mardi 2 novembre 2010

Le dernier Nothomb et moi

Ma mère était hipster parle ici du dernier livre de cette chère Amélie Nothomb, UNE FORME DE VIE, que je n'ai pas lu. J'ai lu, par contre, quelques entrevues qu'elle a donné à des journaux et dans lesquelles elle fait référence à la genèse du bouquin. Ça ressemble à une illumination. Elle aurait lu un article dans un journal américain faisant état d'une grave crise d'obésité dans l'armée. Une épidémie. Elle aurait été inspirée par cet état de fait. N'étant pas journaliste, elle ne se serait pas renseigné plus avant. Étant romancière, elle aurait écrit un livre à la place, parce que ça aurait été son travail. Elle aurait commencé à fantasmer un personnage de gros soldat qui lui aurait écrit des lettres. Il aurait été posté à Bagdad depuis 2003 (un quart de cinq ans, sans interruption! l'action du livre se déroulant en 2008) et mangerait pour oublier les horreurs commises par son pays et par ses confrères.

Évidemment, en tant qu'américaniste, ça me fâche, pour plusieurs raisons. C'est tellement typique d'une certaine classe intellectuelle et artistique européenne, cette propension à vouloir éclairer le côté grotesque et décadent des États-Unis. C'est tellement "bon ton" d'imaginer une bande de détraqués en train de se bourrer la face au Pizza Hut du camp et de résumer les conflits du Moyen-Orient à un soldat obèse devenant la métaphore d'un système sur le point d'imploser, rappelant ce personnage énorme du film THE MEANING OF LIFE des Monthy Pythons. C'est tellement facile de résumer les États-Unis à un rallye de 80 000 personnes organisé par un épais ultra-conservateur. Il y a quelque chose d'extrêmement rassurant pour l'Europe à penser l'Amérique en tant qu'expérience absurde sans cesse sur le point de dérailler.

Nothomb dit que l'image s'est mise à la hanter: "Cet article m’a vraiment beaucoup marquée. Pourtant, il n’expliquait rien. Il n’expliquait pas pourquoi ces soldats, car il s’agissait bien de soldats et non de généraux, pourquoi ces soldats de deuxième classe devenaient tous obèses. Et ça m’a hantée". Devenaient tous obèses? Pourquoi tous? D'où il sort ce tous? J'ai commencé à chercher sur internet la source de ce tous, l'article original dont elle parle et j'ai trouvé une réponse, évidemment, plus nuancée. Si elle avait lu l'article au complet, Nothomb aurait compris que, d'abord, l'armée américaine s'inquiète en effet de l'épidémie d'obésité qui frappe le pays en ce moment parce qu'elle nuit à ses efforts de recrutement, les jeunes gens étant de moins en moins qualifiés pour s'engager sous les drapeaux. Ce n'est pas du tout la même chose. Ensuite, le pourcentage d'obèses dans les rangs est effectivement plus élevé qu'avant, mais on souligne qu'il est une conséquence directe du choc post-traumatique dont de plus en plus de soldats souffrent en revenant du front. Encore une fois, ce n'est pas la même chose.

Je sais que le livre parle probablement de plein d'autres choses, que c'est réducteur de le limiter à cette question, mais il me semble que c'est représentatif d'une certaine vision qui m'énerve profondément et qui est si répandue qu'on ne s'en formalise plus. AH! et puis elle m'énerve aussi, elle. Bon. Hier, à la librairie, j'ai lu la première page et elle écrit (la Amélie Nothomb du roman) qu'après avoir reçu la première lettre de son fameux correspondant, Melvin Mapple, elle s'est demandée si c'était un canular. Après avoir analysé le cachet de la poste (Irakien), ainsi que l'étampe (Américaine), elle dit que ce qui lui confirme qu'il s'agit bien d'une vraie missive, c'est la calligraphie de l'homme: une écriture directe, sans détour, bon enfant, très "américaine". Ça c'est non seulement typique d'un certain mépris européen, c'est aussi typique d'un mauvais écrivain qui prend la psychologie beaucoup trop au sérieux. Comment une "calligraphie" pourrait-elle être plus gage de véracité qu'un cachet de poste et une étampe de l'armée? C'est des détails, je sais, c'est des détails. 

