lundi 15 novembre 2010

Poor people

Est-ce que quelqu'un parmi vous a déjà entendu parler d'un dude qui s'appelle William T. Vollmann? Si non, laissez-moi vous le présenter brièvement. Vollmann est un écrivain américain, né en 59, représentant typique de ce que j'appelais dans mon mémoire de maîtrise une certaine "ambition démesurée". Il a publié, depuis 1987, plus de quinze romans, quatre desquels font partie d'un cycle historique racontant la conquête de l'Amérique depuis les Vikings, qu'il appelle The Seven Dreams: A Book of North American Landscapes. Aucun de ces romans fait moins de cinq cents pages. Il a publié aussi, dans son incarnation parallèle de journaliste/reporter international, plusieurs essais, dont le monumental Rising Up and Rising Down: Some Thoughts on Violence, Freedom and Urgent Means (2004), un livre monstre sur le concept de violence de sept volumes qui est introuvable en ce moment sauf sur craigslist pour 500$. Il a gagné le National Book Award en 2005 pour Europe Central, un roman absolument extraordinaire sur les échos entre le fascisme et le communisme durant la première moitié du XXe siècle. Talk about procrastination.

Si je parle de lui, aujourd'hui, c'est parce que je suis en train de dévorer, dans une expérience de lecture un peu trop immersive à mon goût, un de ses derniers livres: Poor People. C'est un essai magnifique et profond qui a récemment été traduit en français sous le titre Pourquoi êtes-vous pauvre? Vollmann s'est promené partout dans le monde durant plusieurs années et a posé cette question à des dizaines de mendiants, de putes, d'ouvriers, de voleurs, de joueurs compulsifs, de junkies, de punks. Ça donne lieu évidemment, à travers une série de vignettes qui se promènent entre le portrait et la philosophie, à une réflexion extrêmement puissante sur les principes même de pauvreté et de richesse, puisque dès les premières pages, Vollmann se voit dans l'obligation de poser philosophiquement et éthiquement les bases de son enquête, qui sont plus bien compliquées qu'on pourrait le croire.

Un extrait fascinant qui s'enfonce lentement dans la relativité et les questions de perception:

"1. We never had normal conditions. 2. The rich take advantage of the poor, and the poor hate them. 3. The government gives them too much! It is almost certain that in all these three statements the crucial terms normal, rich, poor and too much come into play implicitly when not explicitly, that the sense of them varies in each statement, and that my own understanding of them falls into some equally isolated fourth category. (Handbook of Income Distribution, 2000: Depending on how ressources, poverty lines and equivalence scales are defined,... poverty in Ireland increased a lot, a little, did not change or decreased a lot using the same data set between two years.)
Who then am I, to call Wan [une mendiante thaïlandaise presque morte d'inanition] poor if she thinks, or at least claims, that she is rich?
But she is poor all the same.
How do I know it? - Her dull-eyed, blotchy scrawniness tells me. Would I bet my own life that she is dead now? Not quite; few doctors would be so rash with their own terminal patients. All the same...
Poverty is wretched subnormality of opportunity and circumstances. This definition can be applied by any observer who understands the external realities of his own normality. It makes a useful first approximation; and the United Nation's shorthand of poverty is an income of less than four dollars a day is a practical approximation of the approximation. Some difficulties with this materialist conception have already been discussed. Here is a more fundamental one: It adresses merely the physical, measurable aspects of being human. Such a person might as well be Rousseau's savage: The only goods he recognizes in the universe are food, a female, and sleep; the only evils he fears are pain and hunger. Of course the thoughtfullest policymakers of governments and relief organizations will supplement Rousseau's catalogue of goods with such treats of civil society and education, gender equality and the like; the more they add, the more disagreements they will suffer as to which should be funded to what degree - in short, the further they fall into the subjectivity to which this book has already abandoned itself. Poverty is wretched subnormality... But what is wretchedness? As long as these two Colombians have their food, their sleep and their females, who are they to pull at our hearts? The question's very offensiveness proves that we know they deserve more. Yes, they deserve it.
Poverty is deservingness of a portion of what I have. This is charity's definition. Deservingness need not be tainted by the Victorian ethos which, deficient in charity, excludes vagabond and habitual rogues.
I may not be as educated as I would like; all the same, my life more or less suits me. That beggar over there has food, sleep and a female, but he's illiterate. How much education does he "need"? Why not answer, as much as I have? Why not even as much as I wish I had?
What if he wants less? Once I rescued a child from coerced prostitution. I paid for her school for a year. She chose to learn to sew, not to read. Should I have insisted that she do otherwise? The last I heard of her, she was married, illiterate, self-supporting and not unhappy.
If someone owns less than I, and is unhappy about it, I'll call him poor. If he claims to be rich, but I see him failing to thrive, as medical textbooks put it, best to call him poor. When there is any doubt in the matter, why not call him poor? Charity demands it.
But if based on my perceptions of his reality and my judgment of his logical coherence I call him sane (for this is where the Marxist notion of false consciousness went wrong: it failed in that sort of charity which requires us to respect the self-awareness and self-judgments of others wherever possible), and if this sane person, no matter how much or how little he possesses, insists that he is rich, charity requires me to believe him."

