J'ai lu INVISIBLE MAN de Ralph Ellison pour la première fois il y a environ dix ans. Évidemment ça m'avait époustouflé, même si ce n'est pas le bon mot. C'était, je crois, ma première rencontre avec la complexité extrême, incommensurable, infinie, de la question raciale. Depuis, j'ai lu beaucoup d'écrivains afro-américains, ou haïtiens, comme Dany Lafèrierre, James Baldwin, Zora Neale Hurston et Chester Himes, j'ai plongé dans l'univers de Spike Lee et de Gil Scott-Heron. Et ce, toujours avec un sentiment contradictoire d'être à la fois le véritable destinataire secret de ces œuvres et un vulgaire imposteur.
INVISIBLE MAN est un roman social, ce que Sartre appelait de la littérature engagée, au sens le plus profond, à la fois politique et philosophique. C'est aussi, paradoxalement, le roman d'un individu qui est sorti de la polis, de la cité, pour se terrer et "hiberner", comme il le dit lui-même, complètement désengagé. Il ne parle plus pour les autres, son discours n'est plus celui du groupe, du consensus, qui tente toujours de synthétiser et de clarifier afin de faire avancer les choses. Son discours, et il en a un, puisqu'il ne peut s'empêcher de témoigner, est celui du conflit irrémédiable, du tourbillon des contradictions, de l'irrésolution. Je pourrais dire que c'est ce qui fait d'INVISIBLE MAN un bon roman, justement, et non un simple traité politique, mais ce serait prendre le problème dans le mauvais sens. En fait, INVISIBLE MAN n'est pas "un bon roman", INVISIBLE MAN est la définition même de ce que le roman peut faire, au-delà de toute autre forme de discours.
Quiconque l'a lu se souviendra de l'illustration parfaite de cette idée telle qu'elle se présente dans le premier chapitre du livre. Le narrateur, après un prologue où il expose les caractéristiques de son existence et explique sommairement les choix de vie qu'il a fait depuis sa prise de conscience de son "invisibilité", replonge dans ses années de jeunesse. La scène, insoutenable, est la suivante:
Le jeune homme, dont le grand-père était encore un esclave à la proclamation de l'émancipation, vient d'une famille qui lui a enseigné la dignité dans l'obéissance et l'humilité. Il raconte qu'à sa graduation, il a écrit un discours de fin d'année, fortement inspiré de la pensée de Booker T. Washington, qui a eu un certain écho dans la communauté et qu'en conséquence, la société blanche l'a invité à le lire à une réunion du country club de la ville. Tous le gratin économique et politique sera là. En se présentant sur place, il se fait proposer de participer à un match de boxe (un "Battle Royal") organisé comme divertissement la soirée même. On lui dit "While you're here, why not?". Il accepte, ne voyant pas comment refuser. On le fait monter à l'étage dans l'ascenseur de service, avec le reste du groupe des boxeurs: ils seront neuf à se battre. En arrivant dans la salle de bal, la fumée de cigare et l'odeur de whisky sont déjà difficiles à endurer. Ils sont poussés par la foule vers le centre de la salle, où un ring temporaire les attend. Sur le ring, une femme blonde et nue danse au son d'une clarinette et des cris de la foule. Les boxeurs grimpent ensuite sur le ring, où on leur bande les yeux. La clochette retentie et le narrateur se rend compte qu'il n'y a ni règles ni round: c'est une bataille à l'aveugle, où tous les coups sont permis, jusqu'à ce qu'il ne reste que deux boxeurs debouts, qui vont s'affronter en un combat ultime. Lui et le plus grand du groupe finissent par rester. On leur enlève les bandeaux des yeux et on les pousse l'un sur l'autre. Le combat est violent, le narrateur se défend comme il peut contre son assaillant. Quand les deux sont pris en une étreinte, il propose de l'argent à son adversaire pour que celui-ci feigne la défaite: cinq dollars, sept. L'autre ne veut rien savoir et l'envoie au tapis. Sur le sol, il saigne abondamment, du nez et de la bouche, il entend le décompte du KO. On le place sur une chaise, pour qu'il