Quand j’étais plus jeune, j’étais persuadé que les gens qui parlaient des tripes ne comprenaient rien à l’intelligence humaine. Sous-estimaient les pouvoirs et les grandeurs et les abysses du cerveau. Je trouvais que n’être qu’une machine pensante était quelque chose de poétique et de spirituel en soi. J’étais encore tout près de cette manière de penser aujourd’hui, la différence résidait dans mon besoin de passer outre, dans mon besoin radical de trouver une strate cachée dans mon esprit, un déclic qui me permettrait de vivre sans me regarder vivre.
Maintenant que Mathilde n’existait plus, je pouvais me plonger en elle et regretter sincèrement de ne pas l’avoir fait avant. Je pouvais lui rendre cet hommage posthume autrement plus beau et moins sinistre que l’autre. Je me sentais déchiré entre deux émotions pures et non rationnelles, pures et ancrées dans le réel, des émotions que je ne contrôlais pas : une haine intangible, lisse, comme inodore, et un amour inutile qui se jetait dans le vide.
Victor m’a accompagné jusqu’au rez-de-chaussée et n’a pas pu s’empêcher de coller son nez dans la vitre givrée du bureau de son père. On n’a plus dit un mot et j’ai poussé dans la porte en sachant que ce qu’il voulait me dire en dernier c’était de prendre le métro, espèce d’épais, en faisant rimer mon nom avec câliss ou avec criss. En inspirant, je suis sorti et les poils de mon nez ont immédiatement gelé. La station Laurier était tout près et j’ai marché vite, avec le fusil dans ma poche.
Tout ce que je savais de Mathilde, je l’avais appris par elle, par sa mère, par sa sœur et un peu aussi par Noël, son jeune frère. Durant les nombreuses années qu’on avait passées ensemble, j’avais emmagasiné tellement d’informations que je ne savais plus par où commencer. À New York, où elle avait passé trois ans, dans un appartement de Chelsea que sa mère avait obtenu grâce à des contacts dans le domaine de l’édition, elle avait étrangement appris à parler un anglais presque british. Elle était revenue pour finir son secondaire dans une polyvalente de la Rive-Sud et plusieurs d’entre nous la considéraient secrètement, de loin, comme une princesse, un peu comme une princesse ou une fille de diplomate russe, ou une héritière indienne. On s’inventait des histoires pour l’expliquer. On cherchait à expliquer cette jolie fille qui se posait une tuque tricotée sur la tête avec une attitude désengagée et désinvolte, qui semblait se foutre éperdument de ne pas posséder de souliers Nike et de jeans Miss Sixty. On se disait que seule une personne vraiment riche pouvait se foutre de ces choses-là.
Évidemment on savait tous que Mathilde était loin d’être riche, mais pendant deux ou trois semaines, les légendes sur son compte se sont multipliées à un point tel qu’elle est presque devenue lesbienne, elle est presque devenue une noire à la peau blanche, elle est presque devenue la fille illégitime du président d'un état totalitaire qui changeait chaque jour.
Tout ce qu'on savait, c'était qu'après son enfance à Saint-Hubert, Mathilde était partie un jour avec toute sa famille, trois filles et un garçon, sans père, sans homme identifiable, et qu'elle était maintenant de retour. Nous on s’amusait à lui inventer des vies, à lui refaire des périples étranges et un peu puérils. Je me promenais à côté d’elle avec mon profil ingrat qui me hantait, et je voulais qu’elle me remarque, même si les deux cents et quelques autres adolescents qui nous entouraient étaient beaucoup plus bruyants et beaucoup plus visibles que moi.
Ça faisait presque un an que j’étais plus ou moins en amour avec elle. J’en avais parlé à Victor et à Raymond, à personne d’autre.
J'ai échappé mes livres, elle a claqué la porte de métal, m’a souri en face, et s’est poussée pour rejoindre ses amies qui l'attendaient dehors. Elle a presque couru, deux nattes, deux tresses qui tombaient sur ses épaules, non, une queue de cheval sur une épaule seulement. Je l’ai suivie sans bouger, juste avec mon pouvoir de séduction invisible, jusqu’à ce qu’elle disparaisse sous la lumière des néons de l’entrée des élèves, au bout de cette grande place pleine de bancs de pierre qu’on appelait la « place de l’amitié ».
J’avais repris mes livres et je les tenais contre ma poitrine, serrés entre mes bras croisés, et j’aurais pu me mettre à les tenir d’une seule main en me mettant à jouer dans mes cheveux avec l’autre, tout en faisant des ballounes avec ma gomme. Je me suis rendu compte que j’avais l’air d’une fille. Je me suis rendu compte que j’avais un peu incliné la tête d’un côté et que je souriais comme dans de la graisse de bine, et étonnamment ça m’a plu, ça m’a comme enfoncé dans ma contemplation lointaine. Raymond m’a cogné sur le biceps, en avançant le majeur un peu comme une pointe de flèche et ça m’a réveillé.
En fait ça a fait extrêmement mal et j’ai froncé les sourcils en me tournant vers lui, vers sa face débonnaire et complètement amicale et inexplicablement aimable. Raymond pouvait te foutre un coup de poing sans aucun avertissement et juste en étant tellement charmant en faire un sujet de discussion au coin du feu, comme un beau souvenir. Il te sacrait une volée et ça devenait un beau moment que vous aviez partagé. Instantanément. J’ai voulu être fâché, mais sa face me donnait le goût de rire et de faire comme si le fait d’avoir mal au bras, d’être élancé et enflammé, c’était quelque chose de positif, dont on aurait été stupide de se priver, dans la vie.
