jeudi 30 décembre 2010

Tel Quel (I)

Je fouillais dans la section Tel Quel de Saint-Henri, pis je suis tombé là-dessus pis ça m'a fait rire. Ça m'a rappelé que mon éditeur m'a demandé de faire attention avec ma "propension à ne pas faire de paragraphes". Il m'a dit, "l'alinéa, tu connais-tu ça?". J'ai dit, "ben, c'est pas que je fais pas pas de paragraphes, c'est juste que j'en fait juste un." Tsé, casuistiquement, ça marche. 

FREE STYLE PROUSTIEN

C'est con mais de la voir comme ça tellement triste en train de brailler comme une madeleine ça m'a rappelé mes années de médecine et cette classe horrible d'anatomie et dissection humaine quand c'est le cadavre de mon père qui est apparu sur la table devant moi, comment tu dis, par, par, par inadvertance. J'avais le bistouri dans la main gauche et malgré la débarbouillette que le technicien avait placé sur son visage je reconnaissais très bien mon père, son pénis et tout, son grain de beauté hyper gros en-dessous du mamelon. Il était mort une semaine plus tôt, personne ne m'avait dit qu'il avait offert son corps à la science, personne ne m'avait averti. Ma mère ne m'avait rien dit. Ma mère ne me dit jamais rien, c'est pour ça que ce matin en la voyant brailler de même je n'ai rien dit et elle n'a rien dit non plus et on ne s'est rien dit parce qu'on ne se dit jamais rien et j'ai seulement pensé à cette fois terrible, ce matin terrible quand tout allait mal dans ma vie, vraiment mal, mon père venait de mourir d'un effroyable et, quoi, foudroyant infarctus et ma blonde venait de me laisser pour Pierre Lapointe, en me disant qu'elle était sûre sûre sûre de pouvoir le faire virer de bord, mais tu l'as jamais rencontré, tu fais juste triper sur sa musique et sa voix gutturale, et en plus il est gay comme Crésus, et elle m'avait répondu on s'en fout on s'en fout on s'en fout comme ça plusieurs fois d'affilée, en claquant la porte de mon appartement aux résidences, et je m'étais pointé ce matin-là à la classe de dissection comme essoufflé de la vie. J'étais sur le point de dire fuck off à l'ensemble futur de ma carrière de médecine quand le glas a sonné, non, la cerise sur, quand la goutte a débordé du vase, la merde a frappé le fan: le technicien a poussé la civière dans la salle, en sifflotant la mélodie du colombarium et s'est arrêté juste en face de moi. Il m'a souri sans malice et j'avais le bistouri dans la main gauche et malgré la débarbouillette qu'il avait placé sur son visage j'ai reconnu mon père immédiatement et le dos de ses mains était poivre et sel et il avait une cicatrice de vasectomie près du nombril et ses orteils ratatinées et ses genoux comme des nœuds coulants me sautaient aux yeux. Fuck off. J'ai quitté la salle et je suis devenu romancier.

3 commentaires:

  1. Ouais, toi pis moi, Lucrecia, on a Proust dans le sang!

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  2. Je suis flabergastée: j'avais toutes les images devant moi, comme un film. Encore, encore! :)

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