lundi 25 avril 2011

Encore une fois, mais uma vez...

Dans ma vie, j'ai eu quelques épiphanies littéraires. Des moments où j'ai eu l'impression de découvrir quelque chose qui, d'une certaine façon, n'était pas de ce monde, appartenait à un autre univers. Ils sont rares les auteurs qui parviennent à créer et donner à voir une réalité complètement autonome, autarcique. Ils sont encore plus rares ceux qui le font en démontrant sans cesse que ça va de soi, que c'est dans l'ordre des choses, que ce n'est pas construit en fonction d'être différent, mais que c'est essentiel, en opposition à littéraire. Ceux qui connaissent l'œuvre de Witold Gombrowicz comprendront peut-être ce que j'entends par là. Je n'ai pas vraiment lu Kafka, pas assez, mais je crois qu'on me dirait qu'il fait partie de ces gens-là, de ceux qui créent dans une absolue idiosyncrasie sans toutefois chercher à révolutionner quoi que ce soit et surtout pas la littérature conçue comme bibliothèque. Une idiosyncrasie qui n'est pas celle de Virginia Woolf ni celle de Gertrude Stein, travaillée, inscrite dans un processus, dans un projet conscient, et ni celle des grands "fous" littéraires comme Artaud. Quand je lis Gombrowicz, je n'ai l'impression ni d'une "place" dans un corpus moderniste, ni d'une lucidité de "détraqué" qui entrebâillerait les portes closes de ma rationalité, non, j'ai au contraire l'impression d'une forme de normalité et de banalité poussées à l'extrême. Ces écrivains, bien qu'ils soient à l'écart de ce que je lis habituellement, moi qui suis souvent attiré par la prose élégante et le roman "à histoire", et bien qu'ils ne fassent pas partie de mon parcours académique, ces écrivains, ils m'ont sauvé de la vie, d'une autre vie que je n'aurais pas aimé avoir.

À ceux qui comprennent ce que j'essaie de dire maladroitement ici, je dis qu'il faut lire Clarice Lispector. Son œuvre est la plus exigeante et la plus gratifiante qu'il m'ait été donné de fréquenter ces dernières années. Elle est celle qui parvient le mieux à galvaniser mon interrogation diffuse et constante sur le rapport que j'entretiens avec le monde d'un côté et avec les mots de l'autre. Avec moi au milieu, exactement au milieu toujours.

J'y vais un peu en désordre:

D'une certaine manière, Lispector ne s’intéresse pas au choc violent entre les mots et les choses, entre le langage et le monde, mais plutôt à l’endroit lisse, parfait, de leur rencontre, de leur superposition. Sa prose est entièrement construite sur le principe de dédoublement du mot et de sa chose, et vice-versa, afin de faire redécouvrir au lecteur, par la voix de ses narratrices, la relation profondément non arbitraire entre le signifiant et le signifié. L’écriture de Lispector est à l’opposé d’une quête de linguistique structurale parce qu’elle cherche, phrase après phrase, à redéfinir ce que veut dire l’idée, le mot, la chose, le concept de se positionner, en tant que sujet, à la frontière exacte entre la réalité et ce qu’on nomme la réalité : là où poser la différence entre le langage et le monde n’a pas de sens, là où percevoir l’inadéquation est seulement une étape vers l’adéquation, aussi momentanée soit-elle.
  
Par exemple, elle écrit : "Quando se realiza o viver, pergunta-se : mas, era só isto? E a resposta é : não é só isto, é exatamente isto." Quand on se met à vivre, on se demande : mais est-ce seulement ça? Et la réponse est : ce n’est pas seulement ça, c’est exactement ça. Cette utilisation du mot « exactement » exprime bien ce qu’implique la prose de Lispector : le mot n'est pas là il n’est pas là pour séparer, il est là pour réunir. Il construit autour de sa prononciation et de sa formation phonétique un absolu de sens qui abolit la distance entre le monde et son interprétation : le monde n’est pas seulement le monde, il est exactement le monde. L’adverbe « exactement » n’a rien à voir avec l’exactitude, mais tout à voir avec l’indépassable, au sens où l’absence même de frontière est la frontière. « Exactement » n’explique rien, ne dit pas le monde, mais il dit que le monde ne pourrait pas être autre chose que le monde, ce que je suis capable de comprendre, l'espace d'une seconde.

J'aime la traduire. Elle sonne bizarre dans toutes les langues. Ce passage du long et difficile roman LE LUSTRE, écrit en 1943 (elle avait 23 ans) est très typique de son écriture, à la fois lumineuse au sens de claire et aveuglante au sens de lucide:

Elle réfléchit confusément au plaisir de penser à quelque chose pour la première fois. C'était ça, l'anis violet comme un souvenir. Masquée, elle gardait une gorgée dans sa bouche sans l'avaler pour posséder l'anis présent avec son parfum; alors inexplicablement il se refusait à offrir son odeur et son goût une fois arrêté, l'alcool réchauffant et engourdissant sa bouche. Vaincue, elle avalait le liquide déjà vieux, il descendait par la gorge et, surprise, elle notait qu'il avait été "de l'anis" pendant une seconde alors qu'il glissait le long de sa gorge ou après? ou avant? Pas "pendant", pas "alors", encore plus court: il avait été "l'anis" une seconde, comme le contact de la pointe d'une aiguille sur la peau, seulement la pointe de l'aiguille donnait une sensation aiguë alors que le goût fugace de l'anis était ample, calme, immobile comme un champ, voilà, un champ d'anis, comme de regarder un champ d'anis. Il lui semblait que jamais on ne sentait le goût de l'anis mais déjà on l'avait senti, jamais dans le présent mais dans le passé: et après que ce soit arrivé on restait là à penser à propos et cette pensée à propos... c'était le goût de l'anis. Elle se dirigea vers une vague victoire. À chaque instant elle comprenait mieux l'anis même si elle ne pouvait presque plus l'associer au liquide de la bouteille de cristal - l'anis n'existait pas dans cette masse équilibrée, à moins que celle-ci ne se divise en particules et ne se répande comme un goût dans les gens.

*

Je le répète, ça vaut vraiment la peine de plonger dans ses romans. C'est presque aussi gratifiant que lire au complet un long billet de ALL WORK AND NO PLAY           

10 commentaires:

  1. Juste au moment où j'envoie un billet répulsif au possible, billet sur rien, 3000 mots de rien en 1 paragraphe, un machin à la DFW (qui me casse quand même un peu les pieds, et c'est vrai qu'il commet des erreurs en français qui ne semblent pas volontaires). On doit être en meilleure compagnie avec Clarice ; j'irai y voir...

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  2. Content que ça soit pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Perso, le culte DFW commence à me taper un peu.

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  3. Mouais. Il ressasse le cliché de l'écrivain en compagnie de qui on se sent comme un imbécile —tout concorde à dire ici: voyez comment j'impose une expérience de lecture difficile, avec mes digressions, mon surplus d'info, mes notes en fin de livre—; le langage spécialisé y est davantage un écran de fumée que chez, disons, Gaddis, où il est plus justifié et (après tout) moins dense; et ses phrases sont souvent peu payantes esthétiquement (j'ai l'impression de contempler, ou d'essayer de mordre, de la brique). N'y a-t-il pas quelque chose d'ostentatoire, ou de péremptoire là-dedans? Infinite Jest, le dernier gros roman américain difficile en date, le plus vendu, et pourtant loin d'être le meilleur... Je me contente d'interroger tout ça.

    Mais bientôt, les t-shirts: «I survived Infinite Jest!», en vente partout...

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  4. Hey yo !

    Clarence, il faut lire Infinite Jest pour comprendre d'où il sort, ce culte de DFW. Ça n'a rien à voir avec ses essais ou ses nouvelles.

    À propos des fautes de français, je ne cherche pas à le défendre, mais il me semble farfelu de croire que ce sont des fautes non intentionnelles. Je veux dire, ce gars-là était un obsédé du langage, un lecteur de dictionnaires, un maniaque de la réécriture. Je ne peux pas croire que des fautes aussi idiotes lui soient passées sous le nez. En fait, j'ai plutôt tendance à croire que ça s'inscrit dans le contexte de l'ONAN, où les Québécois ont leur importance historique, ce qui explique que des Américains baragouinent quelques mots de français sans toutefois maîtriser la langue.

    Je-me-moi : quel "gros roman difficile américain" des dernières années kick le cul d'Infinite Jest ? Je suis très curieux...

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  5. SB : pour répondre à ta dernière question: aucun, que je sache (et j'en sais assez peu).

    Bon, j'ai eu un coup de gueule ici mais je continue de m'obstiner à le lire parce que oui, ça kicke le cul des fois, mais je soutiens à date ce que j'ai dit de son écriture et me demande encore si ça sera toujours ainsi (page 200) ou s'il y aura des moments de coalescence ou d'épiphanie qui donneront sens à cet effort. Son approche versée dans la science dure et les "hard facts", quoiqu'unique, n'est pas ma favorite, disons-le ainsi...

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  6. Hm, après une nuit de réflexion, je constate quand même qu'Infinite Jest est paru en 1996, qu'Underworld de DeLillo est paru en 1997, "The Tunnel" de Gass — ce monument sublime de phrases pralinées — en 1996, "A Frolic of His Own" de Gaddis en 1995, et "Against The Day", selon moi un très grand Pynchon, en 2006, ce qui pourrait allonger 4 butt-kicks au compteur si on ne tient pas compte du fossé des générations.

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  7. @Simon: C'est plate à dire, mais le culte vient de son suicide, pas d'Infinite Jest. Et je suis persuadé qu'on peut être un écrivain passionné par le langage et "croire" qu'on est bilingue jusqu'à convaincre tout le monde, alors que personne autour ne va vérifier durant la lecture des épreuves, de la secrétaire au directeur éditorial. Ça se peut fort bien.
    Reste qu'on n'est pas les seuls à se poser la question, je suis content d'être tombé là-dessus en gossant un peu sur google:

    http://ask.metafilter.com/116066/French-language-in-Infinite-jest

    Ton interprétation semble la plus populaire, mais je continue à trouver que c'est un peu comme si l'auteur devenait irréprochable, qu'il avait TOUT prévu, même ses propres erreurs dans une sorte de inside joke grandiose, et ça m'énerve un peu à la fin.

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  8. Je postule une anticipation Wallacienne des fabrications de Google Translate.

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