dimanche 13 février 2011

Charles Richet et l'an 1992

En effectuant des recherches pour le compte de mon directeur, qui travaille beaucoup sur les rapports entre la science et la littérature, je tombe sans arrêt sur des perles rares. En ce moment, j'en suis à glaner ce qu'internet a à me proposer comme informations, textes et fictions à propos des premiers scientifiques/médecins/aliénistes/eugénistes français et anglais, ceux-là qui ont inventé l'hérédité et la dégénérescence: Benedict-Augustin Morel, Valentin Magnan, Francis Galton (qui a forgé le terme eugénisme), etc.

C'est extrêmement intéressant, comme n'importe quel sujet qu'on se donne un peu la peine de creuser. Juste là, je feuillette un essai de Charles Richet, psychiatre français de la fin du XIXe siècle, prix Nobel de médecine, qui s'intitule DANS CENT ANS, écrit en 1892.

Quoi de mieux pour se faire plaisir, un dimanche matin, que de lire ce qu'un chercheur aguerri et sérieux pensait alors de l'année lointaine 1992.

Ces passages sont particulièrement délicieux:

La Terre a eu un commencement, et elle aura certainement une fin. Mais cette fin est si lointaine qu'il ne faut pas s'en alarmer. Les astronomes et les géologues nous ont prouvé que le refroidissement de la Terre est continuel, et qu'elle perd constamment du calorique, en rayonnant à travers les espaces glacés qu'elle parcourt avec une rapidité vertigineuse. Mais ce refroidissement est très lent. En supposant un millième de degré par an - et nous exagérons sans doute encore - cela fait un degré en mille ans ; ou autrement dit deux degrés depuis l'ère chrétienne, trois degrés de moins qu'au temps d'Homère. Il faudrait donc huit mille ans pour que la température de Paris fût celle de Moscou. Huit mille ans ! Sait-on ce que cela signifie ? Ce n'est rien du tout au point de vue cosmique ; mais, pour l'humanité, c'est plusieurs mondes ; puisque c'est à peine si nous pouvons soupçonner quelque chose de ce qu'était l'homme il y a cinq mille ans.
    Nous devons donc nous rassurer sur le refroidissement de la Terre. Les hommes ont quelque vingt mille ans devant eux, avant qu'ils aient à s'en inquiéter sérieusement et à souffrir. Peut-être d'ici là auront-ils le temps de prendre certaines précautions.
    Quant aux cataclysmes géologiques ou cosmiques, ils ne paraissent guère à craindre. Les volcans ont fini leur temps, ou à peu près. En tout cas, leurs éruptions sont bien localisées. Les astres errants sont rares, et il faut présumer que notre petite planète n'aura pas la mauvaise chance d'en rencontrer un sur sa route.
    Donc nous pouvons accepter ceci : c'est que, pendant longtemps, très longtemps, les conditions extérieure ne se modifieront pas. Il y aura des mers, des fleuves, des rivières, des montagnes, semblables aux mers, aux fleuves, aux rivières et aux montagnes d'aujourd'hui. Le soleil se lèvera dans l'horizon de la même manière et aux mêmes heures ; et la constitution chimique de l'atmosphère terrestre n'aura subi aucune variation appréciable.

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Le rôle de la femme, malgré les prédications passionnées de quelques esprits généreux, sera toujours limité au foyer domestique. Par exception, il y a aujourd'hui des femmes médecins, auteurs, peintres. Ces exceptions seront plus nombreuses, soit ; mais, même  en Amérique, la femme sera surtout mère de famille et gardienne du foyer domestique. Quant à prédire l'étendue de ses droits politique cela est peu important, et d'ailleurs toute présomption serait téméraire.

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Les destins de l'Amérique sont faciles à prévoir. Dans l'Amérique du Nord on parlera anglais, dans l'Amérique du Sud on parlera espagnol ; le Canada sera probablement émancipé de la domination anglaise, sinon en droit, au moins en fait ; les Canadiens français et anglais formeront une puissante agglomération où les deux langues seront de puissance égale ; mais il est à supposer que cette agglomération canadienne sera absorbée par l'immense masse des États-Unis dont la prospérité et la population comporteront un prodigieux accroissement.

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Il est vrai que nos contemporains font des tableaux qui ne ressemblent pas du tout à ceux de Pérugin et de Raphaël ; mais c'est qu'il y a, sous un fonds de beauté commune à toutes les époques, un élément variable, qui est la mode et le goût du jour. L'art du XVIe siècle et l'art du XVIIIe siècle, l'art japonais et l'art grec, même l'art de 1830 et l'art de 1890 sont très dissemblables. Les tableaux que nous admirons aujourd'hui et que nous regardons comme très modernes sont précisément ceux qu'en 1992 on trouvera très archaïques et très démodés.
Et ceux de 1992, comment seront-ils ? Cela est impossible à dire. Pourtant nous pouvons supposer qu'ils seront encore plus réalistes que les tableaux d'aujourd'hui; car la tendance de l'art est de se rapprocher davantage de la nature, à condition qu'il existe une sorte d'émotion intime, esthétique, mettant en pleine lumière la réalité, qui, dans la nature, est latente sous les voiles qui l'obscurcissent.

