Mon premier réflexe, comme tout le monde, a été d'aller demander de l'information à une des employées de Easy Jet, pour qu'elle confirme ou infirme ce que je venais de voir sur l'écran. Avec son meilleur accent parisien, elle m'a dit qu'en effet, tous les vols à destination de la péninsule ibérique et de l'Afrique du Nord étaient annulés à cause du nuage volcanique qui planait au-dessus de l'ouest du continent. La seule alternative était d'annuler pour remboursement ou d'essayer de remplacer le billet en se faisant transférer sur un autre vol. Ça se faisait par internet alors je me suis dirigé devant un de ces postes archaïques comme il y en a encore dans les aéroports, avec une boule au milieu du clavier en guise de souris et des touches crasseuses, où une file d'au moins dix personnes attendaient pour la même chose que moi. Tout le monde avait sa feuille de confirmation dans la main, parlait au cellulaire, se frottait les yeux. Il y avait un groupe de sourds-muets à côté, qui se parlaient en faisant des sons de gorge.
À ce moment-là, ma réflexion a commencé, et si je peux dire aujourd'hui que j'ai pris une mauvaise décision après l'autre, c'est simplement parce que le temps a passé et que je suis à même d'analyser froidement le déroulement des événements. Sur le coup, toutes ces décisions m'apparaissaient pour ce qu'elles étaient, littéralement: des décisions. J'agissais, au meilleur de ma connaissance et de mon niveau de stress. Quand j'ai finalement eu accès au poste internet, j'ai inséré quelques euros et j'ai eu droit à quinze minutes pour régler mon problème. Derrière moi, ça soupirait. J'ai commencé par écrire un courriel rapide en anglais à la direction de mon auberge de jeunesse de Lisbonne, où j'avais réservé pour la semaine, pour les avertir que je n'arriverais pas avant le lendemain, qu'il me faudrait sûrement prendre le train de nuit vers Lisbonne. Ensuite, j'ai réussi à annuler mon billet sur le site de Easy Jet et à remplir le formulaire de remboursement. Je me suis retourné vers le couple derrière moi et je leur ai dit qu'il restait cinq bonnes minutes sur ma session et je suis parti avec mon sac et mon visage qui ne souriait plus.
C'est en fumant une cigarette en face de l'immense stationnement de Charles-de-Gaulle que je me suis mis à ne pas avoir envie de me taper les seize heures de train vers Lisbonne. Je me suis mis à ruminer les options, à inventer des plans improbables. Rien n'était clair dans ma tête quand je suis descendu au sous-sol de l'aéroport pour aller m'enquérir de la possibilité d'attraper un train de nuit. J'ai encore une fois attendu dans une file extrêmement longue au kiosque des transports en commun de l'île-de-France, en devinant que ce n'était probablement pas à eux que j'allais devoir m'adresser. Une heure d'attente plus tard, la dame au comptoir me confirmait qu'elle ne pouvait rien pour moi, que les trains internationaux partaient d'ailleurs (je ne me rappelle pas d'où), qu'elle ne pouvait me vendre que des billets du RER et du SNCF. Je commençais à ressentir la fatigue, un certain désœuvrement. J'ai acheté un aller pour la Gare du nord, là d'où je venais et c'est une fois dans le train de banlieue que l'idée de l'Eurostar m'est venue en tête, prenant tranquillement toute la place.
Il se trouve que mon billet de retour de Lisbonne vers Montréal transitait par Londres, alors mon raisonnement a été le suivant: fuck le Portugal, j'irai une autre fois, je vais aller passer la semaine à Londres, relax, et je vais attraper mon second vol à Heathrow, pénard, dimanche prochain.
L'idée n'était certes pas géniale, mais elle me rassurait et à la limite me donnait l'impression d'être quelqu'un qui retombe sur ses pattes et qui sait naviguer dans l'adversité.
Une fois arrivé à la Gare du nord, je me suis dirigé vers le comptoir des ventes de l'Eurostar, décidé à me payer un train sous la manche et une fois à Londres, de me dénicher une petite auberge pas chère et de jouer au touriste en anglais. Pour l'instant, financièrement c'était presque l'équivalent, puisque le coût de l'Eurostar me reviendrait une fois qu'Easy Jet m'aurait remboursé. Non, c'est faux. C'était quand même beaucoup plus cher. J'ai payé 173 euros pour l'aller en TGV.
En arrivant aux douanes (oui), j'ai bafouillé une explication au policier anglais qui se demandait à juste titre qu'est-ce que j'allais foutre en Angleterre si mon billet de retour partait du Portugal. Il m'a cru, m'a laissé passer. Je suais un peu. J'avais envie de m'asseoir dans un wagon luxueux et de relâcher la pression en réfléchissant à ce que j'allais bien pouvoir faire une fois là-bas.
Au bout d'un long corridor, d'un long quai, je suis monté à bord et je me suis enfin installé dans le siège qui m'était assigné. Le train est parti et j'ai mis mes écouteurs pour écouter un épisode de THIS AMERICAN LIFE sur mon ipod. On est sorti de Paris rapidement. On a filé vers Lille, dernière gare avant le tunnel.
- À SUIVRE -
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