jeudi 10 février 2011

Billet qui commence par une phrase clichée

C'est fou à quel point les choses changent vite. Comme je l'ai déjà dit, ma thèse porte sur les personnages d'écrivains dans les romans américains et mon directeur m'a récemment suggéré un livre de Richard Powers, intilulé GALATEA 2.2, dans lequel le narrateur est romancier et s'appelle, ô comble du bonheur métafictionnel, Richard Powers. Je viens de le commencer, j'ai à peine lu une dizaine de pages. Le roman date de 1995 et s'intéresse à des questions de science, de technologie, et de philosophie, ce qui en soi est intemporel, j'imagine, mais c'est fascinant de voir à quel point l'interrogation est marquée, influencée par l'époque. Le narrateur, invité à passer un an comme écrivain-résident dans son ancienne alma mater, se retrouve dans un gigantesque complexe des sciences ultra-moderne et a un accès illimité à cette nouveauté un peu étrange

le world web

Je vous cite quelques passages, pour que vous voyiez bien comment peut vieillir vite une narration qui se voulait à la fine pointe de la métaphore virtuelle ultra-sophistiquée (sans oublier l'effort considérable de sonner comme Don DeLillo, mais bon...):

I browsed the world web. I fished it from my node on a building host that served up more megabits a second than I could request. By keying in short electronic adresses, I connected to machines all over the face of the earth. The web: yet another total disorientation that became status quo without anyone realizing it. (p. 7)


The town had been knotted into a loose-weave, global network in my absence. The web seemed to be self-assembling. Endless local investigations linked up with each other like germs of ice crystal merging to fill a glass pane.
The web overwhelmed me. I found it easier to believe that the box in Pakistan I chatted with was being dummied up in the other end of the building. I didn't know how my round-the-world jaunts were being billed, or if they were billed at all. (p. 7-8)


Et une un peu plus longue, savoureuse:

But the longer I lurked, the sadder the holiday became. People who used the web turned strange. In public panels, they disguised their sexes, their ages, their names. They logged on to the electronic fray, adopting every violent persona but their own. They whizzed binary files at each other from across the planet, the same planet where impoverished villages looked upon a ball-point pen with wonder. The web began to seem a vast, silent stock exchange trading in ever more anonymous and hostile pen pals.
The web was a neighborhood more efficiently lonely than the one it replaced. Its solitude was bigger and faster. When relentless intelligence finally completed its program, when the terminal drop box brought the last barefoot, abused child on line and everyone could at last say anything instantly to everyone else in existence, it seemed to me we'd still have nothing to say to each other and many more ways not to say it.
Yet I could not log off. My network sessions, all that fall, grew longer and more frequent. I began to think of myself in the third virtual person, as that disembodied world-web adress: rsp@center.visitor.edu. (p. 9)

Entendons-nous, il n'y a rien de faux dans ce que Powers raconte, mais c'est tellement daté comme discours, tellement années 90, on a tellement souvent entendu ces arguments, méfiants et fascinés à la fois, que ça donne vraiment l'impression d'avoir été écrit à une autre époque. Et ce qui est drôle, c'est que Powers jusqu'à un certain point, avait trouvé une bonne astuce narrative pour "assurer" son texte contre la vieillesse, en faisant dire à son narrateur, en commentaire un peu désabusé: "Anyone reading this by accident or nostalgia a hundred years from now will have to take my word for the novelty."
Dude, let's make that fifteen years.

À l'époque où Richard Powers écrivait ça, quand on ouvrait la télé, on pouvait voir ça:



The Age of Innocence.

8 commentaires:

  1. ''Oh, so you don't need a phone line to operate the internet?''

    Trop beau.

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  2. J'adore l'article "the" internet. Et le verbe "operate". Ahaha.

    "No... No... No, apparently not."

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  3. Oh génial, belle référence! Je tiens à le lire!!! Merci! :D

    Concernant ton point, je comprends ce que tu veux dire, mais il me semble que que beaucoup de gens tiennent encore exactement le meme discours aujourd'hui. Il faut que tu te contextualises un peu toi-même... À chaque jour, quelqu'un "découvre" le Web ou l'une de ses modalités (comme le blog) et dit des aberrations ou des trucs qui m'apparaissent hyper datés et cela, meme SUR le Web! Et lorsque je "découvre" une nouvelle modalité et que j'ai envie d'en parler, j'ai déjà l'air daté pour ceux qui l'avaient découvert un mois avant...Ça va vite!

    En tous les cas, je t'assure que je rencontre régulièrement ce type de vision au quotidien lorsque je parle de mon sujet de thèse et meme dans un cadre académique (autant, sinon plus) lorsque je participe à des colloques et que je parle de cyberculture devant des gens dont l'utilisation d'Internet est, disons, minimale...

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  4. Ce que je voulais dire est que cette référence m'intéresse, pour mes recherches, justement pour sa valeur "intemporelle"!

    Bon, suffit le "double comment"! ;)

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  5. @Patty: Oui, t'as raison, on entend encore ce discours, et on est soi-même souvent dépassé dans ce qu'on avance, tellement ça va vite.

    L'aspect daté du texte de Powers vient surtout du fait, d'après-moi, de se l'imaginer lui en train de se relire aujourd'hui et de se dire "OMG, j'ai vraiment écrit ça il y a quinze ans!"

    Je commence ma lecture officielle du roman ce matin. Je t'en reparle s'il y a autres choses à en dire qui pourrait t'intéresser.

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  6. aucun rapport: hier matin à la station sherbrooke vers les 9h-9h15, j'ai vu un gars tenir les béquilles de sa copine qui, elle, descendait doucement les marches. Pis je me suis demandé si c'était toi.

    Ouan.

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  7. @M: hahaha! ouan, c'est sûr que c'était nous genre à 99%! Elle descend de moins en moins doucement, je dirais même qu'elle te groove ça pas mal ces escaliers-là! Samba! ouais!

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