puisse récupérer un peu. Le MC crie à tous les combattants "Ok, boys, now come and get your money!" On place un tapis sur le sol, au milieu duquel sont renversés des pièces de monnaie, des billets, des pièces d'or. Ils doivent attendre le signal et se disputer l'argent, à quatre pattes. Le signal est donné, ils s'avancent tous, se bousculent, mais reculent vite en s'apercevant que le tapis est électrifié: ils reçoivent des chocs chaque fois qu'ils s'approchent du magot. Un des boxeurs est carrément lancé par la foule sur le tapis, où il fait une danse du bacon avant de réussir à rouler plus loin. Le narrateur aussi, après avoir tenté de s'accrocher à la chaise d'un homme, reçoit un coup de pied qui l'envoie rouler sur le tapis, où il se tord en contorsions. La foule en a assez vue, le jeu se termine. Le MC leur crie encore une fois "Ok, boys, that's enough, now come and get your money!" Ils reçoivent cinq dollars chacun, le vainqueur du combat en reçoit dix. Quelques minutes plus tard, le MC se souvient que le narrateur avait été invité pour livrer un discours, il le présente donc à la foule, qui l'applaudit en riant. Le jeune narrateur, avalant du sang et reniflant, prononce son discours le plus fort possible. On lui demande de parler plus fort encore, de parler plus lentement, de répéter les mots compliqués comme "social responsibility". On lui demande de répéter ce qu'il vient de dire, "social equality", de le répéter jusqu'à ce qu'il comprennent qu'il doit dire autre chose. Le chapitre se termine sur cet échange entre un homme et lui, qui le rassure, qui l'encourage: "Well, that was a mighty fine speech, my boy, just remember that you always have to know your place."
*
Ce qui est "social", dans cette scène, c'est la description minutieuse et élaborée des humiliations subies par le narrateur et les autres membres de sa communauté.
Ce qui y est "romanesque", c'est l'exploration infiniment complexe de la rencontre, dans la pensée du narrateur, dans son humanité, de ces humiliations et de son désir insubmersible de livrer son discours d'humilité et d'obéissance devant cette foule de gens importants qui sont les seuls, d'après-lui, à pouvoir "le comprendre".
Après avoir lu ce chapitre, je me suis rappelé un vidéo que j'ai vu dernièrement. C'est un extrait d'une entrevue avec l'humoriste américain Chris Rock, durant laquelle on lui pose la question, en quoi la société américaine a-elle évolué, d'après-lui.
Et Rock de répondre: "White people have gotten less crazy."
Curieusement j'ai croisé des anglos (un peu marxistes et intellos) et j'ai quelque chose à partager qui me semble en lien avec votre billet.
RépondreSupprimerJ'ai été étonné par leur discours : Les Québécois, en l'occurrence, «les séparatiss» étaient fachos et racistes parce que quand ils (les anglos) vont dans des bars francos, ils ne voient pas cette diversité, ce côté bigarré et colorés que l'on voit dans un bar de Toronto. Ils m'avaient parlé parce qu'ils étaient curieux de me voir avec trois livre, dont un curieux, «Un aristocrate au Bas-Canada», qui raconte les tribulation d'un jeune officier anglais dans la colonie.
D'origine portugaise, mais de nom irlandais (pour facilité son intégration au Canada, ses parents avaient fait ce choix), mon interlocuteur principal ne se rendait pas compte qu'il pestait contre le nationalisme en utilisant précisément un discours intégrateur et multiethnique typique du nationalisme canadien, il ne se rendait pas compte que nous avions cette conversation en anglais, qu'il m'avait apostrophé en anglais et que ses prétentions universelles ne l'étaient finalement pas tant que ça puisqu'il reproduisait lui-même une certaine fermeture en ignorant qui étaient Leclerc, Miron ou Godin, alors qu'il marchait sur un boulevard Mont-Roayl qu'ils avaient eux-mêmes foulés, politiquement et culturellement. Il ne connaissait de Vallière que le titre, et c'était pour le démolir en stipulant que le terme « nègre » était exagéré.
