vendredi 21 janvier 2011

Mathilde en dernier (V)





Quand j’ai connu Mathilde, on était tous des adolescents au plus fort de la puberté. Je la croisais dans les corridors et je baissais les yeux. J’étais souvent seul et elle ne l’était jamais. Elle avait posé sa candidature pour la parade de mode que plusieurs boutiques de vêtements du Quartier DIX-30 avaient commandité. La seule fille de secondaire III à avoir été retenue. Je crois même qu’elle avait été la seule à oser se présenter.
Ce sont des souvenirs extrêmement lointains, mais vifs, vifs évidemment, d’une certaine façon, d’une façon floue et déformée, magnifiée. Je la croisais dans les corridors et je lançais mes yeux vers le sol, de peur qu’elle ne me foudroie, qu’elle ne me pétrifie. C’était la seule technique que j’avais trouvée pour ne pas figer sur place, pour ne pas échapper mes livres de deux tonnes, pour ne pas avoir à me pourfendre en excuses maladroites que j’aurais bafouillées dans un vide soudain créé par son départ. 
Je baissais les yeux et je continuais mon chemin en espérant qu’elle ramasse un papier imaginaire que j’aurais pu laisser tomber, style par inadvertance. J’essayais inconsciemment de ne pas lui montrer mon profil ingrat. J’essayais toutes sortes de trucs qui tombaient dans un puits sans fond d’inefficacité. C’est une des caractéristiques de la jeunesse (en tous cas de la mienne) de faire des signes qui nous semblent communicatifs, mais qui sont en réalité de petites trouvailles de subtilité complètement invisibles. 
C’était l’époque où je me plaçais dans des situations dans lesquelles je n’étais le centre d’intérêt pour personne d’autre que pour moi. J’avais l’impression que tout le monde s’apercevait que j’étais fou d’elle alors qu’aucun de mes amis ne s’en doutait. La subtilité de mes mouvements vers Mathilde était telle qu’ils ressemblaient à d’infimes pointillés imprimés en superposition sur une ligne continue. 
Pour moi, baisser les yeux vers mes souliers équivalait à un signe.
Pour moi, continuer mon chemin comme si de rien n’était voulait évidemment dire le contraire et je croyais au plus profond de moi-même que c’était clair, que c’était lisible. 
Elle arrivait à la polyvalente avec un manteau rouge vin et se séparait tout de suite de ses amies qui fumaient une cigarette à trois avant d’entrer. Elle n’a jamais fumé. Elle ne m’a jamais fait de remarques sur le fait que je fumais. Elle ne m’a jamais dit que je goûtais le fond de cendrier. Ni que j’avais les dents un peu ternies et le bout des doigts un peu jauni. Elle acceptait la cigarette comme on accepte le cancer, avec résignation et stoïcisme. Avec un silence presque complètement sincère. 
J’y pensais maintenant, c’est une des choses qui se découvrait à moi maintenant, à la lueur grossissante de sa disparition. Mathilde avait disparue de ma vie, de la vie de tout le monde, d’un seul coup, et c’est le genre de choses auxquelles je pensais maintenant, en la regardant ne plus être là, ne plus réagir, ne plus interagir, en pensant à elle comme pour confronter la réalité. De petits détails comme ce silence stoïque à propos de la fumée, de l’odeur, des maladies cardio-vasculaires, du cancer du poumon, du simple désagrément d’avoir à vider des cendriers, de petits détails comme ceux-ci m’apparaissaient comme amplifiés, des symboles de sa vie et des raisons de sa vie. Après la mort de quelqu’un, je me suis fait la réflexion en allumant une autre Benson & Hedges, on trouve des motifs, des récurrences, des agencements qui se recoupent, qui expliquent et qui replacent les pièces d’un puzzle auquel on ne croit même pas, fondamentalement. 
Je ne croyais pas en un ordre existentiel, en un pouvoir divin ou un karma régulateur quand j’ai rencontré Mathilde. Je n’y croyais pas plus maintenant, en cette journée tellement froide de décembre, quand j’ai bifurqué sur St-Denis et que j’ai continué à monter plus haut que Cherrier et que Marianne et que Mont-Royal et que mes joues se sont transformées en pâte à tarte feuilletée. Je savais très bien que je me trouvais dans cet état d’esprit rare qui se situe à mi-chemin entre le scepticisme borné et la crédulité naïve. Cet état d’esprit typique du deuil qui nous fait croire qu’on ne croit plus en rien, que plus rien ne veut rien dire, mais qui nous oblige du même coup à mettre un sens, une direction, à appliquer du savoir et de la connaissance à chacun des faits et gestes d’une personne qui a tout simplement cessée d’exister.

5 commentaires:

  1. j'peux pas dire grand-chose de plus que: merci

    merci d'écrire de même toi là et de nous partager ça... :)

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  2. Est-ce que les "Mathilde" sont des textes pour ton roman? Ils sont superbes! (Je viens de me les taper)...

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  3. Merci O'Green!
    Non, les textes "Mathilde" sont un projet complètement séparé. En fait, depuis que j'ai signé mon contrat, rien qui apparaît sur Saint-Henri ne se retrouvera dans le livre.

    Bon ok... peut-être deux ou trois petits trucs par-ci par-là... ;)

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  4. "C’est une des caractéristiques de la jeunesse (en tous cas de la mienne) de faire des signes qui nous semblent communicatifs, mais qui sont en réalité de petites trouvailles de subtilité complètement invisibles. "

    C'est tellement ça, si juste. merci!

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