J'ai lu ce billet de Val, sur son blogue L'activité cérébrale incontinente et ça m'a donné le goût de partir une tag. Il me semble que ça fait longtemps qu'on a pas joué à la tag. En plus, Simon a récemment écrit un billet très intéressant sur l'univers des blogues dans lequel il fait référence à une vieille tag qui avait bien fonctionné. Ça aussi ça m'a donné le goût d'en partir une. Une tag.
Or donc:
Juste en bas du viaduc de la rue Pelletier à Brossard, celui qui enjambe, chevauche, surplombe, traverse, l'autoroute 10, avant que celle-ci ne se transforme en pont Champlain, il y a un gros Loblaw. Peut-être que certains d'entre vous ont vu le dernier spectacle de Louis-José Houde, dans lequel il raconte une bataille qu'il a eu, quand il était jeune, avec un monsieur qui faisait du bénévolat pour le recensement. Eh bien, sa bataille a eu lieu juste en face de ce Loblaw, qui est là maintenant, mais qui n'existait pas à l'époque. À l'époque, c'était un champ. Un champ que moi-même (qui ne connaît pas Louis-José Houde, même si je suis comme qui dirait son public cible idéal, étant donné que j'ai presque le même âge que lui, qu'on a grandit dans la même banlieue et qu'on a fréquenté la même école secondaire) j'utilisais fréquemment comme raccourci, en bike ou à pieds, pour éviter de faire le tour par la route. Il y avait, dans le champ, à partir de l'endroit où la rambarde du viaduc se terminait, une trail de tourbe aplatie et quasiment disparue qui indiquait clairement que tout le monde faisait la même chose: une fois arrivé en bas du viaduc, on coupait dans le champ pour arriver plus vite de l'autre côté au lieu de le contourner. Jusqu'à ce qu'ils se mettent en tête de construire un Loblaw.
Ce soir-là, j'étais sur mon dix vitesses Shimano et je m'en allais chez ma blonde qui habitait fucking loin dans les "B", sur la rue Briand. Pour ceux qui ne connaissent pas Brossard, je vous donne deux cues afin de mieux en saisir la réalité: d'abord, sachez que la ville de Brossard est divisée en quartiers qui fonctionnent avec les lettres de l'alphabet. Moi, j'habitais dans les "T", même si j'habitais sur la rue Pelletier, qui est en fait un boulevard, et qui traverse donc plusieurs quartiers. J'avais des amis dans les "S", dans les "P", dans les "V", et j'avais une blonde dans les "B", ce qui, je le répète, était fucking loin, de l'autre côté de Taschereau, quasiment à Saint-Hubert. Ensuite, deuxième cue pour comprendre la réalité de Brossard, ploguez-vous ça vraiment fort dans les oreilles, ça dit tout.
Entonces, j'étais sur mon dix vitesses et je venais de rusher pour monter le viaduc, tout essoufflé mais pas tant que ça parce que je ne fumais pas dans ce temps-là. J'étais au-dessus de l'autoroute et je voyais la pente descendante devant moi et je me réjouissais déjà de la vitesse et du vent dans mes cheveux et des mini-mouches dans ma yeule. J'ai commencé à descendre, sur le trottoir, jouissant des petits bumps que chaque craque causait. On prenait toujours le trottoir parce qu'on savait que pour prendre le raccourci il fallait être déjà sur le trottoir, histoire de ne pas avoir à freiner, de pouvoir négocier le virage sans avoir à grimper la chaîne, en ralentissant, en freinant, et tout. J'allais vraiment vite quand je suis arrivé en bas, à la fin de la rambarde, j'avais mis mes vitesses en mode difficile et j'avais pédalé debout.