D'ailleurs, il s'offusquait que pour nous, Québécois, que la langue soit si liée à la culture alors que la langue était pour lui principalement un outil de communication. Malgré ses prétentions universalisantes, il refusait un biais culturel qui nous aurait permis, à nous, d'utiliser le mot « nègre », dans les années 60, avec la signification que l'on pouvait bien donner à ce mot dans l'imaginaire collectif de l'époque. Pour lui c'était une faute de gout inadmissible, laquelle témoignait de notre racisme.
Son relativisme culturel me semblait alors bien loin alors que je cherchais à lui expliquer que les référents culturels des Québécois sont justement distincts de ceux des Canadiens et de Américains et que ce qui peut être acceptable dans une culture peut être inacceptable dans une autre, et qu'en tant que «citoyen du monde », avant de condamner un culture, il faut d'abord chercher à la comprendre ce qu'il ne faisait manifestement pas en collant sa compréhension en 2011 du mot «nègre» et en critiquant que nous aurions pu choisir ce mot pour parler de nous-mêmes comme des «nègres-blancs», sans d'abord connaitre l'histoire sous-jacente et sans reconnaitre que s'il était capable de si bien argumenter et reproduire des stéréotypes anti-québécois, c'est parce qu'il était la preuve évidente qu'il existait une identité culturelle canadienne à laquelle il avait fini par s'intégrer, qu'il n'observait donc pas la dynamique québécoise-canadienne d'un angle neutre, mais comme un participant.
Bref, à l'aune de cette rencontre, d'un étudiant au deuxième cycle, marxiste et pourtant ouvert aux droits des minorités, d'un esprit critique, mais pourtant incapable de se désolidariser des éditos de la Gazette ou du National Post, je ne trouve pas que les anglos «less crazy», au contraire.
J'espère que je n'ai froissé personne. Comprenez que j'ai parlé avec un type extrêmement ouvert et prompt à condamner par exemple le racisme, la xénophobie l'homophobie, mais qui est incapable de sortir de ses ornières canadiAns, alors qu'il lit spécifiquement Saïd pour être critique de l'impérialisme, il ne le voit pas dans son propre pays...
RépondreSupprimerJe ne nie pas non plus que certains Québécois soient xénophobes ou racistes, mais ceux qui ont l'occasion côtoyer des immigrants et d'autres ethnies sont très ouverts et quand on accuse les Québécois «d'être fermés» on néglige non seulement le contexte qu'il soit géographique (est-on plus ouvert ailleurs dans le monde dans des villes du même type que Québec ou Drummondville?) ou historique (comme minorité), mais je m'étonne que l'on ne remarque pas la place que l'on fait aux Laferrière, Thuy, Kokis pendant que l'on se plait à stigmatiser les Québécois sur ce qui n'est jamais loin d'une «tare héréditaire».
Bref, je me demande, parmi les lecteurs de Clarence, puisque l'on semble à l'aise avec la littérature américaine ou canadienne, si vos amis anglos acceptent votre nationalisme (si vous l'êtes), ou si au contraire il faut plutôt faire de la question nationale un tabou.
Wow, merci pour ce commentaire plus qu'élaboré, l'engagé. Même si je suis pas certain de bien comprendre où tu veux en venir et en quoi c'est lié à ce que j'ai écrit. Je vais y réfléchir et peut-être revenir plus tard sur les questions (très complexe) que tu soulèves.