***

Il me reste une cinquantaine de pages à lire. Vollmann m'a amené en Thaïlande, en Russie, aux États-Unis, en Afghanistan, en Irak, au Kazakhstan, au Japon, en Chine, au Yemen, en Colombie. Il a pris des photos de tous ces gens pauvres. Il leur a donné de l'argent pour les interviewer. Je ne sais pas s'il va tirer de grandes conclusions, mais je ne crois que ça soit le propos de son livre. Il n'a pas l'intention ni la prétention de sauver qui que ce soit. Ces gens vont rester pauvres. La seule chose qu'il accomplit, c'est leur enlever leur invisibilité pendant 300 pages. Est-ce que c'est déjà ça

7 commentaires:

  1. Clarence, c'est un travail de moine que tu fais là, en recopiant pour nous un si long passage. Merci ! C'est un drôle de hasard que tu parles de Vollmann parce qu'avant hier je n'en avais jamais entendu parlé, et DFW glisse aussi quelques mots à son sujet dans l'entrevue que j'ai recommandée, hier, sur mon blogue.

    By the Way, je pense que ce passage offre une piste de réflexion intéressante pour s'attaquer à ta question finale, "est-ce que c'est déjà ça?" :

    «As long as these two Colombians have their food, their sleep and their females, who are they to pull at our hearts? The question's very offensiveness proves that we know they deserve more. Yes, they deserve it.»

    C'est ça, We know they deserve more. Consacrer autant de pages et de temps à ces gens, c'est un geste rare et précieux, un geste exemplaire, et c'est faire BEAUCOUP, à mon avis. DFW explique ce qu'il aime chez Vollmann :

    «What’s precious about somebody like Bill Vollmann is that, even though there’s a great deal of formal innovation in his fictions, it rarely seems to exist for just its own sake. It’s almost always deployed to make some point (Vollmann’s the most editorial young novelist going right now, and he’s great at using formal ingenuity to make the editorializing a component of his narrative instead of an interruption) or to create an effect that’s internal to the text.»

    Je n'ai pas lu le bouquin dont tu parles, mais à lire l'extrait que tu cites, on voit bien qu'il place la question de l'empathie et du souci au centre de son écriture. Peut-être qu'il ne tire pas de conclusion, peut-être aussi que ce n'est pas l'enjeu d'un travail comme le sien, en effet. Il révèle une expérience du réel qu'on ne connait pas, a priori, en tant que lecteur (entk, perso, je n'ai jamais connu la pauvreté), pis je pense que c'est peut-être une des choses les plus importantes qu'on peut accomplir par l'écriture, révéler certains rapports à la réalité, élargir le spectre de ce que peut signifier "être au monde", pour le lecteur.