Mathilde avait depuis longtemps disparu derrière les immenses portes en vitre et j’étais conscient que je ne la reverrais plus pour au moins trois semaines, puisque les vacances de Noël commençaient là, maintenant, à quatre heures de l’après-midi, et autour de moi s’écriaient des jeunes gens contents et excités et j’ai eu une intense impression de tourbillon et de vertige quand Raymond a poussé, avec sa voix comique et belle en même temps:
-C’est ton jour de chance mon esti de gros criss. J’ai parlé à Mélodie, qui a demandé à Charlotte, qui en a comme, quoi, glissé un mot à Anne-Marie, qui est venue, ce matin, à matin (il pointait le sol avec son doigt, comme pour dire que ici et maintenant c’était la même chose), me finir la loop et-
-T’as son numéro de téléphone.
-J’ai son numéro, pis en plus j’ai la confirmation qu’elle t’a spotté depuis, devine quoi.
-Longtemps.
-Mieux.
-Toujours.
-Wôô, relax.
-Euh... Un bout?
-Non: Belle lurette.
-Belle lurette.
-Ça veut dire-
-Je sais ce que ça veut dire.
-Ça veut dire que Mathilde t’a spotté depuis peut-être un an ou même un an et demi pis que t’es trop téteux pour faire un move pis qu’on est obligé de faire des moves pour toi. Faque j’ai son numéro de téléphone pis la confirmation par Anne-Marie qu’elle te trouve de son goût. Appelle-la.
-Appelle-la?
-Là. Là, à soir. Tu vas peut-être passer Noël avec elle pis Noël.
-T’es malade, je serai jamais capable.
Raymond me testait, il savait que j’en chiais dans mes culottes juste à penser que j’aurais pu appeler Mathilde et discuter avec elle au téléphone. Il riait sans bruit, en avalant l’air dans sa gorge, un rire qui était un rire contrôlé, qui me parlait plus qu’il ne me communiquait d’euphorie. J’ai fait la même chose, le même son d’avaler un rire au fond de ma gorge et d'un coup j’étais rouge et picoté dans les joues comme un enfant qui se présente pour la première fois à la porte de ses voisins pour leur vendre une barre de chocolat et qui prend sa respiration avant de faire couler un discours préparé d’avance, sans aucune ponctuation, du genre bonjour monsieur je m’appelle Fabrice Langlois je vend des barres de chocolat aux noisettes pour financer la session d’été de mon camp scout et nous sommes en train de planifier pour aller au camp Mariste dans le coin de Rawdon et où on va faire des activités de plein air comme du tir à l’arc et des parcours d'ébéniste et je me demandais si vous voudriez m’en acheter une ou deux c’est trois dollars pour une et cinq dollars pour deux ce qui économise un dollar sur la deuxième et j’en ai au chocolat noir et j’en ai aux noisettes.
Ça me picotait dans les joues comme si j’étais déjà en train de décrocher le combiné, dans la noirceur prématurée et hivernale de ma chambre.
Raymond m’a dit de crisser mes livres dans mon casier et de me grouiller sinon on allait manquer notre autobus. J’avais posé les yeux sur Mathilde pour la première fois deux ans auparavant, quand elle avait franchi la porte de l’école à la manière d’une nouvelle élève qui ne comprend rien au fonctionnement simple d’une poignée, mais qui a déjà le look de quelqu’un qui va s’adapter plus vite que son ombre, tu vas voir. Après deux semaines, tout le monde était après elle, ses anciennes amies se mettaient à la reconnaître, malgré ses nouveaux seins et sa soudaine absence de taches de rousseur. Les garçons lui tenaient la porte, les filles formaient des cercles autour d’elle. J’observais en retrait, jamais très loin, jamais très près, et maintenant Raymond me révélait que cette fille qui m’obsédait depuis qu’elle avait croisé mon regard était entichée de moi. De moi. De ce jeune homme de seize ans que j’étais qui portait des lunettes et qui mangeait en face d’elle et de sa bande, à la cafétéria. Je n’étais pas particulièrement beau, mais soudainement je trouvais que j’étais irrésistible parce que Mathilde m’avait spotté.
On est restés presque dix ans ensemble, après ce coup de téléphone que je me suis finalement décidé à lui passer. Elle est morte peu après m’avoir dit une phrase qui me trottait dans la tête comme un bulldozer avec une grosse boule en plomb se fracassant sur les parois de mon crâne. Elle est morte quelques semaines seulement après avoir rompu avec moi parce que, m’a-t-elle dit, je ne t’aime plus.
Je ne savais pas pourquoi, mais pour moi ça sonnait exactement comme je ne t’ai jamais aimé, ou encore je ne peux plus t’aimer pour une raison précise et horrible et terriblement inavouable.
Mon bonbon de la semaine.
RépondreSupprimerC'est presque un feuilleton, on pourrait appeler ça "Les feux de la mort", ou "Top Mortem".
RépondreSupprimerÇa mérite un lol
RépondreSupprimerJ'adore. Je vais devoir remonter la source pour rattraper tous les autres J'ai manqué les plus anciens. L'archiviste en moi aimerait bien pouvoir organiser tout ça sous un petit onglet pratique ;)
RépondreSupprimerWow, t'es fine. Tiens, c'est une bonne idée ça, je vais te faire un widget spécial "Mathilde en dernier" dans la colonne de droite.
RépondreSupprimeroh, merci! :)
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