13 commentaires:

  1. Moi ce qui me gosse, ce sont les gens comme toi qui se proclament "américanistes" parce qu'ils étudient la littérature américaine haha ;) Pas rap dans l'dec ça! Tu mets tout de suite une distance théorique (ça sent la pompe universitaire) en disant cela...C'est pas beau faire ça! Puisque tu parles avec tes guts, laisse donc faire le bouclier académique! C'est pas en tant qu'américaniste que ça te fâche...pfff!

    "typique d'une classe intellectuelle et européenne" pas sûr, les québécois sont plutôt fort en la matière, je trouve.

    Bon, j'te provoque un peu là Clarence, affectueusement, juste parce que tu as l'air sur les nerfs. Mais je comprends, ça pleut ce genre de préjugés! Ces gens (qui sont habités par de tels préjugés) se privent tellement d'une culture extraordinaire. Je suis in love avec les States, from coast to coast, les grosses villes et les campagnes et j'y ai vécu deux fois dans des lieux où je n'ai même pas vu l'ombre d'un obèse, parce que ça se voit, l'ombre d'un obèse tsé haha ;) Mais disons que durant mes road trips, dans certains états, le problème était saillant.

    Avant que je parte y vivre une deuxième fois, certaines personnes qui ne savaient pas que j'étais déjà VRAIMENT "american" dans l'âme (chose qui fait sauter le monde quand je leur dis) et que j'y avais déjà vécu me disaient :
    -Ben là, t'aimeras pas ça, je te connais, les gens ne sont pas ouverts d'esprit, tu vas voir, surtout dans les petites villes! (de la part d'une cousine qui n'y a jamais vécu, évidemment)
    -Wow, merci de m'ouvrir l'esprit là-dessus!

    haha, tu pognes-tu le paradoxe pragmatique là?

    Bon, ils vendent des tisanes calmante chez l'"Alchimiste" sur Saint-Denis, mais ça donne des gaz!

    Je suis mongole, désolée ;)

    Alors pour toi, l'écrivain, le romancier qui fait de la fiction, a une forte responsabilité (?)...Intéressant...Fudge, comme tu dis, il y en a des pires que Nothomb question éthique!!!

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  2. Merci pour le lien, c'est gentil. C'est réellement intéressant le point que tu abordes, je n'ai pas abordé du tout le sujet mais je trouve que c'est un angle pertinent. Je dois dire que c'est souvent une "attitude littéraire" qui m'agace: interpréter les choses selon un point de vue très limité, imaginé, sensitif, émotif. Perso, je me sens imposteur quand je n'ai pas assez d'infos pour aborder certains sujets. Ça doit être pour ça que j'écris pas de roman... Moi aussi le truc de "l'écriture américaine", j'ai pas trop saisi...

    @Patty: t'es en feu! trop drôle! :D

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  3. @ ma mère : Parles-tu de l'attitude littéraire de Nothomb envers les Américains ou celle de Clarence envers le roman de Nothomb? ;)

    Hey, moi je vais vous dire, on fait tous dur avec nos préjugés :
    Nothomb "les gros américains" Clarence : "attitude typique d'une classe intellectuelle européenne" Ma mère : "attitude littéraire" Patty :"les québécois sont plutôt forts en la matière (en matière de bitchage américain)"...etc.

    On est tous pareils! C'est pour ça qu'on se frustrent!

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  4. Peut-être que "classe intellectuelle européenne" est un peu fort, en effet. Dans le texte que Clarence a eu la gentillesse de linker ici, je parle plutôt d'un type de personne (j'ai le beau jeu, je laisse aux autres la liberté d'y imposer leur lot de préjugés...). Il reste que je crois que ce qui achale Clarence, et moi aussi, c'est le discours et non ce qui définit (socialement, culturellement ou, euh, étymologiquement) ceux qui le tiennent.