RépondreSupprimerJ'ai pas lu autant d'auteurs afro-américains que toi, mais je comprends tout à fait ton feeling de blanchitude totale (donc, de distance) jumelé à celui d'une proximité morale et esthétique. Une sorte d'empathie autoculpabilisante qui accompagne l'acte de communion inhérent à l'oeuvre d'art.
RépondreSupprimer"Ton oeuvre me prouve à la fois qu'on est semblables et qu'on est différents. Ton oeuvre me rappelle aussi à la fois que je suis semblable à toi sur le plan moral et que je suis semblable à ceux qui t'ont fait du tort à cause de ta différence sur le plan culturel/symbolique. Ton oeuvre me permet aussi de comprendre que je suis différent de ces même gens qui t'ont persécuté."
Je crois qu'on peut se permettre de citer ici qqn qu'on connaît bien en affirmant qu'il s'agit bel et bien d'un double-bind.
Ton billet sur Baldwin met d'ailleurs le doigt direct dessus. C'est là où t'es le meilleur: la promenade littéraire (de Laferrière à Moore en passant par Baldwin et Ellison). Toujours le fun à lire.
On ne pille pas des territoires parce que les autres sont inférieurs et qu'il faut les «civiliser», on veut d'abord les ressources et on invente ensuite que les occupants sont sauvages. Les pères fondateurs américains puis les présidents américains ne sont-ils pas responsables de génocide des nations amérindiennes? C'est dans Howard Zinn... Ça prépare plutôt bien le terrain pour l'esclavage, lequel est le produit de la même vision coloniale.
RépondreSupprimerLes Canadiens français n'ont pas vécu ce qu'ont vécu les Noirs ou les Amérindiens, mais ils ont vécu une forme de colonialisme, et il subsiste encore aujourd'hui ce colonialisme (car nous le perpétuons nous-mêmes) et c'est là le lien que je voulais faire avec la « transparence » ou le caractère invisible dans mon anecdote, quand mon interlocuteur n'est pas capable de reconnaitre son propre racisme ou du moins sa propre singularité particulière, sa propre identité, alors qu'il pense se situer à l'extérieur du nationalisme en adoptant les valeurs canadiennes de Trudeau.
« Le problème fascinant du racisme, dans son sens le plus profond, insondable, de "reconnaître dans l'autre quelque chose de différent de moi", c'est qu'il est partie intégrante de nous, il nous construit en face-à-face, à travers l'Histoire qu'on partage et qu'on ne partage pas à la fois, il exige la reconnaissance, ne serait-ce que par son inévitable et louvoyante présence même dans les relations les plus sincères, les plus amoureuses, les plus enracinées. Il suffit de lire les grands romanciers noirs pour s'en rendre compte.»
Je dis donc qu'en refusant de me considérer comme «autre», mon interlocuteur m'enferme dans une dimension où je lui suis spirituellement inférieur (parce que je suis encore pogné dans le nationalisme) et lui ne comprend pas qu'il a le loisir de n'être pas dans le nationalisme parce qu'il peut vivre dans un pays que sa nation contrôle. Je dis donc qu'autant certains blancs refusent de «voir» la couleur (et donc le racisme), je me suis moi-même fait traiter de raciste par quelqu'un qui refusait de voir ma spécificité et par là, refusait de voir ses propres réflexes coloniaux.
Vous qui êtes cosmopolite et trilingue, quelle expérience avez-vous avec les anglos quand il est question de l'émancipation des Québécois?
J'ai parlé de Howard Zinn, mais je n'ai pas veillé à m'assurer que vous le connaissiez.
RépondreSupprimer«Une histoire populaire des États-Unis
Cette histoire des États-Unis présente le point de vue de ceux dont les manuels d’histoire parlent habituellement peu. L’auteur confronte avec minutie la version officielle et héroïque (de Christophe Colomb à George Walker Bush) aux témoignages des acteurs les plus modestes. Les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile, les syndicalistes, les GI du Vietnam, les activistes des années 1980-1990, tous, jusqu’aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère américaine, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l’histoire officielle.»
http://www.homme-moderne.org/societe/histoire/hzinn/confzinn.html
Quant au livre que je lisais, il s'agit de «Un Aristocrate au Bas-Canada»
RépondreSupprimerde Sir Tolfrey, traduit et présenté par Paul-Louis Martin.