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La poésie ne fera donc pas de progrès : mais le roman subira sans doute d'étonnantes transformations.
Actuellement la création littéraire est marquée surtout par la production de romans. C'est comme une marée montante qui menace de tout submerger. Si l'on ne prenait que les romans écrits depuis un demi-siède, en français et en anglais, on arriverait à former une bibliothèque de plus de deux cent mille volumes. Que l'on compare cette production annuelle avec ce qui était écrit il ya un siècle, et on appréciera bien l'intensité, je ne dirai pas du progrès, mais de la progression.
L'état de romancier est devenu une véritable industrie, dans laquelle l'art a peu à voir, et il faut admettre qu'il en sera ainsi de plus en plus. La lecture des romans est une des formes du luxe, et elle fera les mêmes progrès que la richesse publique.
Comme pour les tableaux, il n'y a pas à craindre que cette industrie périclite, au point de vue des bénéfices pécuniaires.  Mais au point de vue purement littéraire, que deviendra le roman futur ?
Eh bien, toute prévision à cet égard est nécessairement vaine. Peut-être se trouvera-t-il quelque homme de génie qui reviendra à la simplicité primitive ; peut-être, au contraire, la complication psychologique ira-t-elle en s'exagérant , comme, par exemple, dans les romans russes. Mais on peut ètre assuré que la forme sera différente de la forme actuelle. On lira avec plaisir Manon Lescaut, Paul et Virginie, Werther,· David Copperfield, la Recherche de l'absolu, les Miserables, Madame Bovary ; mais on aura sans doute trouvé d'autres formules, on suivra d'autres modes, et on admirera les chefs-d'œuvre du passé, sans chercher à les imiter, et même sans pouvoir les imiter.

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Wow. Encore.


Je mets le lien ici, si certains veulent aller faire un tour.

Il dit plein d'affaires vraies aussi.

  

3 commentaires:

  1. La photo ne fonctionne pas. (un beau commentaire pertinent de ma part)

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  2. Que de beaux posts vraiment fascinants ces temps-ci (les trois derniers, mais les autres aussi là)!

    C'est toujours étonnant de lire ce genre de texte, avec le recul. Ce texte me fait presqu'un effet aussi fort que le fameux "As We May Think" de Vannevar Bush : http://www.theatlantic.com/magazine/archive/1969/12/as-we-may-think/3881/...(Un texte qui prédit le www avant son existence)

    Merci du partage :)

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  3. Si, vraiment ça vous intéresse, vous pourriez lire la première partie de mon mémoire...

    J'ai fait ça sur "Dune" de Frank Herbert, l'analyse de l'oeuvre comme telle n'est pas terrible, mais mon premier chapitre s'intitule «plaidoyer pour la science-fiction» et je ne fais que ça, réfléchir aux liens entre la science et la littérature.

    Si ça vous intéresse, le titre est « Les révélations d'Arrakis -une étude de l'inscription de la transcendance dans Dune de Frank Herbert

    Vous la trouverez à L.S.H. à l'UDM. D'ordinaire, je parle pas de ça, mais ça m'a rendu presque fou cette histoire, d'où mon désir de vous contaminer...

    Voici un extrait : «Chaque découverte éclaire un peu plus, sur la nature de l’illusion dans laquelle la civilisation humaine est embrouillée, sans pourtant révéler sous la lumière du jour la nature et les confins exacts de la toile. Un ensemble d’histoires composent donc le bagage officiel et officieux que se transmettent les hommes, mais la signification même de chaque parcelle de ce legs et leurs rôles dans l’ensemble est dur à interpréter, d’autant plus que même les éminences se fourvoient, comme on le constate dans leur jugement sur la science-fiction.

    Dans cette perspective du legs, la question des mythes occidentaux populaires et de leurs significations est elle-même impossible à résoudre. Leur connaissance affecte-t-elle d’une manière ou l’autre celui qui en est le dépositaire, ou bien leur impact s’est déjà manifesté dans l’Histoire et ce que l’on transmet de ces mythes ne sont que des agrégats? Ainsi, est-ce possible de réfléchir par le moyen d’une fiction réaliste, les états, les enjeux de préoccupations actuelles? Ou doit-on au contraire s’écarter le plus possible des contraintes du réel, dans le but de réaliser par l’écrit, des tensions propres à communiquer l’essence de ce que l’on doit transmettre, même s’il y a confusion sur les signes? Dans cette perspective, toute problématique inscrite s’apparente à un noeud gordien d’où il serait impossible de démêler la matière du sujet et de la forme privilégiée pour le réfléchir. Ce n’est qu’en tranchant, en effectuant un choix, que l’on part à la conquête d’une explication, mais ce geste a opéré une scission d’avec toutes les autres avenues existantes, et pourtant sans ce choix, on est contenu dans l’immobilisme de la complexité du noeud. Et c’est ce que fait la science-fiction: constamment puiser dans cette réserve de mythes, les réactualiser, quitte à les pervertir de temps en temps.»

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