Je suis rendu à la page 824 sur 956 du roman THE RECOGNITIONS, de William Gaddis. C'est la troisième fois que je le lis et je ne suis pas encore certain de tout comprendre. La narration est tellement complexe et tellement dense et tellement allusive par moments que j'ai l'impression d'entrer dans un vortex de voix et de mythes qui entrent en collision. Au milieu de la seconde partie, un homme meurt dans sa maison durant un cocktail et même si je connais ce livre depuis plus de dix ans, je suis encore incapable de comprendre exactement ce qui arrive durant la scène fatidique, ce qui se passe. C'est comme si je n'arrivais pas à avoir accès à l'image, comme si je lisais à travers un filtre ou un miroir déformant: il y a trop de mots, trop de paroles en confrontation, trop de monde. L'écriture de Gaddis ressemble parfois à une jungle extrêmement touffue et il te manque une machette, et le narrateur est tout sauf ton guide. Tu avances péniblement, aveugle, en sachant seulement deux choses: d'abord qu'au bout du chemin il y a un trésor, ensuite que partout autour de toi il y a des bijoux. Et ça miroite, et c'est là, et c'est tout près, tout le temps.
Sticking from an ashcan halfway down the block he saw a cane. He looked about him quickly, to establish his loneliness in fact; and when the four notes struck in finale he was beyond reach, moving slowly, escaping again in unconscious defiance of something he did not understand, affirming with each step an existence still less comprehended, so crowded were its details, so clamorous of worth, until heeded, and then speechless as the night itself.
(p. 541)
Je veux dire, c'est tellement exactement ça, et c'est tellement bien dit: ...so crowded were its details, so clamorous of worth, until heeded...
Toute la reconnaissance de l'œuvre est dans ce passage. Dans les voix encombrées, dans les détails surpeuplés.
Ouin, j'suis pas aussi loin que toi. J'arrive!
RépondreSupprimerMais tu comprends tu tout????
RépondreSupprimerNope. Mais on accepte l'ignorance devant autant de belles images. C'est dans la lignée des bons titres de romans qui renvoient autant au fond qu'à la forme (comme Infinite Jest, mettons): Dans le brouillard et le fuzz, le lecteur reconnaît du sens. En d'autres mots, on est constamment appelé à reconnaître le récit dans le foisonnement. Ça demande une lecture attentive en crisse.
RépondreSupprimer++++
Aussi, as-tu remarqué comment Gaddis n'arrête pas d'écrire des phrases genre "Their perception of reality was altered." ou "Meaning was elusive." etc.? Je suis frappé parce que ce sont des expressions qui, en français ("Leur perception de la réalité..." par exemple), ne pourraient être employées sans une estie de grosse licence intellectuelle. Je veux dire qu'on lit ça ici et ça s'inscrit parfaitement dans l'éclatement du discours, mais lis ça dans un roman de, j'sais pas, Dany Laferrière et ça va sonner caca en crisse. Je suis plus habitué de lire "perception of reality" dans des essais critiques que dans des narrations de romans...