jeudi 9 décembre 2010

Kabbale

Tout cela n'aurait pas d'importance si hier soir je ne m'étais pas découvert sous l'aisselle gauche une constellation de grains beauté formant l'Aleph et le Tav, l'origine et l'aboutissement. Cela n'aurait pas de signification, je ne ferais que m'effondrer, me dissoudre. Je m'espionnais dans le miroir de la salle de bains, tentant de débusquer ma véritable substance, celle qui ne me regarde pas dans les yeux en même temps que moi, et en plaçant mon bras désagrégé en visière, j'ai remarqué cette série de petites taches qui avaient jusqu'alors échappé à mon attention. Évidemment, je n'en ai pas parlé à ma voisine, lorsqu'elle s'est pointée pour me demander un peu de farine. J'ai dû la renvoyer chez elle les mains vides, ou du moins les mains pleines d'une tasse à mesurer vide, puisque ce n'est pas le genre d'ingrédient qui compose le fond de mon garde-manger. Ses nattes ont fait trois tours dans le vestibule qui sépare nos appartements et elle est rentrée chez elle. J'ai à peine eu le temps d'entrapercevoir, avant que la porte ne se referme complètement, un homme qui semblait attendre, l'attendre elle, ou moi, blond, aryen, et concentré. Je me suis demandé s'il m'avait vu en train de le voir, mais c'était inutile. Bien des choses que je fais sont inutiles, comme par exemple remplir un sac de compost pour le jeter finalement dans ma poubelle au moment où les éboueurs passent. Ma chatte n'endure pas l'odeur et quand elle se met à agir d'une façon étrange, je sais qu'il faut que je me débarrasse du sac de compost. Ce n'est pas qu'elle soit méchante, ou agressive, mais il y a quelque chose de sauvage, de primordial, dans ses yeux que je n'ai jamais eu envie de tester ni d'explorer. La fine ligne verticale de sa pupille. Le jaune mât de son iris. Une fois je l'ai entendue feuler, seule dans la cuisine, dans l'obscurité. Elle est une présence sombre, une sensibilité autre que la mienne, mais elle n'est jamais là lors de mes séances d'effeuillement. C'est une activité récente, et je ne sais pas quel autre nom lui donner, comment la désigner autrement. Le fait que ma peau ait pris une teinte grisâtre ne m'a pas inquiété outre mesure au départ. Je suis habitué à changer de couleur avec les saisons. Toute l'angoisse est arrivée un peu plus tard, quand je me suis aperçu qu'en appuyant sur ma rotule, une fine poussière se détachait. J'ai frotté plus fort et mon os s'est découvert sous une épaisse couche poudreuse. La douche que j'ai prise ensuite n'a rien fait pour me rassurer, parce qu'en lavant mon genoux, l'endroit que je venais de mettre à jour, à vif, je n'ai fait qu'élargir l'ouverture. L'eau chaude ne nettoyait pas la plaie, elle ne faisait que changer la poussière en une boue visqueuse et argileuse. Je me suis vite séché et rhabillé, j'ai cherché à m'occuper, mais je continue chaque soir à m'effeuiller un peu partout, en des endroits stratégiques. Je mouille certaines parties de mon corps et j'enlève des couches, des morceaux, que je replace ailleurs, modelant, dans un mélange d'effroi et de fascination, le corps qu'il m'aurait fallu en certaines occasions. Tout cela n'aurait pas d'importance si je n'en avais pas découvert le sens alphabétique, piégé devant et dans mon miroir. Je ne suis pas sorti depuis hier, mais ce matin la lumière est entrée ici, oblique, et dans le ronronnement de ma chatte j'entendais visiblement le Sepher Yetsirah: elle avait la lettre du Golem sous la poitrine et j'ai entendu cogner à ma porte.               

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