mercredi 9 mars 2011

Caviar et Chardonnay

(Hier)

Entre deux bouchées de caviar, je demande à Félix si le schéma actantiel c'est toujours d'actualité. Il me demande dans quel sens, en regardant ailleurs. Je dis dans le sens d'on fait-tu encore ça des schémas actantiels. Il est déconcentré, je le sens. Il dit qui ça, nous autres? Je dis ben le monde. En général? En général oui et je prends une autre bouchée. Je me rends compte que j'aime pas vraiment ça, ça goûte le cul pis ça reste entre les dents. C'est son lancement, il peut avoir tout le caviar qu'il veut si ça lui tente. Moi je le mange, je suis poli. Je fais des double-dips avec ma petite cuillère en plastique pendant que Félix m'explique distraitement la pertinence et la pérennité du schéma actantiel. Ma fonction phatique est à son comble, j'écoute en hochements et en acquiescements, c'est quand même moi qui ait posé la question. Juste avant d'en arriver à la description contemporaine de l'adjuvant, il est sollicité par une femme dont c'est la journée internationale, alors il devient tout de suite très mielleux. Elle lui demande de signer l'exemplaire qu'elle lui tend. Félix s'exécute avec plaisir et orgueil, ça paraît. C'est son lancement, il peut avoir tout l'orgueil qu'il veut. J'essaie de lire ce qu'il écrit par-dessus son épaule. C'est pas de mes affaires, mais ça m'intrigue pareil. Dans mon exemplaire il a écrit: Pour Clarence, un recueil sans prétention. Je trouve ça un peu poche, mais je  dis rien. Plus j'y pense, plus je trouve que ça a l'air qu'on dirait qu'il me dit subtilement que moi, Clarence, je suis prétentieux pis pas lui. J'ai la cuillère en plastique dans la bouche et je gosse avec comme si c'était une ruine-babine. Il y a un peu de salive qui coule le long du petit manche parce que j'arrive pas à avaler quand j'ai quelque chose dans la bouche. Souvent ça me donne un peu le goût de dégueuler. Comme par exemple si je prends ma pomme dans ma bouche le temps d'attacher mon soulier, le cœur me lève vite pis je bave un peu. Félix s'éloigne entre les rayons de la librairie vers un autre groupe qui lui fait signe de venir les rejoindre. Ça doit être du monde de la job qui vont même pas acheter son livre, ou qui vont en acheter un exemplaire pour la gang. Je peux sentir le sourire franc de Félix même dans son dos. Il est complètement à l'aise dans la foule, c'est son genre, il entame de fausses conversations avec tout le monde un après l'autre, il est sollicité de tous les côtés en même temps, il est disponible à la puissance dix. Sa fille le tire par le bras, Félix la soulève en faisant un faux humpfff comme si elle était vraiment lourde. Moi je fait slluurrppp autour de la cuillère pour enlever la bave dessus, je fais un dernier dip dans le plat de caviar pis je m'en vais me chercher un verre de Chardonnay au fond. Faut que je fasse des coudes parce qu'il y a vraiment beaucoup de monde. Certains je les connais, les autres je les connais pas. J'envoie des saluts avec le menton pis les sourcils. Juste au moment où la barmaid me donne mon verre, le silence se fait pis Félix est soudainement sur un podium proche de la caisse. Je m'accote sur le bar à côté de la barmaid pis comme c'est sa journée internationale, je lui fait un beau sourire sans aucune arrière-pensées. Félix se racle la gorge. Il porte du Philippe Dubuc. C'est son lancement, il peut ben porter ce qu'il veut. Comme je sais plus quoi faire avec, je laisse subtilement tomber ma cuillère en plastique derrière le bar. Félix tient son livre dans ses mains. Derrière sa tête, un des spots de la librairie lui fait comme un genre d'auréole pis il commence à lire. Personne parle.

Respect.

3 commentaires:

  1. T'as le don de raconter toi, malade!

    Pour ma journée internationale, j'ai eu droit à un homme saoul qui me suivait sur Saint-Denis en plein après-midi et qui me lançait...Des boules de neige!!! Hum : lancer des boules de neige à une jeune femme enceinte qui prend une marche au soleil lors de la journée internationale de la femme. Étrangement, j'ai trouvé ça tellement débile que j'étais crampée, même s'il m'a fait mal une coupe de fois!

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  2. Pahahahaha! C'est tellement absurde que ça me donne envie de te piquer l'anecdote... Peut-être que Clarence était saoul en sortant du lancement de Félix, avec tout ce Chardonnay, et qu'il s'est mis à suivre une jeune femme enceinte irlandaise en lui garochant des boules de neige!

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  3. Peut-être que c'était des boules de caviar! ;)

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