mardi 28 juin 2011

Phoniness

Le problème avec THE CATCHER IN THE RYE, c'est qu'il est tellement utilisé pour l'enseignement dans les écoles que son sens, sa signification, sont complètement stigmatisés. C'est comme L'ÉTRANGER, je me souviens de l'avoir relu il y a quelques années et d'avoir été marqué par tous ces petits moments, ces petites phrases, ces petites lueurs qui venaient contredire la lecture qu'on m'en faisait au secondaire et au cégep, qu'on m'imposait, officialisée, scolaire, la littérature de l'absurde, l'absence de sentiment de Meursault, le soleil, le soleil, tout ça.

Quand je relis le roman de Salinger, je me rends compte d'abord à quel point j'aime sincèrement Holden Caulfield, comme s'il existait, comme si j'étais un lecteur de romans sentimentaux qui a de la difficulté à faire la différence entre la réalité et la fiction, et ensuite à quel point on devrait le laisser tranquille et laisser les jeunes tranquilles avec son récit, arrêter de leur rentrer dans la gorge la signification de ses obsessions, le symbolisme des canards, des enfants, des adultes, tout ça.

D'après-vous, que signifient les canards, pour Holden? Pourquoi revient-il toujours à ce questionnement qui semble le hanter? Répondez en moins de 25 lignes. Pffffffff.

C'est ça le problème de la littérature, c'est qu'on ne peut pas parler de canards et se demander où ils s'en vont pendant l'hiver sans que tout le monde s'improvise Freud, ou Barthes, et tente de comprendre ce que les canards représentent.

Je pense que si on continue à enseigner THE CATCHER IN THE RYE, et on va le faire évidemment, il faudrait que ce soit du point de vue du lecteur et de sa relation avec Holden. D'une façon un peu impressionniste. Non pas chercher à diagnostiquer Holden: il est dépressif, il est suicidaire, il est en crise d'adolescence, il est normal, il n'est pas normal... Non pas chercher à l'expliquer dans sa totalité et le réduire à un type, mais trouver en quoi on se retrouve dans lui, dans quelle partie de son discours on se reconnaît, dans sa façon de s'exprimer et de juger le monde qui l'entoure. On n'est pas toujours d'accord avec lui, il n'est pas conséquent comme une machine à émettre des opinions. Le problème des études littéraires, c'est qu'on lui a enlevé le droit d'être perdu.  

***

Comme moi, par exemple, ce qui me fait triper, chez Holden, c'est sa vision de la "phoniness", qu'il déteste et qu'il détecte partout chez les gens, en particulier chez les artistes. Les artistes sont très souvent phony parce qu'il sont superficiels et essaient de nous faire croire quelque chose en nous faisant oublier le reste. Les mauvais écrivains sont phony parce qu'ils essaient de cacher leur absence de talent sous des tonnes de phrases inutiles et compliquées. Les bons acteurs sont phony parce qu'ils sont tellement conscients d'être bons qu'ils attirent l'attention sur eux et non sur l'illusion qu'ils croient créer. C'est ça qui me fait triper. Je le lis et je suis crampé, j'ai souvent pensé ça en regardant des vrais "bons" acteurs, du type Paul Giamati, ou John Malkovitch, ou Sean Penn, ou plus près de nous, Rémi Girard, ou Anne-Marie Cadieux, ou Guy Nadon. Holden explique que si on est trop bon à quelque chose, on a de très grosses chances de devenir snobs, pas sympathiques, imbus de nous-même, shows off, et surtout, faussement humble, bref: phony. Personne ne s'en sort.

Il décrit le pianiste Ernie et c'est un passage d'anthologie, comme à peu près 98% du roman:

Even though it was so late, old Ernie's was jampacked. Mostly with prep school jerks and college jerks. Almost every damn school in the world gets out earlier for Christmas vacation than the schools I go to. You could hardly check your coat, it was so crowded. It was pretty quiet, though, because Ernie was playing the piano. It was supposed to be something holy, for God's sake, when he sat down at the piano. Nobody's that good. About three couples, besides me, were waiting for tables, and they were all shoving and standing on tiptoes to get a look at old Ernie while he played. He had a big damn mirror in front of the piano, with this big spotlight on him, so that everybody could watch his face while he played. You couldn't see his fingers while he played--just his big old face. Big deal. I'm not too sure what the name of the song was that he was playing when I came in, but whatever it was, he was really stinking it up. He was putting all these dumb, show-offy ripples in the high notes, and a lot of other very tricky stuff that gives me a pain in the ass. You should've heard the crowd, though, when he was finished. You would've puked. They went mad. They were exactly the same morons that laugh like hyenas in the movies at stuff that isn't funny. I swear to God, if I were a piano player or an actor or something and all those dopes thought I was terrific, I'd hate it. I wouldn't even want them to clap for me. People always clap for the wrong things. If I were a piano player, I'd play it in the goddam closet. Anyway, when he was finished, and everybody was clapping their heads off, old Ernie turned around on his stool and gave this very phony, humble bow. Like as if he was a helluva humble guy, besides being a terrific piano player. It was very phony--I mean him being such a big snob and all. In a funny way, though, I felt sort of sorry for him when he was finished. I don't even think he knows any more when he's playing right or not. It isn't all his fault. I partly blame all those dopes that clap their heads off--they'd foul up anybody, if you gave them a chance. Anyway. 