Ça raconte une année au Bas-Canada en 1816-17. C'est justement très colonial.
Compte-rendu ici :
http://www.erudit.org/revue/rs/1980/v21/n3/055909ar.pdf
@L'engagé: Je me sens un peu poche, mais je ne suis pas certain d'avoir la force de répondre correctement à ce que vous (puisque vous avez l'air de tenir au vouvoiement) soulevez dans ces commentaires.
RépondreSupprimer1)Mon "nationalisme" personnel connait des haut et des bas, parfois je me sens bcp plus proche philosophiquement de la position défendue par votre interlocuteur, et d'autre fois j'ai une attaque d'urticaire en n'entendant que de l'anglais dans un café de la rue Notre-Dame. Parfois, aussi, le terme "Québécois" me répugne, quand je pense aux milliers de gens que nous avons exclus en réclamant un espace géographique et en faisant équivaloir l'identité et le territoire.
2)En vous lisant, mon premier réflexe est de ressentir un certain malaise parce qu'il n'y a pas lieu de comparer l'histoire des afro-américains et des québécois. Ensuite, plus j'y réfléchis, plus je vois où vous voulez en venir. Je suis loin d'être en désaccord total avec vos propos. Néanmoins, je persiste à croire que votre intervention n'est pas en lien avec le sentiment que j'essayais de véhiculer dans mon texte, alors que je me posais justement en "bourreau" et non en "victime" historique. C'est donc impossible pour moi de me prononcer sur les idées que vous énoncez, du moins dans le cadre restreint de ce billet de blogue.
3)J'ai écrit de billet (et l'autre auquel il est relié) dans l'optique d'une réflexion à long terme sur le racisme et sur l'altérité qui est obsédante chez moi, et qui me vient non pas de la politique, mais de la littérature. Ce que je dis, aussi, il me semble, c'est que lire INVISIBLE MAN, c'est plonger dans des recoins obscurs que les livres d'Howard Zinn ne pourront jamais même effleurer, malgré toute leur empathie pour le vaincu et l'oublié. Ce que je voulais exprimer, c'est ce que le roman peut faire, au niveau politique, humaniste et social, qui n'est pas à la portée des autres discours: montrer correctement l'autre, sans le réduire à un schéma. C'est pour ça entre autres que je préfère lire OPERATION SHYLOCK, ou THE COUNTERLIFE, de Philip Roth, pas pour "régler" le conflit israélo-palestinien, mais pour en saisir l'infinie complexité, à la place de lire Robert Fisk, ou Noam Chomsky, par exemple. Et c'est pour ça que je préfère lire les romans de Mordecai Richler, qui sont des monuments d'intelligence et d'humour, que ses essais (ou ceux de Vallière, justement).
4)Tout ça pour dire que d'un point de vue "national", je suis loin d'être un philosophe, ou un politologue, mais l'idée, c'est que mon apprentissage, mon parcours personnel, si on veut, m'oblige à la fois à "être" ce que je suis, au niveau culturel (donc à défendre ma langue, ma culture, etc), et à me mettre dans la peau de l'autre, en "comprenant" pourquoi il pourrait avoir l'impression que je suis "fasciste" dans la façon que j'aie de défendre ces idéaux.
5)William parlait de "double-bind". En effet, il ne saurait si bien dire.
HhhAAAAh j'ai perdu la longue réponse que je voulais vous faire.
RépondreSupprimerMerci de vous être donné la peine de me répondre, vous n'êtes en tout cas certainement pas poche et je vous remercie sincèrement d'avoir détaillé votre position.