    Et toi, tu donnes envie de lire Vollmann, et ça aussi, c'est important.

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  2. Il semble aussi y avoir qqch de l'ordre de l'histoire orale, dans ces interviews. Le peu que j'ai lu de Vollmann (Riding Toward Everywhere et quelques nouvelles) me fait beaucoup penser à TAL.

    Faudrait que je retrouve l'article, mais j'ai lu qqch sur la littérature US contemporaine et l'ouverture sur le monde.

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  3. J'ai trouvé: "The Worlding of the American Novel"

    http://www.columbia.edu/~bwr2001/papers/Robbins%20Worlding%20w%20xrefs%205.25.09.pdf

    Et aussi ça, d'un autre article:

    "Vollmann shares with Dave Eggers an abiding, ironic and sometimes anguished sense
    of US agency in a globalized world."

    http://digitalcommons.unl.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1005&context=englishtalks

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  4. Ce qui est intéressant du point de vue de l'auteur dans l'extrait que tu nous présentes (je n'ai pas lu le livre), c'est la projection du concept de richesse sur celui de pauvreté mais sans la violence caractéristique de l'altérité. Il se dégage une humanité dans ces lignes...

    Est-ce "déjà ça?"

    La pauvreté est un concept qui ne se suffit pas à lui-même. Il se défini, en tant que vecteur identitaire, par opposition à l'autre. L'altérité n'est en fait qu'une construction qui renforce la définition d'un concept donné. La richesse n'existe que par la présence de la pauvreté et vice & versa. Et c'est la présence de cette altérité qui force le premier concept à se définir. Hentsch écrivait: "Non pas que la différence nous échappe, puisque au contraire nous prenons grand soin de la cultiver, puisque l'autre est justement ce dont nous avons tant besoin pour croire en nous. Qu'il est notre opposé, voilà ce dont nous sommes fermement persuadés, sans quoi nous ne pourrions le charger de ce qui nous distingues de lui. L'autre est séparé de nous par la frontière de la différence pour que notre imaginaire puisse l'investir en toute immunité de ce que nous ne sommes pas, de ce que nous croyons ne pas être."

    La pauvreté de par sa seule présence force la richesse à se complexifiée, à se revêtir sans arrêt de plus d'or et de vertu pour justifier son existence (et l'inverse est aussi vrai). Dans un sens, l'auteur n'échappe pas à la dichotomie de l'identité se trouvant, de toute évidence du côté riche de la frontière identitaire, mais plutôt que de troqué son appartenance sociale pour son opposé (comme c'est trop souvent le cas renforçant ainsi le fossé entre les identités), il (semble) se contente(r) de questionner la relation de ces deux concepts, les mettre à l'épreuve pour susciter la réflexion.

    Est-ce "déjà ça?" Oui!

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  5. Simon et Marie, merci pour ces commentaires étoffés. Je suis inconsciemment tombé dans vos intérêts respectifs, c'est comique. Simon et DFW et tes questionnements sur l'empathie, la sincérité, et Marie et la science po.

    @Marie: C'est vraiment cool que tu amènes le point de l'altérité parce que tu me fais penser que c'est un concept qu'il n'utilise pas du tout, il ne le mentionne même pas, mais il est partout... C'est comme s'il décidait de l'outrepasser en traitant la dichotomie comme une évidence (I am rich, he his poor, that's it.) pour poser les questions difficiles d'une manière inédite et sans sentimentalisme. Il tourne bcp par contre autour de la notion de "normalité" (la sienne et celle des autres), qui vient sans doute se greffer au concept d'altérité.

    @Will: thanks pour les références, je regarde ça aujourd'hui.

    @L'engagé: bonne lecture!

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  6. Ça m'intéresse.

    J'ai même pas laissé tombé la lecture après quelques phrases. Pas si mal pour mon déficit d'attention débile.

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