mardi 22 mars 2011

Brèves expressions de lecture (edit)

THE PROGRAM ERA: POSTWAR FICTION AND THE RISE OF CREATIVE WRITING, de Marc McGurl, est peut-être le livre d'histoire et de théorie littéraire américaine le plus intéressant et le plus pertinent qui me soit tombé entre les mains ces dernières années. La somme à la fois encyclopédique et extrêmement pointue que constitue l'effort de McGurl est impressionnante et stimulante pour quiconque s'intéresse de près non seulement aux mécanismes de production de la littérature états-unienne, de l'après-guerre jusqu'à aujourd'hui, dans ses rapports avec l'institution, l'idéologie et la créativité, mais aussi dans un sens plus large à la production littéraire comme objet et sujet d'un enseignement, d'une passation, d'une (af)filiation.

Il n'y a pas lieu, sur ce blogue, de s'étendre trop longuement sur l'histoire littéraire récente telle qu'elle est revue et corrigée à travers la lorgnette académique de McGurl, puisque tout cela est éminemment technique et que j'aurai toute une première partie de thèse pour m'y attarder correctement, mais il reste que certaines questions éternelles posées ou reposées par son livre sont à même, je crois, d'alimenter une bonne conversation entre les "créateurs" que nous-sommes.

Au cœur, ou plutôt en marge, de toute la réflexion de McGurl se trouve la question essentielle (à laquelle il refuse catégoriquement de répondre, puisque cela l'entraînerait sur le terrain glissant et stérile des "pros and cons") à savoir si écrire s'enseigne. Si McGurl évite de trancher, c'est bien sûr parce que son projet n'est pas de décider une fois pour toutes si les nombreux Writing Workshops et autres Creative Writing Programs sont utiles ou non, mais de constater les effets directs et indirects qu'ils ont eu sur la production littéraire américaine moderne et postmoderne, de Thomas Wolfe jusqu'à Joyce Carol Oates, en passant bien sûr par Flannery O'Connor et Raymond Carver, deux des écrivains les plus influents du dernier demi-siècle et également deux des plus purs "produits" de l'université et de l'enseignement.

Contrairement à lui, il me semble qu'on peut se permettre ici, en dehors d'un cadre de recherche précis, de se poser la question ensemble.

Écrire s'enseigne-t-il?

Et qu'enseigne-ton au juste? Le "métier", la "technique", ou d'un point de vue plus large et beaucoup plus abstrait, la "perfectibilité de la créativité"?

Et pourquoi le fait d'enseigner à écrire ne nous semble-t-il pas aller de soi? Se pose-t-on la question lorsqu'il s'agit d'art visuel ou de musique?

Personnellement, j'ai choisi d'étudier la littérature au niveau collégial et ensuite au niveau universitaire non seulement parce que la lecture m'intéressait, mais aussi parce que j'avais déjà une "pratique" et des ambitions littéraire. D'un côté, j'ai toujours suivi et adoré les cours et les ateliers de création, mais de l'autre, lorsqu'est venu le temps de m'orienter au niveau de la maîtrise, il m'est apparu comme une évidence que je devais poursuivre ma démarche créatrice "en dehors" de l'institution et que mes études supérieures allaient alimenter la face "lecteur" de mon rapport à la littérature.

Pourquoi? Pourquoi cela m'apparaissait-il comme une évidence?

À lire les déductions et les conclusions fascinantes de McGurl, qui parle souvent (et moins paradoxalement qu'il n'y paraît aux premiers abords) d'une "systématisation de la créativité" je me pose une fois de plus la question.

L'enseignement de la création littéraire est-il tout au plus un frein à la libre expression d'une autonomie créatrice essentielle ou bien un accès privilégié à la découverte de l'équilibre entre une expression de soi débridée et une auto-discipline régulatrice?

Et vous, en tant que praticiens détenteurs d'une "poétique" (brevetée ou non par le sceau éditorial) et/ou diplômés des programmes littéraires et des ateliers de créations, qu'en pensez-vous?


***

D'un point de vue plus sociologique, pourrait-on entreprendre le même genre d'enquête que celle de McGurl avec le corpus Québécois?

Y a-t-il, au-delà des programmes en tant que tels, des "écoles" québécoises de création littéraire, au sens des influences et de la filiation? Par exemple, y a-t-il au Québec un "style UQAM", en prose? Y a-t-il une "signature René Lapierre", en poésie, de la même manière où il est possible de parler d'un "style Raymond Carver" ou d'une "signature John Ashbery"?

Dans la production moderne québécoise, peut-on parler, comme McGurl le fait pour les romanciers américains de l'après-guerre, d'une "systématisation de la créativité" au sens où l'expression de soi passe par l'apprentissage du concept de limitation?