De mon côté, c'est justement la lecture intime de Miron (entre autres sa biographie et ses correspondances) et Ferron qui m'ont montré d'une manière poignante la nécessité à mon tour du parcours «non-poétique ou non-littéraire», et croyez-moi, cela me peine, mais c'est un mal nécessaire.
Je crois à la littérature québécoise, je crois au français en Amérique du Nord et les écrivains et les littéraires ne peuvent faire ce travail (de maintenir un espoir pour que nous ne devenions pas un folklore comme les Canadiens français le sont dans le ROC) seuls, ils doivent compter sur des gens politiquement engagés. Sans la démission d'Yves Michaud, au «Bill 63» en 1969, quel visage aurait le Québec? C'est cette démission qui a pavé la voie pour la loi 101 en 1977 et en dépit de cette dernière, vous dites « et d'autre fois j'ai une attaque d'urticaire en n'entendant que de l'anglais dans un café de la rue Notre-Dame.»
Alors je me demande pourquoi vous êtes mal à l'aise avec « le terme "Québécois" [qui vous] répugne, quand [vous] pens[ez] aux milliers de gens que nous avons exclus en réclamant un espace géographique et en faisant équivaloir l'identité et le territoire.»
Voulez-vous parler des Canadiens français? La disparition culturelle (le des Canadiens français n'a rien a voir avec la montée du nationalisme québécois, au contraire, c'est plutôt cette assimilation impitoyable dans le ROC qui diminue d'autant la pertinence d'y apprendre le français, alors qu'il est paradoxalement de plus en plus facile, même au Québec, de fonctionner en anglais uniquement. Alors que les anglos (comme Richler) ne forment que 5 à 8 % de la population, nos institutions d'enseignement supérieur anglophones accaparent 30% du financement gouvernemental, dans un contexte ou nous sommes nous-mêmes minoritaires, n'est-ce pas suicidaire? Nous permettons ainsi au 10-13% des habitants qui ne sont ni anglophones, ni francophones de se tourner vers l'anglais, alors même que les recensements indiquent que le poids des francophone diminue au Québec?
Voilà des propos politiques qui sont justement loin de l'objet littéraire, plus près de Chomsky que de Roth, mais le politique, le culturel et l'économique sont reliés et si une nation, au sens culturel ou sociologique comme la nation québécoise ne peut agir et est subordonnée à une autre nation sociologique, laquelle est une «nation intégrale» et qui détient le pouvoir d'un état, quel impact cette tutelle aura-t-elle dans la «norme sociale» et l'intériorisation de cette provincialisation de l'identité collective?
L'écrivain parle de la vie, de sa vie, de la vie de sa société, mais l'écrivain, par sa participation à la vie, par la littérature qui est une forme de vie décryptée/recryptée change aussi la vie. Une société diminuée produit une vie diminuée pour les individus qui la composent. L'écrivain rend compte de cela, mais il peut aussi le changer.
C'est pourquoi je vous vois extrêmement ému par rapport à la question du racisme, mais je me surprends lire que nous devrions avoir honte de «réclamer un espace géographique et en faisant équivaloir l'identité et le territoire», mais nous ne réclamons pas tant un territoire que le droit d'agir par nous-même, c'est à dire la fin du remplacement et pour cela, la nation québécoise doit passer de l'état de nation au sens culturel à l'état de nation intégrale, tout comme la nation canadiAn le fait avec le Canada. Maintenant parlez-vous de sémantique? Permettez-moi de citer le courriel d'un ami dans mon prochain commentaire.
Désolé pour le « (le » inutile d'un des paragraphes.
RépondreSupprimerSur le nom Québécois et le nom Canadien français, voici ce qu'un ami m'a écrit, il y a quelque chose de touchant dans le caractère familial de son argumentation :
« Lorsque nous avons commencé à nous nommer Québécois, vers 1965, Québécois et Canadien Français étaient synonymes. Lorsque les Rinistes criaient "Le Québec aux Québécois", cela voulait dire aux "Canadiens Français", synonymes.