Les travaux de construction avaient déjà commencé, mais on ne savait pas trop de quoi il retournait. Ils avaient mis une giga-méga affiche de Loblaw, mais ça ne voulait rien dire pour l'instant, dans ma tête de quatorze ans, ça voulait juste dire qu'un moment donné, un jour, il y aurait un Loblaw là où maintenant il n'y en avait pas. J'avais emprunté ce raccourci tellement de fois, il faisait tellement partie de ma vie, que je ne pouvais pas concevoir son inexistence, sa disparition. Il n'y avait pas de signes de danger, de pancartes ACHTUNG! CUIDADO! WET FLOOR!, il n'y avait pas de banderoles policières DO NOT CROSS! GO HOME! IL N'Y A RIEN D'INTÉRESSANT! Il n'y avait que moi, la noirceur, mon raccourci dans le champ, mon dix vitesses à toute allure, ma blonde dans les "B" et mon discman avec du bon vieux Propagandhi dans les oreilles.
Je ne sais pas, encore aujourd'hui, ce qui m'a fait freiner. Une flaque de noirceur quasi imperceptible un peu en avant? Une étrange absence de semi-clarté en forme de rectangle qui s'approchait rapidement? Un présage dans une des paroles de mon band de punk préféré? Encore aujourd'hui je n'aime pas trop me souvenir de l'image de ce petit moi tout seul dans l'obscurité d'un champ en plein travaux de fondations, troué en mille endroits par des John Deere et autres Paul Bunyan.
L'autre nuit j'y ai repensé, dans un épisode d'insomnie où je me repassais tous ces épisodes de ma vie où j'ai failli mourir, où j'ai passé à un cheveux de me casser la gueule solide, de devenir handicapé, de devenir un légume, de devenir comateux. J'étais angoissé parce que mon amoureuse venait de se casser la cheville et on avait pris un taxi pour revenir de l'hôpital après son opération et le chauffeur, philosophe, nous avait rappelé à quel point les accidents, c'est toujours des niaiseries. Même les pires accidents. Il nous avait raconté comment sa nièce était aujourd'hui à l'hôpital, en danger de mort, parce que son foulard s'était emprisonné dans le mécanisme du Go-Kart qu'elle conduisait. Il nous avait raconté aussi comment, quelques années avant, il avait failli se tuer en brassant une bouteille de vitre de jus d'orange qui lui avait soudainement explosé dans la main. Je repensais à ça dans mon lit et je repensais aux fois où j'avais passé proche en criss, moi aussi, d'une façon banale, d'une façon conne. Et ça m'angoissait de repenser à mon dix vitesses, à mon freinage, à ma roue de bike immobile à moitié sur le gazon aplati du champ et à moitié dans le vide d'un immense trou sombre en forme de rectangle.
Propagandhi continuait à jouer dans mes oreilles, j'avais les doigts super serrés sur mes freins, les autos circulaient au loin, la faible lueur des lampadaires de la rue arrivait jusqu'à moi. J'ai regardé dans le trou et j'ai vu les longues barres de métal qui sortaient des parois, de longues et fines barres de métal qui pointaient n'importe où, qui allaient servir à je sais pas quoi, aux fondations, à l'évacuation, aux égouts. On aurait dit une tranchée. Ma roue de bike était tellement juste au bord que je pouvais voir le fond sans même me pencher vers l'avant. J'ai reculé en lâchant les freins, en utilisant mes talons. Je suis reparti tranquillement le long du chemin de gazon aplati en faisant bien attention, en vérifiant aux alentours, et dès que je suis arrivé dans la rue, j'ai repris de la vitesse et j'ai recommencé à chanter "fuck religion" des millions de fois sans rien comprendre du conflit israélo-palestinien.
Je suis reparti vers chez ma blonde vraiment vite, sans me retourner. Je n'avais pas eu peur de mourir une seule seconde, j'avais juste quatorze ans pis je m'en allais necker.
On a cassé pas longtemps après, parce que je trouvais qu'elle écoutait trop de Madonna.
***
Qui reprendra le flambeau, maintenant?
Cette tag est officiellement lancée.
T'es marrant, toi...
RépondreSupprimerJ'aimerais bien jouer, mais j'ai déjà une tag de retard (elle va bientôt arriver, ne t'inquiète pas :))
séb
:)
RépondreSupprimerÇa me fout la trouille de penser à des trucs comme ça, mais ça me fait aussi sourire le matin quand je me lève :)
RépondreSupprimerJ'ai déjà fait un post sur la fois où j'ai failli crevée, mais je vais peut-être faire un texte quand même sous un angle différent pour la participation tsé... À suivre disons.