mercredi 20 avril 2011

Mathilde en dernier (XIII)

Petit rappel: Après être allé au musée pour voir le corps exposé de sa blonde Mathilde qui s'est suicidée, le narrateur sort dans le froid de la ville et s'engage à pieds dans la direction de son rendez-vous chez son ami Victor. Sur le chemin, il se remémore des souvenirs d'adolescence, entre autres un party chez Victor qui avait mal tourné, où des inconnus avaient foutu le bordel. Après un long détour dans le froid cinglant de l'hiver, il arrive chez Victor et ce dernier va chercher un revolver qu'il a caché dans un tiroir de sa commode et les deux commencent à discuter de la mort de Mathilde et du plan qu'ils ont mis en œuvre afin de surmonter le deuil et la colère.


Mes oreilles commençaient à se réchauffer, j’avais un peu moins mal au cerveau. J’avais un peu moins mal au cœur. J’ai dit à Victor, sans lien apparent :
-T’as lu le journal? Ils ont encore bombardé Israël.
-Je m’en fous d’Israël.
-Tu t’en fous pas pantoute. Tu peux pas t’en foutre. Tu.
-Israël, c’est un état terroriste.
On ne s’était jamais entendu sur les questions politiques, Victor et moi. Il était ce que j’appelais un gauchiste par accoutumance, un drogué de la bonne conscience qui considérait que le plus fort était par conséquent le méchant. Il détestait les États-Unis depuis que sa mère lui avait changé sa première couche. Il les détestait encore plus depuis qu’ils se mêlaient de nos affaires en nous envoyant des renforts pour refaire le réseau électrique et le réseau routier qui avaient l’air par endroits, genre en Abitibi, d’avoir subi une attaque nucléaire. C’était presque ça, sauf que c’était la nature. Ça avait explosé de partout. Les gens se disaient si la Terre explose, comment est-ce que ça pourrait ne pas être de notre faute. Victor se disait ça, en voyant les soldats et les monteurs de ligne américains débarquer en territoire canadien, et il les détestait comme il détestait l’odeur de merde qui restait sur les doigts de sa mère après qu’elle ait jeté la couche.
-Israël est une petite démocratie entourée d’états fascistes qui ont juré sa destruction depuis 1947. L’Iran vient encore de.
-On le sait ben, toi pis les juifs.
-Man, j’aurais dû être juif.
Il a roulé les yeux vers l’intérieur en me tendant le linge à vaisselle. Je ne voulais pas parler politique, je voulais parler du gun, mais en même temps, je ne voulais pas parler du gun, je voulais vraiment parler politique. Après un silence tendu j’ai répété :
-J’aurais dû être juif. Des fois je me sens pas comme un catholique, je me sens comme un goy, je me sens comme si j’étais un goy. Comme si. J’ai l’impression comme d’avoir raté quelque chose.
-T’es crissement lourd.
J’avais le linge à vaisselle dans les mains, comme une boule de Noël que je ne savais pas où accrocher, sur quelle branche. Victor avait les yeux baissés sur son offrande et on ressemblait tout à coup à des prêtres Maya en train d’échanger un cœur humain juste avant de le lancer dans la bouche d’un volcan menaçant d’entrer en éruption, dans cette pièce sombre et mal fenêtrée et mal meublée. J’avais mes mains en coupe, les deux mains, pour recevoir l’arme, pour la sentir sur mes paumes sans vraiment la tenir. J’ai déplié un coin du linge, puis un autre et ça m’est apparu dans toute sa splendeur, un revolver de sheriff, lustré et sans numéro de série, illégal et secret, perdu entre des dossiers du registre des armes à feu. 
Victor retenait son souffle, comme s’il avait voulu ajouter à la solennité du moment. Il habitait dans un deux et demi avec un coin cuisine et pas de cuisinière, simplement un petit réchaud de camping qu’il faisait fonctionner au propane. Le salon était peint en blanc, ou plutôt pas peint du tout, et menait à la chambre par un petit couloir qui était en même temps la cuisine et l’accès à une salle de bain dont la porte avait été sciée à la hauteur du bol de toilette pour qu’on puisse l’ouvrir au complet. Ça faisait une entaille en forme semi-circulaire, qui épousait le contour du bol. Le père de Victor ne venait jamais ici. Ils avaient conclu un arrangement pas trop cher qui permettait à Victor de vivre un peu au-dessus de ses moyens, d’utiliser son argent pour autre chose que de simplement survivre. Ils avaient eu ensemble, j’imaginais, les plus longues discussions communes de leur vie quand était venu le temps de régler les détails pratiques. Je savais qu’ils se croisaient dans le vestibule, qu’ils se saluaient et que parfois, Charles faisait craquer le dos de son fils. Dans le silence de son cabinet, avec un disque de Bach en arrière-fond, Charles chuchotait des conseils de vie qui frôlaient Victor et se dissipaient dans la nuit montréalaise. Le fils écoutait d’une oreille distraite, encore un peu sourde, et prenait ce qui faisait son affaire. Il retenait des bribes, souvent il les retenait contre lui. 
