
La première fois que j'ai entendu parler de Clarice Lispector, c'était dans un bar du Village, devant un pichet de sangria improvisé avec deux de mes étudiants de français, après une visite éducative à la Prison des Patriotes. À cette époque j'étais un peu amoureux d'une fille de Rio de Janeiro que je ne connaissais pas, mais qui m'avait tapé dans l'œil grave, et quand Marcia, une des étudiantes avec qui je buvais le pichet de sangria (elle aussi brésilienne), m'avait parlé de quelques grands écrivains de son pays, au lieu de l'écouter poliment et d'oublier tout de suite après parce que je ne lis jamais sur recommandations, j'avais noté sur une napkin:
Machado de AssisClarice LispectorC'est son nom qui m'a attiré d'abord, cette impression de l'avoir déjà entendu, étrangement mélangé dans ma tête avec celui de la détective pour enfants
Carmen Sandiego, peut-être à cause de la proximité phonétique de
Lispector avec l'anglais
Inspector. Un nom qu'elle s'est fait reproché au départ, tant il sonnait pseudonymique, improbable, et si peu
brésilien. C'est un nom qu'elle s'est amusée à décortiquer aussi, le disant à la fois dur, froid comme un diamant, et fragile comme un lys dans la poitrine: Lys/Pector. Elle a déjà répondu laconiquement à un critique qui avait été particulièrement dur avec son dernier roman,
monsieur, tout cela est bien beau, mais sachez que Clarice s'écrit avec un C et non avec deux S... et il me semble que ça voulait tout dire.
Je suis donc allé emprunter un roman de Clarice Lispector le lendemain, surtout parce que je me disais qu'il s'agirait d'un bon sujet de discussion potentiel avec cette fille que je ne connaissais pas mais qui m'avait tapé dans l'œil grave. J'avais, comme vous pouvez l'imaginer, une soudaine envie d'approfondir mes connaissances sur la culture brésilienne.
J'ai lu PRÈS DU COEUR SAUVAGE, son premier roman, en quelques jours, et la deuxième chose qui m'a frappé, après son nom, c'est l'âge auquel elle l'a écrit. Âge qui change un peu selon les biographies et selon les sources plus ou moins officielles, qui oscille entre 17 et 19 ans, mais qu'importe, il m'impressionnait quand même. Je crois que la précocité est une des choses qui nous fascine le plus. Mozart, Rimbaud. Les jeunes génies. En vieillissant ça nous fascine encore plus. Qui sont ces gens qui ont écrit, composé, fait des choses tellement plus grandioses que nous, et qui ont tout abandonné, qui ont tout arrêté, avant même d'avoir notre âge. Quand les Beatles se sont séparés, Paul avait 24 ans. Et moi j'en ai 30 maintenant. À 19 ans, Clarice Lispector avait publié cette œuvre étrange, idiosyncratique, à la fois difficile d'accès et lumineuse, cet objet qui était si parfait qu'il semblait prêt, à tout moment, à chaque ligne, à craquer, à se fissurer.
Et je n'avais pas encore vu sa photo.
Gregory Rabassa, un grand traducteur américain de l'espagnol et du portugais, a déjà dit de Clarice Lispector qu'elle écrivait comme Virginia Woolf et qu'elle ressemblait à Marlene Dietrich. C'est un peu puéril peut-être d'insister là-dessus, mais jusqu'à un certain point je crois que sa beauté a eu une énorme influence sur son écriture, et je crois aussi que le rapport amoureux que la plupart des lecteurs et lectrices entretiennent avec elle vient un peu de cette tension qui existe dans ses yeux et dans ses lèvres. Lispector était d'un côté une écrivaine extrêmement dense et hermétique et de l'autre une personne extrêmement mondaine et féminine. Un bon exemple de cette dualité fondamentale chez elle se trouve dans un court texte (une des fameuses chroniques journalistiques pour le
Jornal do Brasil) publié en 1972 dans lequel elle écrit: "Se parfumer est une sagesse instinctive. Et comme tout art, cela exige un minimum de connaissance de soi. J'utilise un parfum dont je tais le nom: c'est le mien, c'est moi. Deux amies m'en ont demandé le nom, je leur ai dit, elles l'ont acheté. Et elles me l'ont redonné: elles n'étaient simplement pas elles-mêmes. Je tais le nom aussi pour le garder secret: c'est bon de se parfumer en secret."
Je ne connais aucun lecteur de Clarice Lispector qui n'est pas jusqu'à un certain point tombé amoureux d'elle, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle a écrit. Parlez-en à Hélène Cixous, à Chico Buarque, à Benjamin Moser, à Claire Varin, une des grandes spécialistes de son œuvre. Parlez-en aux milliers de garçons et filles qui font partie de son "fan-club" sur Orkut, le réseau social le plus populaire au Brésil, bien plus que Facebook. Au Brésil, elle est ce qu'on appelle un Monstro Sagrado, un monstre sacré. On l'utilise à toutes les sauces, elle est autant célébrée sur les forums de discussions ésotériques que discutée dans des dizaines de thèses de doctorat.
Elle aimait rappeler aux gens cette anecdote à propos de ses livres et de ses lecteurs: un jour un docteur en littérature, éminent professeur, lui confie qu'après cinq lectures de LA PASSION SELON G.H., il n'y comprend toujours rien; elle lui montre alors une lettre d'une jeune femme de 17 ans lui écrivant que c'est son livre de chevet et qu'elle a changé sa vie.
Moi, la première fois que j'ai lu Clarice Lispector j'ai décidé d'apprendre le portugais parce qu'il fallait que je la lise dans le texte, c'était une évidence. De dire qu'elle a changé ma vie, c'est un peu fort, mais elle est sans doute l'écrivaine qui m'a le plus, comment dire, chamboulé. Rarement j'ai eu l'impression aussi forte de
comprendre un écrivain, sans nécessairement être en mesure de l'expliquer, de l'analyser, ou de le disséquer.
Bon, je voulais cruiser la fille qui m'avait tapé dans l'œil grave dans sa propre langue aussi, mais ça c'est une autre histoire. Elle, elle est partie depuis longtemps, Clarice non.