Je suis resté persuadé que Mathilde n’avait pas voulu mourir ce soir-là. De la voir punie comme ça, de cette façon grotesque et statique, n’y changeait rien : elle était non seulement innocente, elle s’était trompée, elle était tout bonnement devenue une erreur de calcul. Mathilde avait placé le pouf juste à côté du rebord de la cheminée, et ses orteils étaient graffignés comme si elle avait voulu se rattraper sur la brique. Le médecin légiste a révélé que des traces d’égratignures fissuraient légèrement les orteils des deux pieds. La poutre de soutien du plafond à laquelle était suspendu le crochet "aurait dû" céder, selon les experts, et le crochet lui-même était loin d’être fiable. Il servait à accrocher des lampes. Je veux dire, à accrocher des lampes.
Ce soir-là, avant de s’enfiler le noeud autour du cou, elle a ouvert les rideaux de la fenêtre. À la fin de sa dernière conversation téléphonique, avec sa sœur, Mathilde a dit : "Tu peux t’en venir, j’écoute La mélodie du Bonheur".
Béatrice a pleuré en me disant ça.
Quand je suis allé voir son corps au musée, j’ai ressenti un choc étrange, comme si sa vie me rentrait dedans, sa vie à elle. Elle me fixait de ses yeux entrouverts, avec la corde artistiquement enroulée de manière à ce qu’on ne puisse distinguer le fil de fer qui reliait son corps au plafond de la galerie. Je la regardais en me demandant ce qu’ils lui avaient glissé à l’intérieur, pour remplacer les organes, pour maintenir le teint, pour préserver l’illusion de la mort récente. J’essayais de percevoir un trou, une tête d’épingle à la hauteur de son coude, qui aurait pu servir à injecter une sorte de sérum, un produit qui aurait servi à la garder belle. Elle n’était pas effrayante. Elle était simplement décédée.
Je me suis penché un peu plus vers la paroi vitrée qui me séparait d’elle et j’ai ressenti une communion. J’ai eu l’impression vive qu’elle me demandait quelque chose, qu’elle me suppliait de l’aider. Mathilde était immobile dans sa boîte en vitre et j’étais penché et mon visage atteignait à peine la hauteur de son nombril. Elle me parlait. Ses yeux me parlaient alors que les miens cherchaient un espace dans le creux de son coude, un petit renflement qui aurait pu m’indiquer que des spécialistes avaient bel et bien infiltré des seringues chaudes et fluorescentes dans sa chair. Le fil métallique l’empêchait de bouger, de tourner sur elle-même tranquillement. Elle était suspendue dans le vide à la manière d’un ange en pyjama, accrochée à sa corde qui la retenait sur terre. Ses pieds tombants pointaient le sol et le poil de ses jambes était rasé de frais. On l’avait exposé dans les habits dans lesquels elle avait été retrouvée : une camisole bleue pâle en coton dont l’étiquette avait soigneusement été sortie et une culotte de style garçon, un caleçon avec une fausse ouverture sur le devant. Bleu pâle également. J’ai essayé de pleurer, mais bon. Je crois que la dernière fois que j’ai pleuré, j’avais douze ou treize ans. J’étais couché sur le sofa du salon chez mes parents, seul. J’ai soudainement revu une image de mon père qui me faisait faire l’avion sur ce même sofa. J’ai éclaté en sanglots. Et depuis, plus rien.
Mathilde était parfaitement immobile, aucun mouvement n’était perceptible. Je me suis dit qu’ils avaient peut-être fait passer le fil de fer à travers son cou jusque dans son dos, qu’ils avaient peut-être remplacé sa colonne vertébrale par du fer, qu’ils ne pouvaient pas courir le risque qu’elle se mette à pivoter. Ses cheveux blonds cendrés étaient mouillés artificiellement, sûrement à l’aide d’une cire qui reproduisait l’effet d’une douche récente. L’enquête préliminaire a effectivement conclu qu’elle a prit une douche ou un bain juste avant de se pendre. Dans son peigne qui traînait sur le comptoir de la salle de bains, on a retrouvé des cheveux humides. Dans l’eau de la toilette, il y avait des rognures d’ongles que la chasse d’eau n’avait pas fait disparaître. Dans un des coins du miroir, il restait une trace de buée. Dans la poubelle, les policiers ont retrouvé une boîte de pilule anticonceptionnelle et il a été prouvé que Mathilde avait avalé celle du jour où elle est morte. Toute seule dans sa cage de vitre, elle était suspendue par une corde d’escalade exactement semblable à celle dont elle s’est servie. Je me suis relevé pour relire la légende sur le petit rectangle de plastique blanc qui jouxtait la vitre:
Béatrice a pleuré en me disant ça.