Je contemplais le gun et j’ai dit :
-Comment on appelle ça les trucs que tu regardes dedans dans les endroits touristiques, que tu payes pis que ça devient comme des jumelles que tu peux regarder dedans?
-Des belvédères.
-Non, le belvédère c’est la place. C’est sur un belvédère que tu trouves ces trucs-là que comment ça s’appelle?
-Des funiculaires.
-Non, un funiculaire c’est un truc qui t’amène du bas d’une montagne en haut d’une montagne, ou vice-versa. Non.
-Des jumelles.
-Trop facile. Non, ça s’appelle.
-Tu l’as sur le bout de la langue.
-Proche proche de le savoir, mais je le sais pas. Ça me gosse.
-Tu te tiens après comme si c’était une bouée de sauvetage.
-Pas tant que ça quand même.
-Non, le gun.
-Ah. Ouais, je le tiens pas vraiment, je le soutiens comme, juste je le soutiens.
-Faque tu vas-tu le faire tu penses?
-Je pense qu’on a pu le choix.
-On a jamais eu le choix.
-C’est une société fucked up.
-Je l’ai toujours dit.
-Oui mais là c’est vrai, exposer des corps de suicidés, c’est fucked up.
-Pour en faire de l’art.
-Afficher les matériaux.
-Décrire le processus avec des mots à cent piasses.
-C’est fucked up.
-C’est capoté, Fabrice. On a le droit de tout faire pis on a plus le droit de rien faire en même temps. On a le droit de bourrer le corps de quelqu’un de produits chimiques, mais on a plus le droit de se suicider.
-Est-ce qu’on a déjà eu le droit de se suicider?
-Tu veux dire officiellement?
-Officiellement, dans le code criminel.
-Je pense que non. Ça doit toujours avoir été une sorte de crime. Comme de s’enculer ou se faire enculer. Faudrait vérifier. Ça a toujours été plus ou moins des crimes, même si on mettait pas les gens en prison ni dans des musées pour ça.
-Je vais le faire.
-Tu vas le tuer.
-Je vais rentrer chez eux, je vais lui faire un speech pis je vais le tuer.
Il fallait que je parle, que je verbalise tout ça, devant Victor dans notre pose de prêtres en train de communier au-dessus d’une relique ou d’une icône. C’était une discussion sans en être une vraiment, on se mettait les mots dans la bouche de l’autre. Depuis ce matin de début novembre, on se parlait comme ça, Victor et moi, comme entre parenthèses, comme si tout ce qu’on se disait réellement, c’était ce qu’on ne disait pas. On vivait dans un entre-deux, dans un espace-temps qui était parallèle à notre vie, à notre vraie vie. Parfois, j’avais le sentiment que la personne qui allait tirer, ça ne serait pas moi, plutôt une sorte de création fantasmatique de la relation que j’entretenais avec Victor depuis la mort de Mathilde. La personne qui allait tirer un coup de feu serait une entité comme construite dans de la boue de marais, un golem, un automate vengeur et absolument déterminé, tout le contraire de moi. 
Il ne fallait pas que je m’éloigne de ce golem, il fallait que je le dorlote et que je le cajole pour qu’il se mette à grogner au moment voulu. Je voulais demander à Victor s’il comprenait pourquoi Mathilde s’était pendue et je voulais qu’il me réponde qu’elle n’avait jamais voulu se pendre, qu’elle avait tout planifié pour que la corde casse ou que le plafond lâche, ou que sa sœur se pointe avant la mort. Que c'était un appel à l'aide. Je voulais, avec ce gun dans les mains, devenir à la fois cet être insensible et unidimensionnel qui préparait un meurtre de sang-froid, et cet être douloureusement affecté et compréhensif, qui cherchait à comprendre et à percer le mystère de la douleur, de ce qui pouvait pousser une femme comme Mathilde à s’étrangler à l’aide d’une corde d’escalade. 
Ce que je ne voulais absolument pas comprendre, ni de façon superficielle, ni de façon responsable, c’était comment des artistes pouvaient conclure des accords commerciaux avec des gouvernements conservateurs pour se procurer des cadavres frais afin de les exposer dans des musées au vu et au su de tous, de touristes japonais, de bonnes femmes cultivées, afin de les transformer en merde de tableau vivant, de tableau mort et de formol et de post-modernité purement antisociale. Est-ce qu’il y avait un message derrière tout ça? Je ne voulais absolument pas comprendre, je voulais être dangereusement en colère. 
J’ai voulu dire à Victor que dans le fond j’avais bien fait d’y aller, que ça m’avait pompé encore plus, que j’étais en tabarnack.

3 commentaires:

  1. J'adore cette histoire, cette suite. Je voudrais que ce soit un roman sans fin qui me garde réveillée toute la nuit.

    Merci beaucoup :)

    RépondreSupprimer
  2. Eille, tsé, de rien! T'es comme ma lectrice attitrée sur ce coup-là. :)

    RépondreSupprimer