    @ Patty: Je suis pas souvent le gars qui souligne ces trucs-là, mais ouch, je crois que tu aimerais qu'on te redonne ce dernier mot... ;-)

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  5. Ben oui, ben oui William, je sais bien ce que vous voulez dire (j'ai lu ton billet également), je taquine les paradoxes de l'intelligence, jamais autre chose, c'est tellement beau :)

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  6. Fuck Amélie Nothomb.

    Désolé c'est viscéral.

    L'armée américaine est grosse, les talibans sont maigres, pis en bout de ligne une balle de m16 ça fait la job anyways.

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  7. Bon, je suis un peu en retard pour intervenir, mais disons que j'accepte humblement les reproches de Patty, même si je me dis que si je n'ai pas le droit de me proclamer "américaniste", je n'ai plus rien qui me définit dans mon travail, je veux dire, c'est la seule chose que je connais quand même pas mal, et c'est pas par "pompe universitaire" que j'ai utilisé le mot, mais juste pour éviter de dire "quelqu'un comme moi qui tripe sur la société et l'imaginaire américain". J'aurais pu le mettre entre guillemets, pour garder une certaine distance ironique avec moi-même et avec l'institution universitaire. J'aurais pu faire ça... ou dire "pour un détective privé comme moi"...

    J'ai failli écrire en effet que beaucoup de Québécois que je connais sont de dignes représentant de cette attitude, mais en même temps il me semble que c'est pas la même chose, c'est un mépris d'un autre ordre, qui veut à tout prix prouver qu'on est différent, qu'on a rien à voir avec eux, etc. Mais comme dit Will, ce qui gosse... oui, oui, Patty, avec deux S, souviens-t-en ;)... c'est le discours réducteur en soi, d'où qu'il vienne, et il se trouve que ma montée de lait est dirigée vers Nothomb en ce qu'elle vient de publier un livre qui représente exactement ce genre de discours.

    Je suis en train de virer comme eux, parce que je suis tellement exaspéré d'entendre ces idées circuler sans vergogne que j'en viens à lancer des énormités moi aussi. On est tous bourrés de préjugés, en effet, et on remarque juste ceux des autres, qui nous fâchent et qui nous mènent aux généralités banalisantes.

    Finalement, c'est Simon qui a le dernier mot, lui qui ne s'est pas enveloppé dans un bouclier académique.

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  8. Si Amélie Nothomb vous choque et que Houellebecq ne vous choque pas, il y a quelque chose qui m'échappe dans votre raisonnement...De quoi/qui on parle au juste? Vous en faites une tête de Turc (comme bien des universitaires) pourquoi au juste? Ça m'intrigue...Il me semble qu'elle n'a rien à voir dans tout ça finalement. Il y a tellement d'écrivains qui disent des grossièretés et des généralités, notamment sur l'art, mais coudonc, je me dis que ce n'est peut-être pas leur job de nuancer...Anyway, vous vous y connaissez pas mal mieux que moi dans tout ça...

    Cela dit, je n'aime pas du tout, mais alors pas du tout les romans d'Amélie Nothomb que j'ai lus, c'est pour cette raison qu'ils me laissent totalement indifférente...

    Coudonc, l'inspecteur, dis quelque chose ;)

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  9. Ah, tu viens de répondre, désolée...

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  10. Mais moi j'ai RIEN contre Amélie Nothomb, en principe! J'ai dévoré ses premiers romans, j'ai adoré Hygiène de l'assassin, Sabotage amoureux. Sa pièce de théâtre, Les combustibles, est un grand texte, d'après-moi.

    Elle m'a juste un peu pompé avec ses déclarations sur la genèse de son roman, qui, même s'il nage dans ses obsessions habituelles sur la nature humaine, (laideur, grotesque, pourriture, etc) semble cette fois les ancrer dans un discours critique et métaphorique qui, perso, me fait chier, c'est tout.

