I II III IV V
J’étais plus ou moins en train de me formuler tout ça de cette façon un peu ampoulée quand tout est soudainement devenu clair. Il fallait que je fasse de Mathilde, du brouillard qu’avait été sa courte vie, quelque chose d’intelligible, un récit, un conte, je ne sais pas, une allégorie qui aurait un début, un milieu et une fin. Et qui, au contraire de la vie elle-même, relierait le début et la fin dans un schéma parfait de conséquences et de causes et d’explications précises.
J’étais plus ou moins en train de me formuler tout ça de cette façon un peu ampoulée quand tout est soudainement devenu clair. Il fallait que je fasse de Mathilde, du brouillard qu’avait été sa courte vie, quelque chose d’intelligible, un récit, un conte, je ne sais pas, une allégorie qui aurait un début, un milieu et une fin. Et qui, au contraire de la vie elle-même, relierait le début et la fin dans un schéma parfait de conséquences et de causes et d’explications précises.
Je ne savais pas si je le faisais pour moi ou pour elle, mais elle était morte et elle s’en foutait. Après tout, j’étais un non-croyant convaincu. J’allais faire moi-même l’effort d’expliquer Mathilde et par là même justifier son geste ultime : je voulais lier sa mort à sa naissance et vice-versa. Ça me semblait être tout à la fois une forme d’hommage et une forme de rédemption.
Je me suis frotté les joues avec les mains après avoir perdu avec moi-même un pari qui m’empêchait de le faire pour encore une minute quarante-trois secondes.
J’ai senti que je ne sentais plus rien, que mon visage était devenu un pansement appliqué sur la peau morte d’un grand brûlé. Il faisait si froid que les automobiles semblaient circuler toutes seules, comme si l'espèce humaine n’avait pas survécu ou quoi. Je me suis senti comme le seul individu assez con pour être dehors par ce froid et en effet, j’ai remarqué qu’il n’y avait plus de piétons nulle part, nulle part autour de moi. J’ai pivoté sur mon centre de gravité, sur mes pieds et sur mon cerveau en train de geler.
Soudainement il n’y avait plus que moi dans la rue, dehors, sur la planète entière. Ça ne m’a pas fait peur, parce que je savais que j’étais quelqu’un qui aimait parfois à se croire soudainement seul et abandonné, ne serait-ce que pour savourer l’apparition d’un ami, d’un coup de téléphone, ou d’un e-mail. J'étais le genre de garçon qui croit n’avoir besoin de personne, mais qui au fond est seulement trop paresseux, ou trop égocentrique, pour faire l’effort d’aller vers les autres, qui attend aimable et impatient que les autres viennent vers lui.
Je me retrouvais seul sur la rue et je me suis promis d’être sincère et vrai dans ma démarche, de me donner entièrement à Mathilde comme je n’avais jamais réussi à le faire quand elle était vivante. Sans pouvoir l'éviter, je me suis dit qu’au fond, au fond très profond de mon inconscient, je le faisais pour moi, que je faisais tout pour moi, mais que cette fois-ci, c’était aussi faire mon propre procès. C’était une forme d’égocentrisme très poussée, très pure d’une certaine façon; c’était une forme de complaisance tellement détournée, tellement circonvolutionnée, que je n’étais pas certain d’en saisir tous les ressorts. Et pourtant ça me plaisait, ça me ravivait de comprendre que je me faisais accroire que j’allais finalement accomplir quelque chose pour quelqu’un d’autre que moi. Et j’étais persuadé que le simple fait de le comprendre m’absolvait, en quelque sorte.
Si j’avais seulement su, cet après-midi-là, dans quoi je m’embarquais, j’aurais sûrement fait demi-tour et je me serais réfugié dans une taverne. Ou j’aurais même pu entrer au Bière et compagnie si j’étais passé devant au moment d'avoir cette révélation, cette illumination : tu t’embarques dans quelque chose de trop gros pour toi.
Et j’aurais pu me figurer, comme une métaphore visuelle de ce qui allait arriver, un immense océan en fureur en train de me faire disparaître sous des crêtes d’eau salée puissantes et gigantesque. Je me serais vu comme ce petit point insignifiant au milieu d’une tempête, au beau milieu d’un océan incommensurable, au beau milieu d’un torrent d’éléments beaucoup plus forts et surtout beaucoup plus importants que moi. Mais ce jour-là, il faisait trop froid pour que j’aie des révélations et il faisait juste assez froid pour me donner envie d’avoir des résolutions.
ton écriture me berce
RépondreSupprimerquand on se fait bercer, on est bien, on a envie que ça continue, on est en sureté en même temps qu'on est pas sûr de quand ça va arrêter alors on apprécie, mais y'a toujours cette petite crainte que ça finisse
c'est ça que ça me fait.
Yay! Brava! Je mets un peu de temps à lire tes textes de fiction, je trouve que ça demande un effort supplémentaire (pas TES textes, mais le fait que ce soit de la fiction sur un blog). C'est pas comme lire du petit quotidien ;) On entre vraiment dans tout un univers et celui-ci est dense, d'une belle densité toute claire!
RépondreSupprimerThanks again, sisters!
RépondreSupprimer(Je devrais peut-être faire des posts plus courts, Patty, crois-tu?)
Je ne sais pas, peut-être! Disons que personnellement, je ne les lis pas de la même façon (textes de fiction) et dans le même état d'esprit que les posts plus anecdotiques (qui peuvent être très longs). Lorsque je vois un texte de fiction articuler comme tel (et non comme si c'en était pas), je dois m'enlever de l'idée que je suis dans la blogosphère et prendre le temps de trouver un moment calme pour lire, ce qui est cool aussi. Mais en ce sens, si tu veux plus y aller en expérimentant le "type" blog (?), peut-être que tu pourrais les faire plus courts, tes textes de fictions. Mais au bout du compte, je ne sais pas, peut-être que c'est juste moi qui a cette expérience de lecture. Et d'une manière ou d'une autre, je les lis! Wow, je suis tellement pas la bonne personne pour conseiller sur l'écriture...
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