vendredi 25 mars 2011

Mathilde en dernier (XII)

Petit rappel: Après être allé au musée pour voir le corps exposé de sa blonde Mathilde qui s'est suicidée, le narrateur sort dans le froid de la ville et s'engage à pieds dans la direction de son rendez-vous chez son ami Victor. Sur le chemin, il se remémore des souvenirs d'adolescence, entre autres un party chez Victor qui avait mal tourné, où des inconnus avaient foutu le bordel. Là, il vient d'arriver chez son ami, qui habite dans le sous-sol d'un immeuble où son père a une clinique de chiropractie. Il faisait tellement froid dehors qu'il s'est assis dans les marches de l'escalier intérieur pour souffler un peu.

*

Ça m’a pris tout mon petit change pour me relever, j’ai eu la soudaine impulsion absurde de me traîner en bas de l’escalier sur les fesses. J’ai tourné la tête pour jeter un œil à la porte d’entrée de l’immeuble. La glace s’étendait à l’intérieur, à cause du chauffage déficient du petit vestibule. Quelque chose de puissant tirait mes tympans vers l’intérieur, vers le centre de mon cerveau. J’ai pensé allumer une cigarette, mais je me suis relevé à la place et j’ai mis un pied devant l’autre jusqu’à la porte de Victor, le numéro à la hauteur de mon front, l’œil de bœuf m’arrivant à la pomme d’Adam. 
J’ai soulevé mon poing et la porte s’est ouverte avant que je puisse cogner, Victor s’était tanné d’attendre après m’avoir buzzé pour l’entrée de l’immeuble. Il a ouvert et je suis pratiquement tombé dans ses bras et comme j’aimerais pouvoir dire que j’ai éclaté en sanglots, mais je me suis contenté de m’évanouir le temps d’une fraction de seconde. Le temps de me dire que c’aurait été l’occasion rêvée de pleurer, de me laisser aller à pleurer, mais j’ai repris mes sens aussitôt et Victor me tenait à bout de bras, à la manière d’une marionnette ou d’un bébé qu’il ne se souvenait pas d’avoir engendré. Il a dit :
-Ça fait trois mois aujourd’hui.
J’ai hoché la tête en commençant à me mordre la lèvre inférieure. J’ai dégluti. Il a dit :
-Tu t’en sors-tu?
J’ai dit :
-Je reviens du musée.
Et il a répondu en me fixant:
-Câliss Fabrice, t’es allé la voir.
Et on s’est mis à parler parce que c’est ça qu’on savait faire, les gens comme nous. Moi parce que j’étais allé à l’université, lui parce qu’il avait appris à l’école de la vie, dans la rue. On avait lu les mêmes livres, moi dans des éditions de luxe, lui dans des éditions craquantes et jaunies.
-J’haïs ça quand tu fais rimer tes sacres avec mon nom, c’est comme humiliant, j’ai l’impression d’être dans un vieux téléroman de Victor Lévy-Beaulieu.
-Pourquoi t’es allé ?
-J’ai jamais dit que j’irais pas, j’ai toujours dit que j’allais y aller, avant que l’expo soit finie.
-C’est con.
-C’est pas de ma faute si tout le monde a compris que quand je disais que je voulais y aller ça voulait dire que je voulais pas y aller.
-C’est.
-J’ai dit que j’allais y aller, je suis allé. C’est tout. C’était pas si pire que ça. C’est le froid.
-C’est.
-C’est à cause du froid dehors, je sais pas ce qui m’a pris j’ai marché jusqu’ici.
-T’as marché jusqu’ici de la Place des Arts?
-Pire, fuck, je me suis rendu jusqu’à Jean-Talon parce que j’avais oublié notre rendez-vous.
-Pis tu me dis que c’était pas si pire que ça?
-Quoi ça?
-De voir Mathilde.
-Non, pas si pire.
-Fuck you Fabrice.
Il a fait un signe avec sa main, son index frappant son crâne près de la tempe. J’étais d’accord avec lui, mais je ne voulais pas m’en rendre compte, je ne voulais pas prendre en considération le fait que je pouvais être d’accord avec qui que ce soit concernant Mathilde, moi, et sa mort. Avec le fait que quiconque pouvait comprendre ce que je vivais, le comprendre mieux que moi et me l’expliquer. 
