dimanche 6 février 2011

Mathilde en dernier (IX) - Victor

Victor était supposé me fournir une arme, je lui avais dit je veux une arme de poing, utilisant une expression dont je ne connaissais pas la définition exacte, m’imaginant un peu furtivement que ça voulait dire une arme qu’on pouvait tenir dans son poing, qu’on pouvait serrer contre soi presque cachée, presque enterrée dans le creux d’une main criminelle.
Il vivait dans un deux et demi au sous-sol d’une clinique de chiropractie, on entendait les craquements et ça me renvoyait dans la tête des images d’un film qui faisait partie de ma culture, de ma contre-culture quand on était plus jeune, JACOB'S LADDER, un vieux film fucked up dans lequel une scène te montrait le personnage en train de se faire démantibuler le dos par son chiropraticien, un homme gros et jovial qui le sermonnait en même temps sur le rôle des anges et des démons, et je me figurais que c’était ça un chiro, d’une certaine manière : un homme qui te défaisait les os en te murmurant dans l’oreille des paroles à haute teneur spirituelle. Quand on entrait dans l’immeuble, il fallait passer devant cette porte vitrée sur laquelle était collée une belle colonne vertébrale toute en courbe comme un serpent inoffensif. Si je voulais avoir une colonne comme celle-là, j’avais avantage à ne pas descendre vers le sous-sol, plutôt à passer la porte et à prendre un rendez-vous avec le père de Victor, avec sa secrétaire assise bien droite sur sa chaise, profil grec et barre de fer dans le dos.
J’ai souvent remarqué que les fils d’hommes divorcés qui ont une business vivent souvent dans le sous-sol de leur père. Leur père a acheté un immeuble, ils l’ont converti en bureau, en cabinet, ils ont gardé un espace au sous-sol pour éventuellement le louer au plus offrant, et un jour leur fils les appelle et ils ont une discussion scabreuse, scabreuse mais pas dans le sens de hausser le ton, scabreuse dans le sens de soupirer et de peser les silences dans une balance cérébrale, une discussion scabreuse à propos de l’abandon et du défilement et du fait que de ne plus aimer maman équivaut nécessairement dans la tête d’un enfant de onze ans à ne plus aimer son fils, tu aurais dû t’en douter, t'aurais jamais dû aller acheter un paquet de cigarettes, etc. Et le fils s’installe dans le sous-sol de la clinique de son père et ils tentent de renouer quelque chose qui n’a jamais été noué, dénoué, emmêlé, ni même enchevêtré.
Victor disait de son père que c’était un homme respectable, et l’adjectif prenait dans sa bouche un tout autre sens, comme une forme de sarcasme au troisième degré, ou je sais pas. Parfois il montait au rez-de-chaussée et son père le massait, en lui expliquant ce qui se passait dans ses articulations pendant qu’il les faisait interagir avec ses doigts et ses paumes. Ils communiquaient ainsi, en termes scientifiques et comme ça on ne pouvait pas dire qu’il n’y avait rien entre eux.
Le père, Charles, je l’avais rencontré une seule fois, plusieurs années auparavant, à l’époque où le couvre-feu était quelque chose dont on débattait à l’assemblée nationale et où le Bloc Québécois était quelque chose qui avait encore une sorte de raison d’être, même si quand les députés parlaient, tous les membres de tous les autres partis devaient mettre leur merde d’écouteur dans leur oreille pour comprendre these damn frogs.
C’était l’époque où on faisait des partys dans les maisons et à partir d’une certaine heure, tard dans la nuit, des gens commençaient à se pointer et on avait de la difficulté à saisir leur connections, ils étaient les amis d’un ami de la sœur d’un frère, ils avaient entendu parler d’une soirée, et ils étaient là, voilà. On les laissait entrer, on les laissait se mêler à nous et aux bières qui traînaient et à la fumée de cigarette qui planait et à la musique vintage. Victor était toujours le premier à dire laissez-les rentrer, sont les bienvenus, tout le monde sont bienvenus, le monde sont tellement bienvenus. Peut-être que j’étais déjà capable dans ce temps-là de me formuler la pensée que c’était le père absent qui l’influençait, comme un concept, je sais pas.
Moi, j’étais plutôt du type inquiet, du type méfiant. Je fumais un joint et j’étais gelé durant quarante-huit heures au moins, je faisais partie de ces gens qui ne supportent pas la drogue, sauf l’alcool, aucun hallucinogène, et je m’identifiais volontiers à Woody Allen, dans tous ces films où il refuse un joint ou éternue dans un sac de coke.
Faut que je parle de Victor.

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