mercredi 16 février 2011

Mathilde en dernier (X) - Victor


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Je ne me souvenais plus tellement bien, alors que je descendais vers le deux et demi de Victor, rue Laurier, en m’appuyant sur la rampe et en arrêtant à chaque marche parce que mon visage était en train de se recomposer, de se remettre en fonction et que ça faisait énormément mal.
La douleur dans mes oreilles était si cuisante que j’avais l’impression d’être en train de devenir sourd et de m’en rendre compte. J’avais cette impression, comme si j’allais peut-être mourir d’un stupide rhume en plein cœur de Montréal. Je me suis assis dans les escaliers, mon bras allongé vers le haut tenant encore la rampe, incapable de la lâcher, une fesse un peu soulevée à cause de la distance, de l’étirement. Incapable de lâcher cette rampe. 
Ils étaient arrivés, trois jeunes hommes comme les autres, comme nous autres, bien habillés, et plus tard, alors que plus personne ne faisait attention à eux, ils s’étaient mis à foutre un bordel pas possible. Je veux dire, nous, on mettait la musique trop fort, en effet, on fumait trop de weed et on ne dégueulait pas toujours dans la toilette, mais bon, ça restait décent, au sens où la décence est une question de génération. Je faisais l’amour avec Mathilde et on disait baiser ou fourrer, mais je n’en parlais pas avec mes parents, je ne m’en vantais pas à Noël, devant mon grand-père qui commençait à devenir sénile. On était des jeunes qui s’en foutaient, mais qui s’en foutaient avec une sorte de conscience sociale en filigrane, en arrière-plan. On s’en foutait, mais on s’en foutait parce qu’on n’était pas des bourgeois, ou quelque chose comme ça. 
Dans ce temps-là, on avait le droit d’être réunis dans une maison de banlieue à trois heures du matin et d’écouter de la musique à tue-tête et de rire en se racontant comment on avait réussi à sortir la bière en demandant à un adulte avec politesse, en faisant des phrases complètes. 
Quand je me suis retourné après avoir embrassé Mathilde devant tout le monde, pour la faire rire et pour la faire rougir, j’ai aperçu un des gars avec le robinet dans une main. Au loin, dans mon champ de vision, flou et dézoomé à cause de la bière et de l’heure tardive, je pouvais entrevoir un de ses amis occupé à arracher, à littéralement arracher le lavabo du mur de la salle de bain. Le jet d’eau a commencé à sortir et je me suis posé la question à savoir si c’était réel. J’avais encore le goût des lèvres de Mathilde sur les miennes et je me suis retourné pour voir le gars brandir comme un trophée le robinet en inox de la salle de bains de la maison de mon ami Victor. 
L’autre s’échinait à tirer le lavabo, il avait laissé la porte ouverte, comme pour dire qu’il ne faisait rien dont il avait honte, il n’était pas en train de chier. Ses deux bras étaient disposés le long du lavabo, il tirait dessus de toutes ses forces, une espèce de sourire sur le visage. Qu’est-ce qu’il pouvait bien vouloir dire, quelle sorte de point pouvait-il bien vouloir amener? Je ne comprenais pas ce qui était en train d’arriver, je me suis senti comme un étranger pris entre deux armées, qui reçoit des bombes sur la tête et qui est défini comme un dommage collatéral. 
Je me suis senti à la fois extrêmement fâché et extrêmement inoffensif. 
Le gars qui était parvenu à arracher le robinet se promenait et il portait son trophée haut dans les airs. La musique continuait, mais elle était devenue dérangeante. J’ai ressenti un malaise étrange. Et je fixais ce gars qui me ressemblait, mais qui vivait à des années-lumière de moi, je ne savais foutrement pas quoi faire. Mathilde était bloquée elle aussi, mais je sentais que le poids qu’elle exerçait sur mon bras me demandait quelque chose, je sentais que ce poids réclamait quelque chose. 
Victor est descendu du premier étage parce que la musique avait soudainement stoppée. Il est descendu rapidement en rattachant sa ceinture, en bédaine, son corps longiligne, son torse avec une toute petite flèche de poil entre les seins. Il n’était pas épeurant, mais il était chez lui, il avait une responsabilité. Il s’en foutait qu’on boive sa bière ou qu’on chipe les bouteilles d’alcool dans le minibar, mais il avait quand même une responsabilité envers les objets et les meubles et les lavabos qui ne lui appartenaient pas. 
À cette époque, la mère de Victor vivait seule avec lui dans cette petite maison près du boulevard des Prairies, dans un des vieux quartiers de Brossard, elle n’était pratiquement jamais là, occupée à mourir depuis des années d’un cancer des poumons que Victor associait plus au départ de son père qu’aux trois paquets par jour qu’elle fumait depuis ses treize ans. Elle faisait des séjours prolongés dans des hôpitaux généraux et des hôpitaux spécialisés et Victor s’occupait de la maison, s’occupait de son plus jeune frère et organisait les plus mémorables partys de mon adolescence. C’était chez Victor que j’avais frenché pour la première fois, chez Victor qu’on avait découvert le jazz, chez Victor qu’on se réunissait pour boire à la façon ingrate et inconsciente de la jeunesse, mélangeant de la Bud avec des shooters de sambuka, chez Victor qu’on avait passé nos meilleurs jours de l’an, quand tout le monde était heureux pour aucune raison particulière, seulement parce que personne ne savait encore ce que c’était d’être malheureux.

2 commentaires:

  1. encore et toujours

    je me tanne TELLEMENT PAS!

    c'est beau écrire de même...

    ton roman sort pas avant 2012? t'es sûr? ;)

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  2. C'est vrai que c'est bon!

    ++++


    "chez Victor qu’on avait découvert le Jazz"


    C'est quand même drôle, cette phrase-là... "le Jazz". J majuscule pis toute. Tu sens que ça ne peut pas venir d'une personne qui a réellement découvert le jazz...

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