À voir la minceur polie (au sens de polir) généralisée des romans qui sortent des presses depuis plusieurs années, on pourrait croire à un fort penchant de l'institution universitaire vers le contrôle et la maîtrise d'un "métier", d'un "art" et d'une technique. Mais force est de constater que ce polissage se fait souvent plus au niveau de la relecture éditoriale qu'au niveau de l'impulsion créatrice. Et à partir de là, pourrait-on avancer que l'histoire littéraire que McGurl réévalue à la lumière de l'enseignement supérieur pourrait aussi bien se faire ici, mais moins du côté du créateur que de celui des rapports étroits entre l'université et le monde de l'édition?  

11 commentaires:

  1. J'ai fait le certificat en création littéraire quand je suis sortie du cégep pis ça m'a aidé à trouver un peu « ma voie ». Genre, à rire des textes que je trouvais nuls et à me promettre de jamais faire ça, etc. De toutes façons, ce que j'écrivais était tout aussi nul. Ça m'a fait évoluer. J'ai appris, quand même, mais non, j'ai pas appris À ÉCRIRE, et je m'attendais pas à ça malgré ma naïveté.

    J'aimais pas ben ben les petites activités de création style on est dans fucking Passe-Partout, mais c'est pas tous les profs qui faisaient ça. Je rejette donc ton idée de frein, même si je suis pas sûre de comprendre.

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  2. Je crois que ma pensée rejoint un peu la tienne: il s'agit pour moi d'approcher un même objet à partir de deux bouts différents. La chose qu'on apprend en premier en atelier de création, c'est à bien LIRE. D'office on apprend que pour écrire, il faut d'abord bien savoir lire.

    Et puis, dans une certaine mesure, l'étudiant en littérature (profils recherche et création) qui réussit, c'est celui qui est capable de bien ÉCRIRE, de la fiction ou des textes critiques, à partir de ses lectures.


    +++++


    Et puis, j'imagine que McGurl fait aussi cette nuance: on n'apprend pas, en atelier de création, à écrire comme des génies. On apprend à comprendre le fonctionnement, les mécanismes de la création littéraire.


    ++++


    Ce livre de McGurl me paraît vraiment intéressant, je devrai te l'emprunter un de ces 4.


    +++++

    McGURL... il devait tellement se faire niaiser au primaire.

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  3. @Will: Je capote, mon homme! C'est jouissif comme lecture. L'écriture est à la fois directe, complexe, élégante et limpide (as-tu déjà lu l'expression "fucking up over and over again" dans un livre académique?).

    Il y a un long passage absolument incontournable pour toi qui se penche sur l'avènement du concept de "voix" dans l'institutionnalisation de la création littéraire (lu par McGurl à travers le fameux précepte "find your own voice").

    C'est une œuvre magistrale d'après-moi, qui redéfinit complètement la façon de lire la prose de fiction américaine du dernier demi-siècle. Juste kudos, man, kudos.

    Reste que tu pourras pas me l'emprunter: je le lis sur mon Kindle. :(

    @Mel: Je parlais de "frein à la pure expression de soi" au sens où l'enseignement institutionnel de la création littéraire peut être vu par certains comme une sorte de "castration" de la liberté créatrice, l'impulsion du pur "génie" indomptable qui se manifeste chez plusieurs écrivains qui ne sont pas passés par les bancs d'école afin d'apprendre à (par exemple) "remettre cent fois sur le métier" leur ouvrage.

    Moi aussi j'ai adoré ça, les ateliers, mais c'est vrai que je n'ai rien "appris", à part peut-être à faire des critiques "constructives" aux autres participants. Mais je crois qu'au niveau universitaire (faudrait que des initiés se manifestent), il y a une partie séminaire qui va plus loin que la simple "mise en circulation" de textes lus et commentés par les autres et qui se concentre justement sur l'apprentissage d'un "craft" (qui se concrétise par exemple dans l'analyse et la compréhension des points de vues narratologiques, ou dans la recherche consciente des isotopies, etc.)...

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  4. Je ne crois pas qu'on puisse apprendre à écrire dans un cours. Pourtant, j'ai fait le certificat en création littéraire. J'ai choisi de le faire pour débloquer mon écriture qui pour diverses raisons était un peu gelée disons-le ainsi. Pour ouvrir les valves. Pour affirmer mon envie d'écrire de façon claire et concrète envers moi-même. Toutefois, à mon avis, si on ne peut pas apprendre à écrire, on peut apprendre à ré-écrire dans les cours. Parce qu'on voit son écriture, celles des autres, on entend les commentaires de tout le monde, on réalise certains travers qu'on a... L'enrichissement tiré des échanges dans un cours atelier veut la peine je trouve.

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  5. Salut, Clarence, et que de questions intéressantes ici. Toi qui disais ne pas pouvoir développer un argumentaire dans un blogue, ça semble en train de changer.

