Vous vous souvenez sûrement de cette scène géniale dans le film ANNIE HALL, où Alvy Singer, n'en pouvant plus d'entendre la logorrhée intellectualistante de l'homme juste derrière lui dans la file d'attente du cinéma, sort du cadre et va chercher le vrai de vrai Marshall McLuhan afin que ce dernier fasse la leçon à l'imbécile pédant. Ce que j'aime particulièrement dans cette scène, au-delà de la phrase jouissive et typiquement allenienne "Boy, if life were only like this...", c'est le malaise qu'elle me fait ressentir au point de vue personnel, dans la mesure où, étant incapable de m'identifier exclusivement au personnage d'Alvy, je me retrouve aussi bien dans l'autre, le pédant, pour lequel je ressens une forte dose d'empathie.
J'ai pensé à cette scène hier alors que j'étais à Québec et que je fouinais avec ma blonde dans une petite bouquinerie de la rue Crémazie, où on était les seuls clients. Il n'y avait que nous deux et l'employé, avec ses petites lunettes rondes et sa barbe pas faite, entourés de vieux livres odorants et de boiseries craquantes. Comme seul un filet de son musical meublait l'ambiance, je m'entendais parler, dans tous les sens de l'expression: je m'entendais aussi bien dans mon oreille interne que dans mon oreille externe, bien sûr, mais je m'entendais également très bien dans la peau de l'employé, qui, j'imaginais, me mettant à sa place, devait se dire, en m'écoutant en silence, relevant les sourcils "oh mon dieu, quel pseudo-intello uqamien qui pontifie et accumule et aligne et empile les énormités et les grossièretés, j'aurais bien aimé avoir Roland Barthes de disponible afin de le lui mettre sous le nez".
Pour être parfaitement honnête, il se trouve que mon problème de focalisation résidait dans le fait que j'étais conscient non seulement d'accumuler des banalités en parlant avec ma blonde de tel classique de la littérature québécoise ou en commentant tel traité post-structuraliste en faisant des références obliques à Lévy-Strauss, mais qu'en plus, en ayant pris conscience, j'essayais d'énoncer des vérités toujours plus subtiles et plus inédites, afin de ne pas avoir l'air d'un snobinard. Ce qui avait pour effet évident de m'embourber encore plus.
J'étais, à la manière d'un hamster volubile, pris dans la roue de ce que William S. Messier et Anne-Marie Auger appelleront la surconscience, et le seul moyen de m'en sortir était de commettre un geste d'éclat, une sorte d'auto-flagellation à ce point ironique qu'elle me permettrait de briser le cycle et, sinon de le regarder de l'extérieur à la manière d'une instance dépersonnalisée, du moins de partir d'ici la mine basse, mais la tête haute.
Je suis donc allé voir l'employé et, sans le regarder vraiment dans les yeux, pour lui signifier que je n'en avais rien à cirer de son opinion, je lui ai demandé s'il voyait passer du Pierre Senges, parfois, s'il en voyait passer, du Pierre Senges.
Voici un extrait du dialogue qui s'en est suivi:
Lui: Hum, non. J'en ai pas vu souvent, du Senges, c'est ben rare que j'en vois. Ça circule pas beaucoup.
Moi: Hum, ouais, j'en doute pas. Bon, je demandais parce que j'ai remarqué que vous aviez une couple de livres de sa nouvelle maison d'édition, là, je sais pas trop comment prononcer, "Cale", "Calès"...
Lui: Quelle maison d'édition?
Moi: Ouais, il publie là, maintenant, je pense, "Cale", "Calès"? Faque je me demandais si...
Lui: "Calès"?
Moi: Ouais, vous en avez une couple au fond là-bas, c'est des beaux bouquins.
Lui: Où ça?
Moi: Juste là, au fond... Celui-là, oui, de Olivia Rosenthal, "Cales"...
Lui: Ah! C'est les éditions "Verticales". C'est parce que le reste du mot est écrit sur la tranche du livre... Regardez: verti-cales.
Moi: Ah! ben oui, "Verticales", chu donc ben nono. Je connais ça en plus, les éditions Verticales. Je le savais qu'il publiait là, Pierre Senges.
Lui: Hum.
Moi: En tous cas, je voulais juste savoir si vous aviez un ou deux de ses livres, parce qu'en neuf, c'est vraiment dispendieux ces éditions-là, ça m'enlève le goût d'acheter du Senges, mais en seconde-main, ça serait autre chose. En tous cas, anyway, merci.
Lui: Pas de problème.
Moi: Tu viens Mh?
Lui: Il y a tellement de maisons d'éditions maintenant, c'est normal de se mêler, moi-même je me mêle des fois.
Moi: Ouais, c'est clair. Tu viens Mh?
Cette bourde de ma part était évidemment, vous l'aurez deviné, voulue, prévue et orchestrée de main de maître. Elle a été vécue comme le port temporaire d'un cilice déconstruit, je l'ai performée à la manière d'une mortification hypermoderne de ma personnalité diffractée.
Pas de doute là-dessus.
Hahahaha, elle est vraiment bonne !
RépondreSupprimerPouhahaha.
Elles sont belles, ces éditions, c'est clair ;)
Ha Ha Ha, non je n'ai aucun doute sur cette orchestration!
RépondreSupprimerVraiment très drôle...
RépondreSupprimerExcellent cher Clarence!
RépondreSupprimerMagique
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