Quand je suis allé voir son corps au musée, j’ai ressenti un choc étrange, comme si sa vie me rentrait dedans, sa vie à elle. Elle me fixait de ses yeux entrouverts, avec la corde artistiquement enroulée de manière à ce qu’on ne puisse distinguer le fil de fer qui reliait son corps au plafond de la galerie. Je la regardais en me demandant ce qu’ils lui avaient glissé à l’intérieur, pour remplacer les organes, pour maintenir le teint, pour préserver l’illusion de la mort récente. J’essayais de percevoir un trou, une tête d’épingle à la hauteur de son coude, qui aurait pu servir à injecter une sorte de sérum, un produit qui aurait servi à la garder belle. Elle n’était pas effrayante. Elle était simplement décédée.
Je me suis penché un peu plus vers la paroi vitrée qui me séparait d’elle et j’ai ressenti une communion. J’ai eu l’impression vive qu’elle me demandait quelque chose, qu’elle me suppliait de l’aider. Mathilde était immobile dans sa boîte en vitre et j’étais penché et mon visage atteignait à peine la hauteur de son nombril. Elle me parlait. Ses yeux me parlaient alors que les miens cherchaient un espace dans le creux de son coude, un petit renflement qui aurait pu m’indiquer que des spécialistes avaient bel et bien infiltré des seringues chaudes et fluorescentes dans sa chair. Le fil métallique l’empêchait de bouger, de tourner sur elle-même tranquillement. Elle était suspendue dans le vide à la manière d’un ange en pyjama, accrochée à sa corde qui la retenait sur terre. Ses pieds tombants pointaient le sol et le poil de ses jambes était rasé de frais. On l’avait exposé dans les habits dans lesquels elle avait été retrouvée : une camisole bleue pâle en coton dont l’étiquette avait soigneusement été sortie et une culotte de style garçon, un caleçon avec une fausse ouverture sur le devant. Bleu pâle également. J’ai essayé de pleurer, mais bon. Je crois que la dernière fois que j’ai pleuré, j’avais douze ou treize ans. J’étais couché sur le sofa du salon chez mes parents, seul. J’ai soudainement revu une image de mon père qui me faisait faire l’avion sur ce même sofa. J’ai éclaté en sanglots. Et depuis, plus rien.
Mathilde était parfaitement immobile, aucun mouvement n’était perceptible. Je me suis dit qu’ils avaient peut-être fait passer le fil de fer à travers son cou jusque dans son dos, qu’ils avaient peut-être remplacé sa colonne vertébrale par du fer, qu’ils ne pouvaient pas courir le risque qu’elle se mette à pivoter. Ses cheveux blonds cendrés étaient mouillés artificiellement, sûrement à l’aide d’une cire qui reproduisait l’effet d’une douche récente. L’enquête préliminaire a effectivement conclu qu’elle a prit une douche ou un bain juste avant de se pendre. Dans son peigne qui traînait sur le comptoir de la salle de bains, on a retrouvé des cheveux humides. Dans l’eau de la toilette, il y avait des rognures d’ongles que la chasse d’eau n’avait pas fait disparaître. Dans un des coins du miroir, il restait une trace de buée. Dans la poubelle, les policiers ont retrouvé une boîte de pilule anticonceptionnelle et il a été prouvé que Mathilde avait avalé celle du jour où elle est morte. Toute seule dans sa cage de vitre, elle était suspendue par une corde d’escalade exactement semblable à celle dont elle s’est servie. Je me suis relevé pour relire la légende sur le petit rectangle de plastique blanc qui jouxtait la vitre:
MATHILDE EN DERNIER
Épiderme, coton, polyester, nylon
220 par 130 cm
Ouf! Ça fait mal à lire... Comme par en dedans pis par en dehors aussi.
RépondreSupprimerWouah.
RépondreSupprimerencore et toujours plus. J'veux un roman de ça, une grosse brique qui finira jamais de laquelle je vais aimer chacun des mots.
RépondreSupprimerTu me donnes réellement des bouffées d'amour pour tes écrits toi.
Cool! Je vais voir ce que je peux faire...
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