mardi 30 mars 2010

Lisbonne 2010, Montréal 1989


Or donc, le 4 mai je prends l'avion pour Bruxelles. J'arrive le 5 à Louvain-la-Neuve, dont je n'ai entendu dire que du mal. Ville étudiante de béton sali par le vomi d'universitaires saouls. Le colloque aura lieu du 6 au 8, trois grosses journées à la fois ultra stimulantes et ultra épuisantes, je me vois déjà cogner des clous durant les communications sur la question auctoriale au Haut Moyen-Âge ou sur les rapports entre auto-fiction et mastur-bation. Le matin du 9, je prends le train pour Paris pour m'envoler vers Lisbonne, où je passerai une semaine. J'ai remis LE LIVRE DE L'INTRANQUILLITÉ, de Fernando Pessoa, sur mes tablettes, histoire de reprendre ma lecture là-bas, bien installé sur la terrasse du café A Brasileira, avec un expresso, ou dans la rue Douradores, où l'hétéronyme Bernardo Soares composait son "autobiographie sans événements" (autobiografia sem factos). En arrivant au Portugal, je vais recevoir l'accent en pleine face, et je vais demander sans arrêt aux gens de parler "bem devagar", doucement, doucement, pour que je puisse entrer dans leur univers. Ce sera ma première expérience d'immersion lusophone. Dommage que ça ne soit pas au Brésil, mais bon, avec Pessoa dans une poche et Saramago dans l'autre, je ne vais pas me plaindre. L'Europe, après tout, ce n'est qu'un point de départ vers le Nouveau-Monde, et de Lisbonne à Salvador de Bahia, ou Recife, ou Porto Alegre, il n'y a qu'un pas.

***

Hier soir, j'ai regardé/écouté pour la deuxième fois POLYTECHNIQUE. J'ai éteint les lumières, j'ai branché mes écouteurs dans le stéréo, j'ai posé mon paquet de cigarettes juste à portée de la main, je me suis enroulé dans ma couverte de la Croix Rouge, j'ai entendu le premier coup de feu, j'ai couru dans les couloirs en noir et blanc, j'ai sauté par une fenêtre éclatée, j'ai abandonné les filles à leur sort dans la salle de classe avec lui, j'ai évité ses tirs en me réfugiant dans un local enfumé où un party avait lieu, avec de la musique tellement forte que personne ne se rendait compte de ce qui se passait à l'extérieur, j'ai eu tellement peur de lui que je suis retournée me coucher à côté de mon amie en train de mourir en lui disant de faire la morte parce qu'il revenait, j'ai cru qu'il me tirait dessus mais c'était sur elles en fait, j'ai cru devenir sourd pendant deux minutes à cause du bruit de sa carabine, j'ai appliqué un bandage sur la plaie d'une fille couchée près de la photocopieuse, et je me suis rendu compte qu'elle perdait tout son sang par l'autre extrémité, j'ai essayé de croire ceux qui me disaient que je n'étais pas un lâche et je n'ai pas réussi, j'ai essayé de croire ceux qui me disaient que j'étais forte et j'essaie de réussir encore aujourd'hui, 2o ans après, j'ai pleuré pendant le In Memoriam, encore une fois, j'ai éteint la télé après une heure et dix minutes en me disant que c'est court pour un long métrage et en pensant aussi aux vingt minutes longues comme une vie que les étudiantes et étudiants de Polytechnique ont passé avec Marc Lépine, et je me suis dit comment ça se fait que je me rappelle de son nom à lui et pas de leur noms à elles.

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