I II III IV V VI
Il faisait tellement froid que je ne me suis même pas aperçu que j’avais dépassé Beaubien. Comme mon rendez-vous avec Victor était sur Laurier, j’ai fait demi-tour, vite et lentement à la fois, me souvenant d’une fois précise où je m’étais retrouvé dans une situation similaire, mes bottes de jeune adolescent plantées dans la neige hargneuse, sèche, solide d’un immense champ en bordure de l’autoroute 10. Le blizzard s’intensifiait autour de moi et je sais que c'est con, mais je m’étais prononcé le mot Agaguk, pour me donner du courage et de la légèreté. Ce soir-là, la route avait été longue et comme rugueuse, mais je n’avais pas eu à faire demi-tour, je n’avais eu qu’à continuer, qu’à braver le froid dans et vers un but : la maison familiale, où mes parents m’attendaient avec sinon un bol de chocolat chaud, du moins une exclamation de surprise affectueuse du genre : "qu’est-ce tu faisais, tu vas être malade". J’avais quatorze ans, peut-être moins, et je n’avais pas été malade.
De la même manière, je voulais me convaincre, maintenant, au centre de cet air immobile, stagnant, tellement froid que même les bancs de neige semblaient frigorifiés, que je ne serais pas malade.
L’intérieur des oreilles a commencé à m’envoyer des akufen, mêlés d’une douleur qui ressemblait effectivement à un son. Je me suis demandé si je n’allais pas rester pris, en train de me retourner, une sorte de femme de Loth habillé en parka et le cou enroulé d’un foulard de laine que la mère de Mathilde m’avait tricoté pour un anniversaire semblant lointain. Tout ce qui avait rapport de près ou de loin avec Mathilde me semblait distant, éloigné, mais j’avais comme la chance de tout percevoir à travers les verres grossissants d’un de ces accessoires qu’on utilise sur un belvédère, pour regarder le panorama, et dont le nom m’échappait.
Elle portait des vêtements que sa mère confectionnait, imperméable à ce désir adolescent de renier ses parents et leurs valeurs, même à l’âge où toutes ses amies commençaient à s’habiller comme des publicités ambulantes. Je me rappelais de ces gros chandails de laine, de ces tuques, de ces mitaines colorées, qui faisaient alterner le rouge et le jaune et le vert et le bleu. Pour moi, c’était un peu magique, un peu féerique, comme des pièces de vêtements sorties d’un conte pour enfants allemand, ou encore d’une vision de patinoire et de ruelles de la rue Saint-Urbain de la deuxième Guerre Mondiale. Mathilde affectionnait les créations de sa mère et, même si je n'ai jamais ressenti d’attirance particulière pour des bas qui me surchauffait les pieds, j’acceptais sans rechigner (non c'est faux, ce n'est pas ça : sans avoir à forcer un sourire, j’étais reconnaissant, je l’étais sincèrement) les cadeaux que sa mère me donnait, et plus tard qu’elle me faisait parvenir de Zurich, cette ville où elle était repartie vivre, après plus de vingt-cinq ans d’absence.
J’ai toujours beaucoup transpiré des pieds, et j’ai également toujours eu tendance à user mes vêtements trop vite. Les bas de laine de Liv me démangeaient et finissaient plus tôt que tard par s’effilocher aux talons. Elle se trompait de longueur toutes les fois. Je me retrouvais avec les talons derrière les chevilles, et je me retrouvais avec des paires de bas inutilisées dans le premier tiroir de ma commode.
La mère de Mathilde m’aimait bien, je crois, j’ai eu avec cette femme des discussions précieuses dont je garde un souvenir vraiment chaleureux, et pourtant on ne s'est pas adressé la parole aux funérailles. D’une certaine façon, elle était bien plus proche de moi, par son côté intellectuel, que sa fille. Elle savait beaucoup de choses et c’était une interlocutrice impliquée. Mathilde n’a jamais été passionnée par les longues conversations studieuses et spécieuses.
Quand je pensais à elle, je pensais à une instinctive. À une personne qui sait comment vivre, qui n’a pas besoin de se poser la question sans arrêt : est-ce que je vis correctement?
Ses gestes étaient efficaces, mais pas calculés, elle bougeait bien, elle savait se déplacer dans l'espace, comment l'occuper, elle savait comment marcher sur un plancher de bois franc sans le faire craquer et sans que ses talons ne fassent un bruit d’enfer. Moi, quand je marchais, j’étais un vrai éléphant. Mes parents m’avaient tellement appris à ne pas me traîner les pieds que j’avais développé une propension à claquer le sol avec le talon dans un pas régulier et lourd. Un pas qui ne se traînait peut-être pas, mais qui faisait claquer les tasses de porcelaine du buffet contre leur soucoupe, menaçant leur fragilité.
J'ai lu à voix haute pour encore plus savourer les mots.
RépondreSupprimer''Quand je pensais à elle, je pensais à une instinctive. À une personne qui sait comment vivre, qui n’a pas besoin de se poser la question sans arrêt : est-ce que je vis correctement?''
RépondreSupprimerDu vrai miam. Elle n'a peut-être pas non plus eu besoin de se poser la question ''est-ce que je meurs correctement''.
Ah wow! La fin de ce texte est vraiment chouette (et le reste aussi), les deux derniers paragraphes me marquent particulièrement. Je l'aime, ta Mathilde.
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