lundi 17 janvier 2011

Mathilde en dernier (III)

Je n’étais pas particulièrement beau. Les femmes me trouvaient drôle et peut-être un peu aussi, parfois, brillant. Le genre d’individu qui fait bonne impression partout où il passe, mais une bonne impression un peu pâle, un peu chétive. J’avais depuis l’adolescence une mâchoire particulièrement prononcée, ce qui m’empêchait de me ronger les ongles à cause de l’espace entre mes dents. Mon front était ce que les anthropologues appellent « fuyant », c’est-à-dire très incliné vers l’arrière, à la manière de certains de nos ancêtres hominidés. Habituellement un beau crâne est défini par sa rondeur, par la courbe sphérique de son profil. Or, le mien était assez plat. Je détestais me voir de profil. Me regarder sous cet angle équivalait à entendre ma voix reproduite sur un appareil enregistreur, ou un répondeur, ou amplifiée par un microphone. C’était comme me révéler une vérité sur moi que je préférais ne pas connaître. De face, bon, je n’étais pas si mal. Ça m’arrivait de poser devant le miroir. Je m’imaginais sur une pub de Calvin Klein ou de Lancôme et ça fonctionnait jusqu’à un certain point. Je veux dire, de face je n’étais pas si mal.

Quand j’ai rencontré Mathilde, elle était pourchassée, littéralement pourchassée, par une cohorte de prétendants. Nous étions tous deux en secondaire III et elle venait de changer d’école. Elle arrivait de New York où elle avait vécu trois ans avec sa mère, sa sœur Béatrice et son frère Noël. Parfois je l’entendais rire avec une ou deux de ses copines qui lui demandaient sans arrêt d’imiter l’accent des Américains essayant de prononcer les noms ultra francophones de sa famille.
Meuteeld.
Beeatreece
No-well.
J’en échappais mes livres tellement sa voix me touchait quelque part. Elle me transperçait le tympan et se glissait rapidement et subrepticement partout dans mon organisme. J’étais rempli de sa voix et de sa présence (plutôt de son absence) à un point tel que je rougissais à la simple mention de son nom à l’intercom. Nous n’avions aucun cours en commun. Je ne la connaissais pas. Elle arrivait de New York et sa famille était revenue s’installer en banlieue de Montréal, à Saint-Hubert, près de chez moi, à un ou deux kilomètres. 

Elle prenait son manteau, cet hiver-là, avec une sorte de modestie et de confiance en elle tellement développée, elle le prenait dans son casier et l’enfilait avec un tel raffinement – un léger mouvement du cou pour rejeter les cheveux vers l’arrière, une infime moue de concentration sur les lèvres, une poussée sur la chevelure avec les mitaines pour la faire sortir du col – que j’en échappais mes livres. À l’époque, on nous prêtait de gros bouquins de biologie et de mathématiques reliés avec on aurait dit du bois. Quand je les laissais tomber par terre, le son se répercutait jusqu’au Sri Lanka. J’étais maladroit, drôle, et pas particulièrement beau. Elle a tourné la tête vers moi et a relevé un coin de lèvre, juste un coin. Ensuite elle a déposé et enfoncé gracieusement une tuque sur sa tête, passé son pouce emmitouflé entre l’élastique et son front et s’en est allée en projetant son pack sac par-dessus son épaule. Mathilde, je crois, était une fille heureuse. En tous cas, elle était extrêmement belle. 

Du haut de ses vingt-six ans, muette, suspendue, morte, sereine, elle était encore extrêmement belle. Et c'était ça, le plus difficile à digérer, pour moi, c’était d’être obligé d’admettre qu’il avait fait du bon travail.

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