6 commentaires:

  1. «If I were a piano player, I'd play it in the goddam closet. » Salinger, à quelques années de là, aurait pu ajouter : dont act. (err..)

    M'enfin c'était surtout pour dire que oui oui oui oui le cinquième paragraphe. D'ailleurs, je te raconte cette anecdote: au dep' à une heure où le Cancre Ado est tout seul, on se parle de l'Étranger (qu'il lit en secondaire cinq, et tient dans sa main; il est rendu vers la fin.) « — Ouain, c'est pas trop plate mais ché pas quoi dire », confie-t-il. Alors votre Serviteur se tape une tirade de moyenne proportion sur le fait que dans l'Étranger, l'Étranger, c'est les Autres, des fois (comme aurait dit Sartre, quiens). Écoute l'aumônier de la prison, par exemple, et tous ceux qui tentent de le sauver s'il manifeste le signe d'émotion tant attendu. Et écoute-le rugir ensuite quand il en a plus qu'assez. Le message de l'Étranger de Camus, c'est les Autres!

    « — Mouain. »


    J'en parle d'expérience toute fraîche car j'ai vraiment tâché ces 28 derniers jours d'inviter une classe de 31, à majorité catatonique, à ce genre de lecture. Elle trouvait ça franchement dur. Mais encore je digresse.

    Quand tu as un devis à respecter, tu obsèdes parfois sur le motto des critères ministériels de la réussite: il faut qu'ils arrivent à écrire quelque chose qui cadre avec la forme de l'Épreuve Finale (une forme ou l'autre de dissertation) demandée. Ça te fiche une espèce de "tunnel vision". Alors, vite, je devins, je pense, rigide.

    Ça n'empêche pas que leurs meilleures phrases me sont venues de questions à libre réponse, du genre: quelle a été votre phrase favorite? Quelle œuvre avez-vous préféré lire? Il y en avait d'étonnantes.

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  2. Et, en plus, l'extrait choisi (et tout le roman) recèle un humour apathique cinglant qui, à l'instar des meilleures comédies de Woody Allen, désamorce les analyses de rétention anale au sujet des canards ou de la signification de la casquette rouge ou de l'âge véritable de Holden ou de ses rapports homo-érotiques... Même le thème du langage et de l'oralité est un terrain miné de clichés académiques.

    Ce qui rend, pour moi, la phoniness de Caulfield à la fois riche et fascinante, c'est l'idée que seuls Salinger et Caulfield puissent réellement la définir.

    ++++

    J'ai lu aussi, en quelque part, que Salinger craignait plus que tout au monde l'idée de voir ce livre adapté pour le cinéma. Je ne serais pas surpris d'apprendre que sa crainte avait de quoi à voir avec l'idée qu'ils en feraient sûrement qqch de trop PHONY.


    ++++


    "Je pense que si on continue à enseigner THE CATCHER IN THE RYE, et on va le faire évidemment, il faudrait que ce soit du point de vue du lecteur et de sa relation avec Holden."

    Deux choses très courtes à écouter:

    http://www.studio360.org/2010/apr/23/diagnosing-literature/

    http://www.studio360.org/2010/apr/23/medicated-holden/

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  3. Lorsque j'étais en 5ième secondaire, le livre à l'étude était: la nuit du renard de MHC. Moins de 30% de la classe a fini par le lire au complet... Et les questions pour l'évaluer visait uniquement à voir si on avait bien lu le livre...

    The catcher in the rye? les canards? L'étranger? Vraiment? Mais dans quelle bon dieu d'école êtes-vous allés!

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  4. celle où on veut les faire retourner, pardi! N'uff said!

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  5. Je suis contente d'être allée à la même école que Taupe. J'ai lu L'étranger et The catcher in the rye l'an dernier pour le plaisir et ce fut fantastique!

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  6. "C'est ça le problème de la littérature, c'est qu'on ne peut pas parler de canards et se demander où ils s'en vont pendant l'hiver sans que tout le monde s'improvise Freud, ou Barthes, et tente de comprendre ce que les canards représentent."

    Bien qu'accablant la littérature, il s'agit là du problème des étudiants, à mon avis.

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