Une dizaine de filles marchait en groupe derrière moi. J’avais envie d’être un beau jeune homme. J’ai toujours eu envie d’être un beau jeune homme, pour toutes les filles, même quand j’étais dans ma période la plus amoureuse, la plus passionnée, avec Mathilde. Je me suis imaginé qu’elles me poursuivaient. Sur ma nuque, je pouvais sentir le picotement de leurs regards fixés sur moi et j’ai vite grimpé l’escalier deux marches à la fois parce que j’ai toujours été un lâche en ce qui concerne les filles. Je savais très bien que je m’inventais un scénario, que ce groupe d’adolescentes ne me suivait pas plus que je ne suivais moi-même cet aveugle qui dodelinait près du guichet automatique, mais ce qui se passait dans ma tête était pour moi aussi réel que ce qui se passait pour vrai, ce qui se passait réellement.
Je me considérais comme quelqu’un de sain d’esprit, malgré cette propension à conceptualiser l’existence, jusqu’à la transformer en trame narrative dont je pouvais faire l’analyse à tête reposée. Je savais que c’était un défaut, une faille de mon caractère, mais quand j’étais plus jeune, je l’ai déjà dit, je considérais tous mes défauts comme des qualités en puissance. De là venait mon incapacité à pleurer, de là aussi mon détachement face à la mort de Mathilde. Je ressentais une colère sublime, grandiose, mais toute proche dans mon cerveau se terrait la graine de la mise en scène, de l’idée de la colère, de cette colère faite idée et jeu qui se changeait en ersatz de colère.
En me sauvant de cette horde de filles, je me voyais en train de le faire et je planais au dessus de moi. La brève intuition qui m’avait frappé dans le métro était définitivement éteinte, déjà, brève comme un éclair qui m’aurait illuminé seulement dans le but de m’obliger à fermer les yeux.
En haut, les portes de la station, côté Berri, étaient impossibles à ouvrir, j’ai essayé avec mes bras et ensuite avec mon dos et finalement avec mon pied. J’ai donné un grand coup de pied dans la porte et elle n’a même pas bougé, j'ai à peine entendu un petit woof d’air froid s’infiltrer par un interstice. Ça m’a soulagé pourtant et en me retournant j’ai attendu que quelqu’un se pointe le bout de la tête par les escaliers roulants. Mes mains dans les poches de mon long manteau, une moue de tueur sur le visage. La mâchoire inférieure un peu prononcée, les narines dilatées. J’aurais besoin d’aide pour pousser la porte et sortir dans le froid de la soirée. De l’autre côté de la vitre givrée on ne distinguait rien d’autre que la faible lueur des lumières de Noël.
J’ai eu le sentiment, proche de l’angoisse, que c’était le fait d’avoir pensé à Noël qui venait de faire surgir Noël en haut de l’escalier roulant. Le frère cadet de Mathilde tenait la rampe de caoutchouc et se tenait loin des côtés, comme s’il avait lu les instructions avant d’embarquer dans un nouveau manège. Il m’a vraiment donné l’impression de surgir, même si je savais qu’à Montréal on n’arrête pas de croiser des connaissances, je veux dire ça devait être une des caractéristiques de la ville dans le Routard.
Noël est apparu au haut de l’escalier roulant et n'a pas semblé surpris de me trouver là, à l’attendre. On aurait dit qu’il croyait que je l’attendais là.
J’ai dit :
-Qu’est-ce tu fais, t’es pas au travail?
Noël travaillait dans un bar du centre-ville, le Sainte-Élizabeth, où il servait des drinks à d’anciens fumeurs qui lui racontaient comment c’était l’UQAM, dans le temps, et comment ce n’était plus la même chose maintenant que tous ces contrats avec Québecor et Bombardier avaient transformé les hautes études en simple prolongement du corporatisme global. Noël lavait ses verres en écoutant, en se disant sans doute que tout ça irait de pire en pire, ne sachant pas exactement s’il faisait référence au système d’éducation ou aux saoulons sur le point de se mettre à rouler leur patch de Nicoderm pour les fumer.
Il m’a aidé à forcer pour ouvrir la porte en disant :
-Je travaille jamais le dimanche. Toi?
Comme par un fait exprès ou une heureuse conjoncture, un troupeau de gens est arrivé à cet instant précis où Noël et moi on se tenait la porte à deux dans le courant d’air assassin et a profité de l'ouverture. Il ne neigeait pas, le ciel était clair, d’un bleu absolument foncé. Les étoiles étaient peut-être le reflet des cristaux dans la neige dure et froide, entassée le long des murs de la station de métro.
-Moi non plus, je m’en va chez nous, je reviens de chez Victor.
-Je m’en allais chez vous pour te parler.
-Ok.
-Tu travailles pas le dimanche?
-Non. Écoute Noël, je sais pas si je devrais te dire ça, mais ça fait une semaine que je suis pas rentré travailler.
-Quoi?
-Une semaine que je suis pas.
-Comment ça?
-J’ai d'autres choses en tête.
-Fallait que je te parle.
-Ça va-tu toi, tu tiens le coup ?
-Oui toi?
-Bof.
-Il fait crissement froid.
-Crissement.
Fan de cette série. C'est toujours comme si on y était. J'aime beaucoup ces dialogues où tout réside dans les non-dits. Fort.
RépondreSupprimerMerci, t'es fine. Ah! Si tu savais à quel point les dialogues ça m'obsède dans l'écriture en plus! C'est cool de se faire dire ça.
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