    Et ton truc sur la nuance, là c'est moi qui ne te suis plus... il me semble que le rôle d'un écrivain, c'est justement de nuancer sans cesse jusqu'au point où mêmes les évidences deviennent des problèmes complexes.

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  11. Ah, j'comprends!

    Oui, tu as raison...Je ne parlais pas de ce genre de nuance et de complexité, mais plutôt celle qui a trait à la rigueur "scientifique"...Tu comprends ce que je veux dire? Et je comprends aussi que le sujet du nouveau roman d'Amélie Nothomb peut à la fois ne pas nuancer dans les deux définitions de la nuance.

    Mais je m'arrête ici, c'est vraiment pas mon champ d'expertise la littérature!

    Hey, Clarence, c'était tellement pas des reproches mon premier commentaire, je ris de moi-même...

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  12. C'est vrai que c'était bon, l'hygiène de l'assassin. Merci pour la nuance, Clarence.

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  13. Patty a parlé de Houellebecq et je trouve qu'effectivement le cas Nothomb qu'explique Clarence ressemble à ce que je considère comme une faille dans l'écriture de Houellebecq.

    Vous souvenez-vous quand on écoutait «les petits bonhommes» (les dessins animés), avec leurs pouvoirs, leurs dons, ils se mettaient dans le pétrin et on se surprenait à les voir se coincer dans des situations dont ils auraient aisément dû se sortir d'ordinaire. On souffrait pour eux et ça nous énervait.

    La critique que Houellebecq fait de notre société provoque chez moi le même énervement. Je ne comprends pas comment quelqu'un qui fait un tel portrait, réaliste et sombre de la société, peut à ce point valoriser le sexe. Son monde est froid, vide, austère, sans rapports humains authentiques et je ne m'explique pas comment quelqu'un qui a un tel esprit analytique peut se fourvoyer sur l'essentiel, la vie a quelque chose de «numineux», mais Houellebecq montre toute la férocité d'un monde sans transcendance et si esthétiquement ses oeuvres sont réussies, s'il a parfois des moments spectaculaires, il les fait reposer sur un propos philosophique aussi faible que la pensée très primaire qui a nourri le dernier Nothomb.

    Houellebecq critique clairement nos sociétés et pourtant il semble que dans ses romans, le capitalisme et le darwinisme social qui l'accompagne ne sont pas vraiment disséqués avec la même intelligence que les cas ou les effets qu'ils produisent.

    Houellebecq va expliquer combien triste et dramatique est la vie d'un perdant à ce jeu-là et il le fera avec nuance et intelligence, mais il n'ose pas vraiment porter son regard sur les causes.

    Il gravite dont finalement sur le constat du caractère très superficiel de l'existence postmoderne, mais son refus de plonger dans les profondeurs l'oblige à faire des tours de passe-passe à la fin de ses romans et à recourir à des artifices plutôt maladroits : le recours à de la science-fiction où l'humanité finit immanquablement par être différente, montrant par là justement notre échec actuel.

    Même si ça fait original, ça camoufle que ses romans sont inachevés et qu'il les fait finir en queue de poisson. Pourquoi? Parce que sa pensée est inachevée : Houellebecq n'arrive pas à voir ses propres contradictions. L'existence est pleine de sens et d'opportunités de se laisser toucher par la transcendance, ne serait-ce que par l'art, ces romans ne parlent indirectement que de cette aspiration, mais il fait exprès de peindre un monde où un tel sens n'existe pas.

    Sa fixation sur la beauté et le sexe est également révélatrice d'une certaine immaturité, le point oméga pour ses personnages est justement dans la pénétration d'une femme sublime

    Voilà précisément ce qui m'étonne, comment peut-on être parfois si génial et pour l'essentiel, être si lourd. Voilà l'analogie avec Nothomb...

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