On parle de lui quand on boit de la bière, quand on s'allume des cigarettes à l'unisson. Quand on porte un toast, c'est toujours à lui. Depuis sa mort on dirait que les mots dans ses livres sont devenus fluorescents. Ils sortent des pages comme des trucs qui glow in the dark. Quand on éteint la lumière, l'un d'entre-nous ouvre un de ses livres et se met à lire et les mots sont comme des lucioles, des feux follets, ils sortent des pages comme des trucs qui glow in the dark, et sa voix résonne à travers la gorge de l'un d'entre-nous. On parle de lui entre deux commissions, quand on sort pour vivre nos vies ennuyeuses qui semblaient tellement réglées au quart de tour quand il était vivant, quand il existait, on parle de lui quand on sort acheter du lait. Il y en a un qui insiste sur le fait qu'il l'a déjà rencontré, ou croisé, sa version change parfois, ça dépend s'il se sent humble ou plus confiant, il est comme nous tous, ça dépend des jours. Il y en a un autre qui n'arrête pas d'essayer de nous convaincre qu'il sait ce qui s'est passé cette nuit-là, dans la ruelle et tout, ce qui s'est réellement passé. Et on répond toujours la même chose, en écrasant le mégot au fond du cendrier, qui sait, qui le sait, qui le sait vraiment ce qui s'est passé? Et il insiste. Et on répond que personne n'était là. Personne sauf lui et son assassin. On ne saura jamais ce qui s'est vraiment passé et l'un d'entre-nous se lève pour dire non, moi je sais, moi j'ai des sources infaillibles, et je n'ai jamais utilisé le mot vraiment, j'ai utilisé le mot réellement, ça fait toute la différence, et on a tous un mouvement de recul, le cercle s'agrandit parce qu'on s'adosse tous en même temps, jambes croisées, on souffle la fumée de la dernière bouffée et il est debout, il est comme une tache de naissance en périphérie d'un œil, d'un iris, et évidemment on pense tous à l'œil de Simon, on pense toujours à lui. Le livre est tombé par terre, un halo de lumière autour, comme. On a tous des explications et des théories, certaines plus littéraires et d'autres plus farfelues et d'autres complètement pathétiques, mais on essaie rarement de se les imposer les unes aux autres parce qu'après-tout s'il y a une chose qu'il nous a apprise, c'est à douter. Son livre est tombé par terre mais personne ne le ramasse, on est trop occupés à répéter à l'un d'entre-nous qu'à la limite, tout le monde sait ça, le mystère de sa mort, c'est le dernier chef-d'œuvre de Simon Brousseau, c'est l'ultime orchestration, un peu pompeuse, un peu dissonante, de sa musique de chambre privée, et personne n'était invité.
C'est moi qui a prononcé cette dernière phrase et les autres se retournent vers moi, brusquement, comme une paupière qui cligne, et l'autre se rassoit, et il lance en l'air, en soupirant, man, t'as lifté ça dans Foucault ou quoi?
Je réponds non, ça vient d'un de ses romans.
Ils me disent bullshit et on s'allume une autre cigarette. On sort des vieux disques de Pearl Jam.
LA MORT D'UN SOUBRESAUT (I)
LA MORT D'UN SOUBRESAUT (II)
LA MORT D'UN SOUBRESAUT (III)
LA MORT D'UN SOUBRESAUT (IV)
LA MORT D'UN SOUBRESAUT (V)
C'est moi qui a prononcé cette dernière phrase et les autres se retournent vers moi, brusquement, comme une paupière qui cligne, et l'autre se rassoit, et il lance en l'air, en soupirant, man, t'as lifté ça dans Foucault ou quoi?
Je réponds non, ça vient d'un de ses romans.
Ils me disent bullshit et on s'allume une autre cigarette. On sort des vieux disques de Pearl Jam.
-À SUIVRE-
LA MORT D'UN SOUBRESAUT (I)
LA MORT D'UN SOUBRESAUT (II)
LA MORT D'UN SOUBRESAUT (III)
LA MORT D'UN SOUBRESAUT (IV)
LA MORT D'UN SOUBRESAUT (V)
Tu m'as bien fait rire avec le passage lifté à Foucault. Pouhaaaa.
RépondreSupprimerJe ne veux pas faire ma voix d'outre-tombe, mais il doit bien y avoir quelques indices. Et si l'assassin était parmi vous? Et s'il s'agissait d'un suicide déguisé en meurtre ? J'ai besoin de ce genre de clichés, Clarence.
J'y pense et j'écris une troisième lettre dans les prochains jours.