samedi 15 janvier 2011

Mathilde en dernier (II)

À l’intérieur de mon pantalon, dans une des poches, je sentais mon paquet de cigarettes et j’ai commencé instinctivement à le caresser du bout du doigt. Mes sourcils se contractaient au-dessus de mes yeux. Mon regard a bifurqué encore une fois vers son visage et je me suis dit que j’avais toujours cru qu’elle n’avait pas voulu mourir. 

Derrière moi j’ai senti une présence et en me retournant j’ai constaté que je n’étais plus le seul à m’intéresser au sort de Mathilde. Un couple de Japonais pointait du doigt et chuchotait et la femme voulait selon toute apparence prendre une photo quand un des gardiens du musée s’est approché et lui a fait signe que c’était interdit. Je dis Japonais, mais qu’est-ce que j’en sais. Dans leurs voix j’avais l’impression d’entendre beaucoup de t et de k, comme un vieux film de samouraïs, en noir et blanc. La femme faisait beaucoup de o avec sa bouche et l’homme bougeait ses bras avec une rigidité qui m’a semblé nippone. Je portais un long manteau d’hiver en feutre que je n’avais pas déposé au vestiaire. La femme tenait son appareil Nikon numérique à deux mains à la hauteur de sa poitrine. L’homme bougeait les bras avec une efficacité contagieuse. J’avais envie de pouvoir bouger les bras aussi efficacement. Ils ont continué de murmurer des syllabes comme hachées dans du gingembre frais et je me suis éloigné en pensant que fumer une cigarette me ferait du bien. 

Le gardien se tenait près du couple, un peu en retrait, il avait l’air d’un homme extrêmement soucieux. Le regarder se tenir tellement droit me rappelait que j’avais mal aux reins et que je serais incapable de faire son travail. Juste avant de sortir de la salle d’exposition j’ai jeté un dernier coup d’œil à Mathilde, mais l’angle dans lequel j’étais ne me permettait plus de voir son visage. Le dernier détail auquel je me suis attardé a été l’étiquette de sa camisole, tirée avec un soin minutieux à l’extérieur du vêtement par une main d’artiste. Il y était écrit sans doute de ne pas mettre la camisole dans la sécheuse, de ne pas la laver à l’eau chaude, dans quatre ou cinq langues différentes. Connaissant Mathilde, c’était sûrement une camisole fabriquée en Amérique du Nord, par des ouvriers qualifiés et bien rémunérés. 

Je suis sorti en faisant de longs pas peu naturels, en enfonçant ma main vers le paquet de cigarettes avant même d’avoir franchi les portes du musée. L’air froid m’a attrapé comme une chose vulgaire et pas du tout digne d’un traitement de faveur. J’ai dû m’y reprendre à dix fois avant de réussir à allumer ma cigarette. Le vent soufflait en bourrasques en provenance du Yukon et les immeubles de Montréal étaient de bien piètres boucliers. J’entendais siffler les bourrasques entre les appartements et à travers les ruelles. J’ai inspiré et la fumée m’a fait du bien. J’ai compris aussi en m’éloignant du parvis du musée que ça avait été une bonne initiative de venir la voir avant la fin de l’exposition, une bonne initiative pour moi, pour mon repos, pour mon deuil, et je me suis rattrapé sur un poteau juste avant de glisser sur une plaque de glace.

6 commentaires:

  1. Ben voilà, je suis accro. J'ai maintenant besoin de lire les 325 autres pages (minimum, Hi!Ha!).

    C'est vraiment bon!

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  2. As-tu déjà lu Clara et la pénombre de José Carlos Somoza? La thématique me fait penser à ça ou à certains extraits de La chair disparue de Jean-Jacques Pelletier. Tu tombes tellement dans mes thématiques toi là: j'ai fait mon bacc pratiquement au complet sur le corps dans l'art (et comme œuvre d'art)...

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  3. Je n'ai lu aucun des deux, mais j'ai déjà entendu dire bcp de bien de Somoza.

    C'est drôle, toi qui disais prendre ça relax sans avoir à subir un début de session... je te ramène à l'école malgré tout.

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  4. Ouais, mais ce sujet me passionne tellement que ça me dérange pas du tout de retomber dedans! surtout pour faire des belles lectures comme ça, vraiment, n'importe quand ;) (et je te suggère fortement Clara et la pénombre, une bonne petite brique qui vaut le détour).

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