compte du gouvernement canadien de discuter de façon rationnelle avec des Talibans, bien avant qu'on entende parler d'eux. Je n’ai jamais été particulièrement au courant de ses allées et venues, pas parce que ça ne m’intéressait pas. Parce que ça ne me concernait pas. Ça ne concernait personne en fait, même pas ma mère. Ça concernait peut-être certains fonctionnaires haut placés et certains cadres qui savaient garder la bouche close. Mon père courait sur des avions et sur des jets du gouvernement pour remplir ce qu’il appelait des « mandats », des mandats outre-mer et des mandats internationaux de diplomatie et d’autres termes savants qui sonnaient dans mes oreilles d’enfant comme un q-tip me perforant la cire pour aller directement faire vibrer quelque chose d’inconnu, de très profond. J’étais un enfant qui avait souvent la bouche ouverte, dans une moue d’étonnement, je ne dirais pas de fascination, plus d’étonnement, face aux incompréhensibles orbites de mes parents et de mon frère. Je veux dire, mon père absent, qui apparaissait subitement et qui faisait basculer notre vie quotidienne, mon père absent qui un matin est revenu pour de bon, pour on aurait dit ne plus jamais repartir, voire ne plus jamais sortir.
Mon frère était ce que j’appelais, à cette époque, un adulte. Avec ce que ça comportait d’autorité de sa part et de respect de ma part. Il se pointait dans la cuisine et me faisait à manger. Il disait simplement un peu fort : « Fabrice, c’est prêt ». Et il n’avait pas remarqué que j’étais déjà assis à ma place, pratiquement les ustensiles dans les mains, ma moue d’étonnement sur la gueule. Je l’ai appelé papa une fois. Il n’a rien dit. Ses sourcils sont remontés sur son front. Ses iris se sont promenés dans ses globes oculaires. Il a fixé un point juste à côté de moi, comme dans le vide à côté, un vide qui aurait pu contenir mon ami imaginaire ou je ne sais pas, et il m’a pointé du pouce en fixant ce vide rempli d’une présence anonyme, et il a fait ce geste dont je me souviendrai tout le temps, en fixant ce point mort juste comme décalé de moi de deux centimètres, trois, il a fait ce geste universel qui décrit quelqu’un de fou, de débile, d’épais : en regardant tout droit dans mon ami imaginaire, il a fait tourner son index autour de son oreille.
mon déficit a beaucoup aimé.
RépondreSupprimeret d’autres termes savants qui sonnaient dans mes oreilles d’enfant comme un q-tip me perforant la cire pour aller directement faire vibrer quelque chose d’inconnu, de très profond.
RépondreSupprimerContinue avec cette voix-là, c'est très riche.
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