samedi 29 mai 2010

The Revolution Will Not Be Televised


Je marche avec James Baldwin dans les méandres du métro de New York, vers Harlem, on est en 1961, et je me rappelle cette photo de Bruce Davidson que j'ai vue à Londres, il y a quelques semaines, prise en 1980, d'une violence sidérante. Je pense au cinéma tellement vivant de Spike Lee, et je pense aussi à la puissance du concept de racisme et aux incontrôlables instincts humain de ressentir la différence, de ressentir l'altérité. Le cinéma de Spike Lee qui ne s'occupe que de ça, qui n'a aucune autre ambition que de nous rappeler la complexité des jeux de couleurs, des tensions entre les contrastes. Je repense à l'Homme Invisible de Ralph Ellison, qui se terre dans son demi sous-sol, à Manhattan, et je vois cette photo de Bruce Davidson, de 1955, qui me semble être la définition même d'une photographie:




Et je suis tellement loin de l'Alabama, ici, j'ai juste un roman entre les mains, qui brûle, le roman d'un homme qui a écrit THE FIRE NEXT TIME, et que Dany Laferrière m'a fait connaître il y a longtemps dans un livre qui se demandait si une grenade était un fruit ou une arme.

Baldwin dans un autobus Greyhound roulant vers le Sud profond. Baldwin en pleine conversation avec Martin Luther King. Baldwin dans un parking avec Medgar C. Evers. Baldwin avec Bayard Ruskin, peu après l'attentat de Birmingham, en 1963. Baldwin à la télévision après la sortie de son terrible et dévastateur LA PROCHAINE FOIS LE FEU (l'avertissement biblique). Et surtout, Baldwin en train de taper ces mots crépitants, prêts à quitter la feuille blanche pour atteindre l'ennemi en plein cœur... Baldwin qui entend bousculer le vieux Faulkner entêté dans ses nostalgies perverses. Faulkner le gentleman-farmer, regrettant les longues rangées d'esclaves dans les champs de coton d'Alabama. Faulkner rêvant encore aux Négresses courbées devant les fleurs de coton. Baldwin, désespéré, qui finit par annoncer une dernière fois le feu. Et le feu vint.

Le problème fascinant du racisme, dans son sens le plus profond, insondable, de "reconnaître dans l'autre quelque chose de différent de moi", c'est qu'il est partie intégrante de nous, il nous construit en face-à-face, à travers l'Histoire qu'on partage et qu'on ne partage pas à la fois, il exige la reconnaissance, ne serait-ce que par son inévitable et louvoyante présence même dans les relations les plus sincères, les plus amoureuses, les plus enracinées. Il suffit de lire les grands romanciers noirs pour s'en rendre compte. Il est là en moi, quand je lis Ellison, Baldwin, Wright, Himes, quand je lis Morrison, Walker, Hughes, qui me font sentir tellement blanc, tellement semblable et autre en même temps.

C'est tellement un texte de blanc, ce que je suis en train d'écrire. C'est tellement une réflexion de blanc que je suis en train d'avoir. Et Bruce Davidson se sentait-il aussi blanc que moi quand il a pris cette photo, en 1962?




Et je me rappelle de ce roman de Laurie Moore, qui traite du racisme aussi, encore et toujours, enfonçant le clou de la complexité des enjeux et de sa propre "blanchitude", à elle en tant que romancière, de leur propre "blanchitude", à ses personnages réunis, tellement "liberals" et ouverts d'esprits, en train de discuter de solutions pour faire diminuer les préjugés dans leur communauté:

"Racial blindness is a white idea".

"I heard years ago of a white family with an adopted African-American boy, and once he turned thirteen they had a security system put in so he would feel safe when they went out to parties. The system involved the summoning of the police at the slightest thing, even a motion at the windows, and so of course what happens? One, while the parents were at a Christmas party, the police burst in, and seeing a teenage black male just standing there, they blasted him in the chest"
"Did he die?"
"Not right away."

"What's now is these self-admi
ring people who say, "I don't care whether a person's black or green or purple." As if black were a nonsense color like green or purple."

Et je pense à Gil Scott-Heron, en soundtrack à cette dernière photo de Bruce Davidson, datant de 1963:




Je suis à peine rendu à la page 81, de ANOTHER COUNTRY, de James Baldwin. La page 81 sur 500. Fuck.

3 commentaires:

  1. J'ai lu qql Américains à la suite de Laferrière moi aussi (entre autres : Giovanni's Room). Et quelques Japonais aussi par la force des choses. Mais James Baldwin et sa chambre, vraiment, ce fut marquant !

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  2. fort intéressant. mh

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  3. SUPER intéressant!

    Baldwin m'inspire beaucoup plus que Lautréamont, finalement... J'abandonne Maldoror parce que je ressens rien, nada, mais je lis à peine 50 pages de James Baldwin et j'explose. Qu'est-ce que tu veux, les passions ça se contrôle pas.

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