Tout le monde le savait sauf moi j'imagine, mais en fait, la toune "Salut les amoureux" de Joe Dassin, c'est une reprise de "City of New Orleans", une vieille chanson folk de Steve Goodman, reprise entre autres par Willie Nelson, Johnny Cash et John Denver.
Avec d'autres paroles, bien sûr.
Goodman parlait d'un voyage en train nord-sud à travers le paysage américain:
Joe Ira Dassin parle du lendemain qui vient toujours un peu trop vite et du quotidien qui s'installe:
Et Roch Voisine en a fait une Überversion bilingue dernièrement:
Les Français sont vraiment forts pour tout transformer en chansons d'amour. Qui ne connaît pas la belle "Tu verras tu verras" de Claude Nougaro? Les paroles sont jolies. Les paroles sont émouvantes.
Si le rythme est si brésilien c'est parce qu'en fait c'est une version démocratique/soft/easy listening/cinquième république d'une chanson bien différente écrite par Chico Buarque en 1976, en pleine dictature:
Je prends le temps de vous traduire (imparfaitement et littéralement) les paroles, juste pour que vous puissiez comparer la "rhétorique" entre la version de Nougaro et l'originale:
O que será, que será?/Qu'est-ce que ça peut bien être?
Que andam suspirando pelas alcovas/Qu'ils soupirent dans les alcôves
Que andam sussurrando em versos e trovas/Qu'ils susurrent dans les vers et les chansons
Que andam combinando no breu das tocas/Qu'ils trament dans l'obscurité des terriers
Que anda nas cabeças anda nas bocas/Qui se passe dans les têtes qui se passe dans les bouches
Que andam acendendo velas nos becos/Qu'ils ont à allumer les chandelles dans les ruelles
Que estão falando alto pelos botecos/Qu'ils disent à haute voix dans les bars
E gritam nos mercados que com certeza/Et crient dans les marchés que c'est certain
Está na natureza/C'est dans la nature
Será, que será?/Quoi qu'il en soit
O que não tem certeza nem nunca terá/Ce qui n'a pas de certitude n'en aura jamais
O que não tem conserto nem nunca terá/Ce qui n'est pas réparé ne le sera jamais
O que não tem tamanho.../Ce qui n'a pas de taille...
O que será, que será?/Qu'est-ce que ça peut bien être?
Que vive nas idéias desses amantes/Qui vit dans les idées de ces amants
Que cantam os poetas mais delirantes/Que chantent les poètes les plus délirants
Que juram os profetas embriagados/Que jurent les prophètes ivres
Que está na romaria dos mutilados/Qui est dans la procession des mutilés
Que está na fantasia dos infelizes/Qui est dans le fantasme des malheureux
Que está no dia a dia das meretrizes/Qui est dans le quotidien des putes
No plano dos bandidos dos desvalidos/Dans le plan des bandits et des pauvres
Em todos os sentidos.../Dans tous les sens...
Será, que será?/Quoi qu'il en soit
O que não tem decência nem nunca terá/Ce qui n'a pas de décence n'en aura jamais
O que não tem censura nem nunca terá/Ce qui n'a pas de censure n'en aura jamais
O que não faz sentido.../Ce qui n'a pas de sens...
O que será, que será?/Qu'est-ce que ça peut bien être?
Que todos os avisos não vão evitar/Que tous les avertissements n'empêcheront pas
Por que todos os risos vão desafiar/Parce que tous les rires vont le défier
Por que todos os sinos irão repicar/Parce que toutes les cloches vont sonner
Por que todos os hinos irão consagrar/Parce que tous les hymnes vont le consacrer
E todos os meninos vão desembestar/Et tous les enfants vont déguerpir
E todos os destinos irão se encontrar/Et tous les destins se rencontreront
E mesmo o Padre Eterno que nunca foi lá/Et même le Père Éternel qui n'a jamais été là
Olhando aquele inferno vai abençoar/Voyant cet enfer va le bénir
O que não tem governo nem nunca terá/Ce qui n'a pas de contrôle n'en aura jamais
O que não tem vergonha nem nunca terá/Ce qui n'a pas de honte n'en aura jamais
O que não tem juízo.../Ce qui n'a pas de jugement
Pour moi, ce sont des paroles à double-sens proches de la perfection (même si elles sonnent bizarres en français) puisqu'elles signifient à la fois et simultanément une chose et son contraire. Elles peuvent être "dites" par le discours officiel de l'état qui cherche à museler l'artiste et le poète aussi bien que par le poète qui cherche à critiquer l'état et la censure. Par exemple, des vers comme Ce qui n'a pas de contrôle n'en aura jamais/Ce qui n'a pas de honte n'en aura jamais sont prononcés par deux voix qui se chevauchent et se contredisent, celle du conservatisme de la dictature qui doit contrôler en accusant la poésie d'être immorale et celle du poète revendicateur qui voit dans l'état une source de pouvoir indue et criminelle.
C'est magnifique.
Je lève la main aussi. Je savais pas plus pour notre ami Joe et sa chanson Salut les amoureux ! Si ça peut te consoler.
RépondreSupprimerMagnifique.
RépondreSupprimerMoi non plus, je ne savais pas (et Dieu sait l'amour que je porte à Joe)!