Je dois me résigner au fait que ma chatte ne maigrira pas. Pas qu'elle soit grosse, mais elle a une espèce de ventre mou comme si elle avait été enceinte qui ballotte quand elle trotte. Le trot est son rythme préféré, étant donné qu'elle est souvent dans ce que j'appellerais un mode d'interaction avec ce que je fais et où je vais, se sauvant, se cachant, se blottissant devant son bol de bouffe, comme si mes mouvements et mes déplacements dans l'appartement étaient faits en fonction d'elle. Si par exemple je suis en train d'écrire un billet ici, dans Saint-Henri, concentré, réfugié dans ma prose elliptique et sclérosée, absorbé par les méandres de (comme dirait l'autre) ma pratique d'écriture, si par mégarde je me lève un tantinet trop rapidement, trop brusquement, elle se sauve, elle prend la porte, pour m'attendre de l'autre côté, toute à l'affût qu'elle était de mes moindres mouvements, dans un trot pas du tout apeuré mais qui me rend sur-conscient de moi-même par, disons, par rebond, ou par ricochet. En ce moment même, je l'observe du coin de l'œil, à travers la fenêtre, perchée sur le toit de l'extension domiciliaire que mes proprios se sont fait construire dans la cour et qui donne directement sur mon balcon. Je l'observe être dehors et aventurière à moitié, chasser une mouche deux secondes et s'arrêter pour se lustrer le poil de l'omoplate ou s'écarter les orteils pour y déloger une petite pierre en grugeant, grugeant, grugeant. Je l'observe se réfugier sous la construction de bois qui soutient l'immense antenne de Bell, manger des choses inertes qui se trouvent à sa portée, et c'est à cet instant précis qu'elle sort sur son balcon, juste dans mon champ de vision, de l'autre côté de la cour, avec une cigarette qu'elle allume aussitôt d'une main, en refermant la porte derrière elle. Je n'entends ni le son du briquet ni celui du glissement de la porte, parce que ma fenêtre est fermée. La pluie se met à tomber, comme ils l'avaient dit depuis deux jours. Elle ferme sa veste de laine en croisant les bras sur sa poitrine et fume dans cette position, en tendant le cou vers sa main plutôt que d'approcher celle-ci de ses lèvres. Sa peau est fine, douce, foncée et pâle à la fois, comme celle de tous les mulâtres, qui sont une chose et une autre en même temps. Elle me voit la regarder, écrase son mégot dans un cendrier qui est toujours là sur sa table de patio et rentre en se vidant les poumons trois fois, pour être sûre qu'elle ne traîne pas de fumée ni rien dans l'appartement. Je l'observe et comme elle déteste la pluie, elle se précipite vers ma fenêtre et ses yeux m'implorent, son miaulement se fait pathétique. Elle gratte le rebord de la fenêtre, veut rentrer. J'ouvre une fente juste assez grande pour la laisser passer.
Tu peux lui donner la balle avec de la bouffe dedans qui fait qu'elle doit faire de l'exercice pour manger.
RépondreSupprimerOuais, je verrai. T'es tellement gadget, miss kindle.
RépondreSupprimerbeau texte, vraiment!
RépondreSupprimerj'avais l'impression d'y être...
et mes chats font dire qu'ils se sentent moins seuls: ils ont aussi un ventre qui ballote
;)