Il est vrai que dans les années 1810-1820-1830-1840, etc., l'on ne pouvait pas être conscient des effets du changement de nom. Canadien et Canadien Français étaient synonymes. Et le peuple a vraiment commencé à utiliser Canadien Français je crois au tournant du XXe siècle, mais toujours comme synonymes de Canadien.
Canadien ne voulait pas dire Canadian.
Ma maman, née en 1913 utilisait plutôt Canadienne Française, mais lorsqu'elle était fâchée du comportement d'une des nôtres par rapport à l'Anglais, dans sa spontanéité, elle disait "Je ne comprends pas, unetelle, c'est une "Canadienne" comme nous autres". Son grand-père maternel Martel, un jardinier, mort au début du XXe siècle, dans les années 1920, dans un accident de bicyclette, il allait travailler à bicyclette et il a été frappé par une voiture, lui, utilisait Canadien.
D'autre part, les Canadiens et les Canadiens Français (et les Québécois) ont toujours métissé. Avec les Amérindiennes, avec les Allemands, (mercenaires des Anglais, (le Roi d'Angleterre avait des cousins allemands) basés dans des garnisons au Québec, pour combattre les révolutionnaires britanno-américains, (1775-1783) ; environ 1 400 Allemands, protestants, se sont établis ici à la fin des hostilités et ont marié des Québécoises-Canadiennes-Canadiennes-Françaises-catholiques, malgré les curés, on dira notre fermeture...), les Écossais, les Irlandais, les Italiens, Polonais, etc., etc., etc.
SUITE :
RépondreSupprimerOn a fini par intégrer le discours des adversaires de l'indépendance qui disaient que les Canadiens Français étaient xénophobes, racistes, rhétorique de la propension atavique de la culture canadienne-française à la xénophobie et à la fermeture.
Tares dont témoigneraient notre passé et notre nationalisme. Nationalisme canadien-français qui serait dangereux, qui éveillerait des démons. Ce racisme historique, une sorte d’atavisme canadien-français de l’exclusion, de la xénophobie, de l’antisémitisme (?), l'identité canadienne-française... nous aurait prédisposés à une forme de racisme ou en tout cas de xénophobie et à la fermeture.
Un excès de nationalisme serait de trop se replier, de vouloir trop se passer des autres. Un excès contraire serait, quand on est trop fort, de dominer, d’écraser l’autre, ce serait l’impérialisme par exemple.
Or, le nationalisme, le nationalisme canadien-français, devenu québécois, c’est la recherche, quand on ne l’a pas, l’affirmation, quand on la possède et la défense quand on la croit menacée, de la maîtrise suffisante de notre vie économique, politique et culturelle. Recherche, affirmation et défense, plus ou moins conscientes, plus ou moins complètes.
Comment s’intégrer ici et à quoi voulait-on s’identifier ? C’est vrai que, surtout pour les universitaires, il est difficile de distinguer le fait, criant au Québec, que deux collectivités politiques s’y font concurrence pour l’allégeance des citoyens et en particulier des nouveaux citoyens.
Dans ce combat pour l'indépendance du Québec, suite au discours de nos adversaires, que nous avons intériorisé, nous nous sommes sentis coupables de nos tendances soit-disant de fermeture et l'on s'est donc mis à la recherche d’un “nous” véritablement habitable autrement dit déquébécisé, une identité qui ne serait pas vide, mais évidée de cette identité historique pour laisser la place à d’autres éléments, le territoire notamment.
Le peuple canadien-français, ayant été longtemps colonisé, dominé, méprisé, en arrivera à vouloir faire disparaître son vilain nom canadien-français, qui sera devenu pour ses élites synonyme d'arriéré. Ce n'est qu'à compter des années environ 1985, que l'on a décrété qu'il fallait mépriser son ancien nom, qu'il fallait que la nation canadienne française, (du Québec), disparaisse pour que naisse un pays.