    Ma petite histoire ressemble un peu à la tienne. Après des études collégiales en cinéma, où j'ai fait beaucoup de critique, je m'aperçois que je suis mieux ferré pour écrire que diriger des films, et que je n'arrive pas à lire avec autant de pénétration, disons, des textes littéraires, que des films. Direction UQAM au bacc profil théorie, où j'ai surtout lu beaucoup d'auteurs auxquels je n'aurais pas été exposé autrement et qui m'accompagnent maintenant depuis 15 ans au moins — Kafka, Gombrowicz, et la littérature américaine contemporaine. Après un hiatus de huit ans, j'y suis retourné, en maîtrise cette fois, pour m'installer dans un cadre qui m'obligerait de finir une œuvre littéraire (la partie création de mon mémoire). La scolarité du profil en maîtrise ne comporte pas d'ateliers d'écriture, elle vous prépare à l'essai théorique et j'avoue avoir été décontenancé par le fait qu'il y manque des ateliers d'écriture, comme si le programme lui-même refusait de toucher comme tel aux processus secrets propres à la création de chacun. Un mal pour un bien, cette espèce de réserve. On s'entraîne à parler autour de ce qu'on désire créer en laissant le résultat aux bons soins du directeur de mémoire.

    Est-ce qu'écrire s'enseigne? Il faut y être prédisposé. Selon moi écrire s'enseigne au début du primaire: apprendre à tracer les lettres, orthographier les mots, bref, développer les réflexes qui seront acquis si le désir d'écrire pour créer/s'exprimer, etc., finit par s'emparer de vous.

    Le reste est une question de perfectionnement. L'institution donne un cadre propice à l'échange, au feedback, etc., qui a son influence sur le cours d'une écriture. Le mythe de la création spontanée et incorrompue, par exemple, m'inspire bien des réserves.

    Le contexte des workshops universitaires est différent du nôtre; les étudiants sont sommés de produire un texte aux quinze jours, environ; cette épreuve d'un rythme de production imposé a au moins l'avantage de faire éprouver ce que c'est que le métier d'écrire — dont respecter des délais, ce qui semble contraire aux caprices de l'inspiration. L'introduction de cette injonction à produire dans ce cadre et dans de bonnes conditions me semble un moment de vérité, quand même.

    Quoi d'autre.

    Eh c'est vrai que le "format bref" contamine l'édition. Des romans et des recueils à peine plus longs qu'un mémoire. Mais je ne sais pas si c'est l'effet des formations universitaires en création ou d'un simple calcul: le livre d'un auteur inconnu, pour les risques qu'il représente tant (investissement de temps) pour le lecteur que pour (investissement d'argent) l'éditeur, porte naturellement à ne pas prolonger son séjour. Évidemment, ça n'empêche pas que je puisse lire le recueil de poésie contemporain moyen trois fois en une heure, et que je passe volontiers des mois à traverser des briques difficiles. En ce qui me concerne, 1000 pages intransigeantes où tout s'investit dans une débauche dépourvue de tout esprit d'économie impose bien plus le respect. Un auteur comme DFWallace ou d'autres qui allongent mille pages d'anxiété sociétale dans un roman-monstre me fournissent, avant même que j'aie commencé à lire, la preuve qu'ils tenaient vraiment à ce qu'ils avaient à dire (ou qu'ils tenaient vraiment à le chercher, à aller au bout d'une quête manifestement sérieuse, pour ne pas dire vitale). La plupart du temps j'ai raison de le croire.

    Les livres courts, en comparaison, c'est la jungle.

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  6. "Le format bref CONTAMINE l'édition?"

    What?! Je comprends vraiment rien.

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  7. les romans par ici sont de plus en plus courts, non?

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  8. D'abord, je suis en crisse parce que j'ai perdu la première version de ce commentaire : je serai donc bref.

    Je pense que l'intérêt des ateliers d'écriture résident surtout dans l'apprentissage de la mécanique, de la technique. L'écriture est un travail, et en cela, est perfectible.

    Cependant, la question autrement plus importante, à mon avis, est celle de la création de nouveaux "percepts". Ça, pour le dire de façon platement impressionniste, c'est une question de rencontre avec soi-même (ça me fait rire, mais je ne trouve pas d'autres expresssions). Pour le dire de façon pédante, il y a quelque chose qui relève du génie et qui ne s'apprend pas. Kant définit le génie comme étant celui qui crée ses propres normes. Le génie est par définition hors-norme. Dans un cours, on peut te dire : "le génie crée ses propres normes", mais on ne peut pas t'apprendre à le faire.

    Pour apprendre à créer un stradivarius, il faut d'abord savoir sculpter un violon dans le bois. Ce n'est pas étonnant que beaucoup de grands écrivains émergent des cours de création, parce qu'il s'agit-là d'une base nécessaire pour passer au "next step". Par contre, ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'il émerge aussi beaucoup de faiseurs de violon de ces cours.

    De la mécanique, ouais, mais tellement plus que ça.

    My two cents,
    Simon

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  9. * réside.
    * d'autre expression.

    Peux-tu corriger les fautes ? Ça m'énerve.

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  10. Je buckais sur « contamine ». Anyway...

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