Bien que mes pensées concernant le suicide de Mathilde aient toujours été plus ou moins franches ou en tous cas lucides (c’est-à-dire que je ne me blâmais pas personnellement), il m’arrivait parfois ces derniers temps de sombrer dans une sorte de coma moral où je me fustigeais et où j’en venais presque à me tenir responsable, voire pire, où j’en venais à me considérer comme un assassin. Je savais que c’était une réaction normale, une forme d’étape obligatoire du processus de deuil, mais je me souvenais aussi, et j’étais le seul à m’en souvenir, de ce qu’elle m’avait dit.
Personne n’était au courant de notre rupture et ceux qui se doutaient que tout n’était pas rose entre nous ne se mêlaient pas de nos affaires. Mathilde n’avait jamais été porté vers les confidences, elle n’était pas secrète, elle était discrète. Elle pensait, et j’étais d’accord avec elle, que les choses intimes, les choses que l’on vivait à deux, se partageaient, mais ne se divisaient pas. Sa plus proche amie et plus grande confidente, sa sœur Béatrice, m’avait dit aux funérailles que le couple qu’on formait Mathilde et moi était un exemple pour elle. J’avais fait une grimace, pris entre plusieurs émotions contradictoires, ça prouvait à quel point Mathilde était discrète et que même dans le désarroi d’une pensée suicidaire, elle considérait que notre intimité indivisible existait toujours. Que ça ne regardait personne d'autre que nous.
J’ai frôlé le mécanisme avec ma carte Opus et j’ai entendu le son du tourniquet qui se débloquait. Le fusil faisait une bosse dans mon manteau et l’employé du métro dans sa cage vitrée m’a donné l’impression d’être un homme qui aurait pu faire la différence entre la silhouette d’un fusil et celle d’une banane, s’il n’avait pas été aussi concentré dans la lecture d’un vieux roman de John Grisham. Je me suis senti lourdement seul, mais je savais que ce sentiment aurait été présent même au milieu d’une foule dense, qu'il aurait été accentué sûrement. J’avais peur d’avoir un air malin, un air de conspirateur. J’avais peur d’avoir l’air d’un homme qui va déposer un sac à dos suspect au fond d’une poubelle.
Je me suis mis consciemment à me foutre de ce dont je pouvais avoir l’air et je me suis approché d’une poubelle, juste pour regarder dedans, parce que tout le monde faisait ça depuis l’attentat de Berri-UQAM. Tout le monde passait son temps à jeter des coups d’œil dans les poubelles collées au mur, dans l’espoir de n’y rien voir d’étrange ou de bizarre, comme une valise ou un sac de McDonald trop bien placé là. Quand un attentat arrive dans une ville, les citoyens ont tendance à prendre des habitudes différentes. Il m’arrivait d’être là, dans le métro, et de chercher à confondre dans mes oreilles le son de la rame approchant et le son d’une bombe à hydrogène ou d’une pile de dynamite explosant. Il m’arrivait de sentir mes pieds soulevés par une force qui me broierait en une fraction de seconde. Il nous arrivait à tous de ne pas regarder les arabes et les musulmans, comme s’ils étaient des criminels, avec dans les yeux un mélange d’accusation et de remords, comme si on s’en voulait de penser ça tout en continuant de le penser, comme si on s’en voulait de se dire c’est plus fort que moi, je ne suis pas raciste, mais c’est plus fort que moi. Et je me surprenais à avoir peur d’un homme qui lisait le Coran en face de moi.
Victor m’aurait sûrement répondu ironiquement que c’était mon obsession des Juifs qui me rattrapait, que je me voyais peut-être comme un pauvre colon persécuté en pleine Bande de Gaza, entouré de méchants arabes cherchant à éradiquer toute ma descendance. On ne s’était jamais entendu sur la politique. Je me souvenais de soirées entières passées ensemble à démolir et à reconstruire le conflit israélo-palestinien, entre deux milles cigarettes et des gin & tonics, et une Mathilde qui avait abandonné tout espoir de nous faire décrocher, et qui s’était exilée dans le salon où elle caressait le bedon d’un de ses chats tout en se rentrant le menton dans le cou, pour essayer de voir sa poitrine et enlever les touffes de poils qui se collaient dans son t-shirt.
Je me souvenais aussi qu’à cette époque, quand Mathilde agissait de la sorte, je me mettais à écouter Victor d’une seule oreille, en commençant d’être un peu fâché contre Mathilde, un peu déçu qu’elle n’ait aucun intérêt pour ces questions. En fait, ça me fâchait qu’elle soit (je disais ça souvent) tellement comme tout le monde : absolument pas renseignée et donc encline à prendre le parti de Victor, parce que c’était l’opinion la plus répandue, dans toutes les sphères médiatiques et sociales inimaginables. C’était la défense de l’opprimé, la défense du faible et la haine du vainqueur, ou le mépris du géant impérialiste, sans aucun effort pour pousser la réflexion. Je continuais à déblatérer, mais dans le fond j’avais peur que Mathilde se retourne à un moment donné, comme exaspérée, et qu’elle me traite de fasciste. Parce que je pouvais soutenir ce genre d’accusation venant de n’importe qui sauf d’elle. Je savais qu’elle n’aimait pas ce côté de moi, enflammé, elle trouvait que je devenais mon père un peu trop vite à son goût. Pas qu’elle n’appréciait pas mon père, mais ce n’était pas vraiment son idole. Il n’était pas mon idole non plus, mais Mathilde savait plus que tout le monde à quel point je ressortais ses arguments plus souvent qu’à mon tour dès que j’en avais l’occasion. Elle me voyait comme un disciple honteux, comme un homme qui réfute tout ce que son paternel lui dit quand il est face-à-face avec lui et qui endosse tout ce qui lui a été dit quand il est avec des amis.
Elle avait raison, et c’était peut-être ça qui me pompait le plus. J’étais assis sur un petit banc en bois au fond de la ville et j’attendais que le métro arrive et je voyais en face, de l’autre côté des rails, la parfaite symétrie des petits bancs de bois typiques de la station Laurier qui ne sont pas tous à la même hauteur et qui sont un peu mystérieux parce que si tu regardais bien tu discernais sur le mur au-dessus comme des silhouettes, comme des ombres, des ombres d’épaules, des ombres de corps, des taches plus sombres et quoi, suintantes. J’étais assis après mon inspection des poubelles et je me disais que la chose qui me fâchait le plus de Mathilde, la chose qui m’avait presque fait la détester durant certaines périodes de notre vie commune, c’était à quel point elle me connaissait, et à quel point elle avait toujours raison quand elle parlait de moi.
Tu veux dire les bancs hamburgers de la station Laurier...
RépondreSupprimerAh les ombres graisseuses louches du mur à la hauteur de la tête au dessus des bancs du métro Laurier... C'est probablement juste moi, mais (et je vais trahir mon âge) ça me fait toujours tellement penser à un gag du film Un Prince à New York. Soul Glo, baby!
RépondreSupprimerHey, mes bancs fétiche.
RépondreSupprimerC'est goûteux. Ça me promène dans des quartiers où je mis les chaussures 15 years ago.
RépondreSupprimerJ'ai oublié l'année et l'nom des rues mais j'po oublié comme c'était bon :)
s.h.
Les gars ont peur des filles qui les connaissent.
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