Curieux qu'une mort soit nécessaire à une naissance. Qu'il faille disparaître pour pouvoir exister.
Raoul Roy (1914-1996) et quelques autres voulaient je crois que l'on retourne à notre ancien nom Canadien.
Il n'est pas question de retourner en arrière et ne plus se nommer Québécois. Mais, en même temps, il est curieux que l'on dénigre son ancien nom, Canadien Français, et ses anciens noms, sans connaître ce qu'ils ont signifiés.
En psychanalyse, vers la fin de l'analyse, il arrive souvent que l'on se penche sur son nom, pourquoi nous a-t-il été donné, que signifiait-il, un compromis, une tragédie, un acte d'amour ? Etc.
Pour nous, nous n'avons pas encore revisité ces anciens noms, puisque nous les ignorons. Est-ce dire que nous sommes loin du commencement de la fin de la désaliénation ?»
Conclusion : vous semblez aussi obsédé par la question du racisme et de l'altérité que je le suis par rapport au français et à ce que je considère comme notre colonialisme culturel et j'espère que je ne vous ai pas trop embêté avec mes histoires.
RépondreSupprimerLe fil me semble cette question de la désaliénation (ou de l'aliénation). Pour «voir» en quelque sorte, au plan social ou littéraire, il faut refuser les ornières et c'est ce que vous dites en expliquant combien « lire INVISIBLE MAN, c'est plonger dans des recoins obscurs que les livres d'Howard Zinn ne pourront jamais même effleurer, malgré toute leur empathie pour le vaincu et l'oublié .»
Je prétends de mon côté qu'il faut connaitre l'histoire des vaincus et des oubliés, ou connaitre l'histoire de la politique tout court et que la lecture d'oeuvres littéraires n'en sera que plus riche (mais il y a quelque chose de consensuel qui me répugne dans ce que je viens d'écrire, je ne cherche pas à tout prix à réconcilier nos positions). Disons que je suis le plus littéraire de mes amis en socio/politique/philo alors que je suis le plus politique/philo/socio de mes amis en littérature et en art.
Comme l'altérité et le racisme sont des questions également sociales et politiques, je m'interrogeais sur votre perception de ce que je ne crains pas d'appeler notre «colonialisme culturel».
J'avais d'autres liens à faire, mais... peut-être que cela vous ennuie. avec mon obsession. Je vous propose de lire «Invisible man» et de vous récrire à ce sujet.
Salutation,
Pour le vouvoiement, je ne sais pas, depuis que j'utilise ce pseudo, je ne tutoies pas... Mais j'ai l'impression que certains ici vous connaissent personnellement,alors je me sentirais imposteur si j'osais...
P.S Merci pour la découverte, j'ai sincèrement le gout de lire ce livre
P.P.S. Vallière : «Être un "nègre", ce n'est pas être un homme en Amérique, mais être l'esclave de quelqu'un. Pour le riche Blanc de l'Amérique yankee, le "nègre" est un sous-homme. Même les pauvres Blancs considèrent le "nègre" comme inférieur à eux. Ils disent : "travailler dur comme un nègre", "sentir mauvais comme un nègre", "être dangereux comme un nègre", "être ignorant comme un nègre"... Très souvent, ils ne se doutent même pas qu'ils sont, eux aussi, des nègres, des esclaves, des "nègres blancs". Le racisme blanc leur cache la réalité, en leur donnant l'occasion de mépriser un inférieur, de l'écraser mentalement, ou de le prendre en pitié. Mais les pauvres blancs qui méprisent ainsi le Noir sont doublement nègres, car ils sont victimes d'une aliénation de plus, le racisme, qui, loin de les libérer, les emprisonnent dans un filet de haines ou les paralyse dans la peur d'avoir un jour, à affronter le Noir dans une guerre civile.»