Victor a lâché mes épaules et ses bras sont comme retombés à leur place, comme dans un mouvement de bascule, il a soupiré, il a bougé son nez pour rien, dans un tic. Il me regardait et il ne m’a plus regardé en se retournant, pour me faire savoir à quel point j’étais con et inconscient et irresponsable face à mon deuil et à ma souffrance et face à mon projet. Victor savait très bien que ce n’était pas en allant m’apitoyer sur le sort de mon ancienne copine suicidée, les yeux fixés sur son corps parfaitement conservé par des produits chimiques modernes, que j’allais attiser la haine et la volonté dont on avait besoin. Il savait que la voir m’enlèverait le courage nécessaire, m’enlèverait le feu sacré et toute la colère que j’emmagasinais depuis des semaines. 
Il marchait vers une commode et il a ouvert le premier tiroir du haut et je l’ai vu farfouiller dans des caleçons et des paires de bas et je me suis demandé s’il ne le faisait pas juste pour faire quelque chose, sachant précisément où il l’avait caché. On aurait dit en effet qu’il farfouillait là-dedans parce que c’était indiqué, il fallait farfouiller quand on voulait pêcher quelque chose dans un tiroir de sous-vêtements. 
J’ai dit :
-Pis si justement ça m’avait pas encore plus pompé?
-Je pense pas, je pense pas, je pense que c’était pas une bonne idée.
Il faisait semblant de fouiller dans ses boxers et dans ses bas troués.
-Tu penses pas, tu penses pas, tu penses quoi d'abord?
-Je pense que t’aurais pas dû y aller, je pense que t’aurais dû, comme on avait conclu, que t’aurais dû garder ta haine, ta colère, ta quoi, fureur, ouais, comme pure, genuine. On dit genuine ou genu-wine?
-Je pense que les deux, Victor, tu sais très bien que j’aurais jamais pu m’en empêcher. Tu savais très bien que j’allais y aller, criss, c'est quoi que tu trouves pas ? Tu m’énerves.
-J’ai l’impression que je l’avais caché là.
-Quoi, le gun? Tu m’as trouvé un gun?
-Je pensais que je l’avais caché là.
-On dirait que c’est un tiroir sans fond, arrête.
Il recommençait comme les mêmes gestes, il replaçait tout et refouillait, il remettait en doute les deux secondes passées à chercher dans un coin du tiroir et il le repassait au peigne fin. Finalement il est tombé sur un chiffon, une guenille, un linge à vaisselle qui contenait du solide, du métal. J’ai eu l’impression sordide qu’il me faisait marcher, un peu comme un sens de l’humour détraqué, qui ne savait plus où donner de la tête.
Victor était fiable et instable à la fois. C’était un de mes meilleurs amis, aussi un des meilleurs amis de Mathilde. Le lendemain de sa mort, dans les jours qui avaient suivis, après avoir appris pour l'expo, il m’avait téléphoné pour me dire que j’étais le seul à pouvoir le faire, que je n’avais pas le droit de ne pas le faire. 
Et notre conspiration avait commencé ce matin-là, avait commencé un de ces matins-là.

4 commentaires:

  1. Woah! En bobettes-cami sur le bord de mon lit, les yeux fixés sur mon portable, j'en veux plus. Maintenant.

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  2. Woah! Kessé ça des bobettes-cami?

    J'aime ton commentaire, on dirait du Marguerite Duras 2.0.

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  3. Kit de dodo. T'as été ma dernière page vue avant de fermer mon ordi.

    - Val ''MD 2.0'' God

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  4. Bin merde, je savais pas... je... je suis désolé...
    ça...
    s.

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