Mon non plus je n'ai pas sauté sur l'occasion quand elle s'est présentée, mais tout ce que ça veut dire c'est que je suis dans la moyenne. Tout ce que ça dit sur moi c'est que je ne suis ni différent ni décalé ni rien. Je n'ai pas qu'une parole, comme tout le monde. J'ai fait les retouches sur le mur, finalement, j'ai caché avec la bonne couleur ces petites taches jaunes acides qui me narguaient depuis l'accident. C'est un processus en continu. Je ne dis pas que c'est parti complètement, mais mon regard n'est plus nécessairement, obstinément, attiré, comme dérivé, quand j'essaie de faire quelque chose de constructif. En réfléchissant, en travaillant sur mes poèmes et mes statistiques, je me suis rendu compte qu'avant Hortense, j'avais fréquenté, avec ardeur ou ennui, Élaine, Frédérique, et Gabrielle. Et qu'inconsciemment j'espérais que la fille d'en face s'appelle Isabelle, ou Irène, ou Iris, histoire de continuer le travail alphabétique occulte de l'univers ou de quelque chose de bien plus petit, mais de tout aussi secret. Je ne m'en mêle pas, mais c'est quelque chose qui me fait sourire. Plein de choses me font sourire. En allant à la buanderie, presque tous les jours je croise cette femme qui touche la neige avec ses mitaines, assise sur un banc dans le parc Sir Georges-Étienne Cartier. J'aimerais dire qu'elle caresse la neige, mais on m'a dit et répété d'être plus neutre, ma mère, ma famille, d'autres gens, en général. On m'a dit de garder la tête froide. D'aller observer les oiseaux, d'imiter leur chant, de passer plusieurs heures d'affilée à écouter des sons sur une cassette et d'affiner mon sifflement. Ce sont des choses qui m'ont été recommandées, mais je préfère écrire des haïkus. Je préfère de loin écrire des haïkus et tracer des courbes ascendantes et descendantes, noter une espèce d'immanence derrière leur régularité. Même si j'ai lu quelque part que la raison qui nous empêche ultimement d'écrire de la poésie, c'est la possibilité de perfection que renferme le poème, et que je pense que c'est un peu la même chose avec les statistiques et les probabilités. E, F, G, H, I, j'y pense en brossant mon chat et après j'y pense encore en traversant, dans la cuisine, un rayon de la lumière du soleil qui me fait angoisser à la vue des milliards de particules de poussières qui virevoltent dans mon appartement. La femme dans le parc est jolie, elle porte ses vêtements d'hiver comme si elle venait du sud, des pays chauds, avec un mélange dosé de légèreté et de solennité. Une fois dans la buanderie, je ne peux plus la voir, mais je pense à elle, et à elle, en fixant mes vêtements et le savon qui tournent. Je me dis que j'ai besoin que tout soit droit, mais que ça serait vraiment l'idéal si je n'avais pas à ré-enligner quoi que ce soit. C'est une des raisons pour lesquelles j'aime que nos fenêtres soient face-à-face, et aussi que des jumelles bien utilisées donnent une impression de ligne droite, parcourue, franchie, même si c'est juste une façon de parler, parce qu'une fois le focus ajusté, je n'ai aucunement accès à son odeur, ou au son de sa voix. Quand elle sort de mon champ de vision par la gauche, je sais maintenant qu'elle s'en va aux toilettes, parce que hier elle en est revenue avec son jeans déboutonné. Mais c'est peut-être son lit qui est à gauche. Je n'irai pas lui demander. Il y a une normalité qui s'est installée dans cette manière que j'ai d'enligner les jumelles et de l'observer. Je ne fais même plus semblant de me lever pour allumer la lumière, pour m'empêcher de l'espionner, pour me faire une raison. Il y a déjà un soupçon de normalité dans ce elle et moi quotidien. Je la laisse tranquille. Et si demain elle arrive avec un homme, et qu'ils s'embrassent dans le cadre, je ne sais pas, je clignerai peut-être des yeux.
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BILLET À ANGLES DROITS I, que je vais probablement réécrire un jour, parce que le ton est sensiblement différent, mais que je mets en lien tout de même, puisqu'il constitue le point de départ de cette série...
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