vendredi 22 juillet 2011

Re: E-mail à Clarence L'inspecteur



(En réponse au e-mail de Will, publié récemment sur Twist 'n Serve)

Salut William,

Désolé de ne pas t'avoir répondu avant: j'étais super occupé, à cause de ma fête, et tout. Je veux pas que tu penses que je t'oublies, ou que je te néglige, c'est juste que j'avais des dossiers à régler. Pis y a la chaleur aussi. 31 ans sous 31 degrés, ça se fête.

Je suis vraiment content, d'abord que tu aies commencé le Richard Ford, et ensuite que tu te dises agréablement surpris par son écriture.

Tu sais, j'en ai parlé souvent, pour moi il représente un peu ce que la littérature peut faire de mieux, malgré (ou à cause de, justement) son aspect "low profile" et toujours à la limite du banal. Dans le cadre d'un séminaire sur l'imaginaire politique, avec J-F Hamel, j'avais présenté un travail sur l'univers de INDEPENDENCE DAY et sa réception critique en France, que j'avais intitulé "La profondeur du premier degré". J'essayais d'expliquer pourquoi une certaine frange de la critique française (et européenne en général, soyons honnête), ne sera jamais capable de saisir correctement l'Amérique telle que représentée chez quelqu'un comme Richard Ford. Pour ces critiques, l'Amérique ne peut pas être autre chose qu'une expérience toujours "sur le point d'échouer", de s'écrouler, un château de carte déliquescent qui menace de s'effondrer à tout moment. Ils lisent dans INDEPENDENCE DAY une critique acerbe des valeurs, des idées, des motels, des voitures américaines, etc. Ils voient, dans l'attitude et la philosophie du narrateur Frank, de l'ironie, du sarcasme. Ils voient du second degré partout.

Alors que pour moi, c'est ça la beauté de l'écriture de Ford: la reconnaissance profonde et sincère qu'il n'y a pas toujours lieu de creuser et gratter pour trouver les bibittes, qu'il n'est pas toujours nécessaire de relier l'expérience qu'on a des choses et des évènements à des termes comme "surface", "apparence", "superficialité" qui s'opposent obligatoirement à la sacro-sainte "profondeur" de la littérature. D'ailleurs, comme Frank l'explique bien, s'il a lui-même arrêté d'écrire, c'est qu'il n'était plus capable de soutenir cette espèce de force négative qu'entraîne tout effort de création: dire non à la vie en analysant sans cesse à quel point elle est insupportable, sous toutes ses coutures. Il écrit:

What I did […] was become more and more grave – over my literary voice, my sentences and their construction, […] and my themes, which became darker and darker. My characters generally embodied the attitude that life is always going to be a damn nasty and probably baffling business, but somebody has to go on slogging through it. This, of course, can eventually lead to terrible cynicism, since I knew life wasn’t like that at all – but was a lot more interesting – only I couldn’t write about it that way. Though before that could happen, I lost heart in stringing such things together, became distracted, and quit.

J'adore cette idée de la peur du cynisme et du "becoming distracted", distrait par la vraie vie "bien plus intéressante", jusqu'à arrêter d'écrire. Et ce que j'aime encore plus, évidemment, c'est l'attitude non pas de Frank, qui abandonne l'écriture, mais bien celle de Ford, qui lui continue à écrire, me permettant d'accéder aux réflexions, à la belle psychologie de Frank, de ce qu'il me raconte.

(D'ailleurs, pour un roman si "réaliste", si "traditionnel", il y aurait un travail intéressant à faire sur la voix de Frank - d'où provient-elle, à qui s'adresse-t-elle? alors qu'aucune "mise en scène" de l'acte d'écrire n'est présentée: le temps du récit est on ne peut plus clair, le temps de l'écrit, lui, est on ne peut plus flou. À qui parle Frank? Quand parle-il?)

Ce que Ford tente de créer, d’après-moi, à travers la narration de Frank Bascombe, s’apparente d’abord à une critique de la facilité. Je veux dire par là qu’il est facile de démolir par l’exagération, par la déformation, par l’absurde, un système imparfait et poreux. Il est facile de trouver et d’exploiter les failles d’une vie qui nous semble, à nous universitaires, intellectuels ou artistes, complètement dégénérée et superficielle.

Ford n’est pas pour autant un écrivain léger, et il est loin d'être un écrivain manichéen. Au contraire, sa pensée limpide, sa plume claire, me rappellent constamment à quel point la littérature américaine est encore capable de se réinventer et de se plonger sérieusement dans une étude sociale et comportementale complexe.

Moi, je dis aux gens, quand je le recommande: man, quand t'auras fait une overdose de Chuck Palaniuk, lis Richard Ford, ça risque de frapper fort.

Bref, tout ça pour te dire que je suis content que tu aimes le livre pour l'instant et que j'espère que tu vas le savourer jusqu'à la fin, pour qu'on puisse en parler encore.

Appelle-moi quand vous aurez replié la tente!

Clarence

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