mercredi 24 novembre 2010

Billet à angles droits

Moi je suis un gars d'angles droits. J'ai de la misère avec les choses croches. Mon bureau est limite en ce moment, à cause que. À cause que je fais plein d'affaires en même temps. J'espionne la fille d'en face en essayant de noter correctement ses vas et ses viens. J'écris des haïkus élisabéthains. Je fais des sudokus et des grilles de mots-croisés, pas les solutions, les problèmes, que je vends sur Craigslist, au prix du marché. Je me lève. Je donne un petit coup d'orteil sur le bol de manger à mon chat pour le remettre à angle droit avec le coin du mur et le frigo. Je me rassis. Je me rassois et je reprends mes jumelles. J'espionne la fille d'en face mais je ne me fais pas d'idées. Je prends des notes. Je fais aussi des recherches sur l'explosion de la chirurgie plastique dans le nord du Brésil. Du phénomène. Sur l'explosion du phénomène de. C'est à cause de ça que mon bureau est un peu limite. Il y a des feuilles croches et pas propres et froissées, quelques-unes. Avec des mots griffonnés de cette calligraphie étrange que j'ai depuis que j'ai désappris à écrire à la main. Rapide, comme essoufflée en cours de mot. Engourdie à la première syllabe, à la première lettre un peu demandante, un T ou un S. Je fais des plans d'évacuation d'immeubles imaginaires qui ne fonctionnent pas à la dernière minute. Par exprès? Par exprès. Je me lève et je replace droit le paquet? la boîte? le contenant? de soie dentaire dans ma pharmacie dont je ne me suis jamais servi depuis que je l'ai acheté. Je me demande pourquoi j'ai envie d'appeler ça un tube de soie dentaire. Je pisse assis, comme on me l'a appris et je retourne dans mon bureau et je remets les jumelles devant mes yeux. Elle passe devant sa fenêtre pour la treizième fois depuis dix-neuf heures trente, quand le soleil s'est couché, qui m'a permis de voir dans son appartement. Elle porte un t-shirt rayé de marin, des rayures à l'horizontal. Je vois ses petites culottes, juste l'élastique, juste le haut de ses petites culottes quand elle traverse la fenêtre, juste à la fin de la traversée, parce qu'il doit y avoir une dénivellation dans son plancher, ou le contraire d'une dénivellation, quelque chose qui la fait devenir plus grande durant une fraction de seconde, quelque chose qui ne s'enjambe pas. Je vois l'élastique et je me lève pour me mentir à moi-même que je vais aller allumer la lumière de mon bureau. Je me frotte les mains sur le corduroy de mes cuisses et je remets les jumelles devant mes yeux. Durant le jour, j'écris des courriels ordinaires à la fin desquels j'inscris toujours mon prénom et mon nom. Et je participe à des concours d'étymologie grecque et arabe sur le web. Mon chat ronronne sur l'imprimante. C'est une image touchante. Je remets les jumelles devant mes yeux. Et elle pose le pouce sur le coin inférieur d'un cadre, et elle recule comme pour évaluer, et elle le déplace à peine en exerçant une douce pression.     
  

3 commentaires:

  1. Au risque de me répéter, je trouve que tu as vraiment un bon flot ces temps-ci, Clarence, je sais pas ce que tu manges entre deux haïkus élisabéthains, mais change pas de régime, ça va comme ça.

    Peace.

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  2. Tu fais un métier formidable ;))
    Même si c'est pas vrai, c'est diablement agréable à lire.

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