Gabrielle Roy avec les boys de Saint-Henri
© Archives nationales du Québec. Reproduction autorisée par les Archives.
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Guy me pointe du doigt la photo (pièce no1), pas vraiment noire et blanche, plus sépia, beige et crème, sur laquelle je vois une bonne centaine de personnes réunies dans ce qui ressemble à une salle de bal. Ces gens ne me disent rien, ils sont d'un autre monde, un monde dans lequel on portait ces robes qui sont exposées à la Grande Bibliothèque en ce moment, des crinolines, des frous-frous, des culs bombés. Ils appartiennent à une histoire qui m'est inconnue, étrangère, sur laquelle je n'ai aucune prise. Ils sont souriants, pour la plupart, des jeunes et des vieux, des générations réunies pour le banquet annuel du Centre Paroissial Saint-Zotique.
-Tu vois, là-dessus il y a mes parents, ici et ici, et ma grand-mère
juste à côté, ici. Et quand j'ai montré la photo à ma mère, en préparant
l'exposition, elle m'a dit que sa grand-mère à elle aussi y était, ben
oui. Tsé quand tu me disais tantôt que t'avais l'impression que
Saint-Henri c'était un peu comme une petite famille, ben c'est ça: toute
ma famille est là-dessus, on dirait ben. La grand-mère de ma mère, mon
arrière-grand-mère, là voilà: ici.
C'est difficile de ne pas se sentir un peu comme un imposteur, dans
ma situation, quand on entend des choses comme celles-là et qu'on habite
le quartier depuis à peine quatre ans. J'imagine que ça ne ferait pas
grand-chose, si je ne ressentais pas un besoin viscéral, que je ne
m'explique pas complètement d'ailleurs, de réclamer Saint-Henri pour mon
compte, de me l'approprier, de l'investir et de l'embrasser dans mon
écriture et son imaginaire. J'imagine que ça me ferait rien si je ne
m'étais pas attelé, depuis mon arrivée, à la tâche abstraite de saisir
ne serait-ce qu'un brin de l'essence du lieu pour le partager ou, mieux,
pour le garder juste pour moi.
Guy, le bénévole de l'exposition de photos organisée par la Société
Historique de Saint-Henri pour les cent ans du Centre Paroissial, est
donc un représentant d'au moins la quatrième génération de gens d'ici.
Je l'observe et je vois la passion dans ses yeux quand il m'explique
telle ou telle photo: ici Maurice Richard en plein gala bénéfice pour le
Centre Paroissial, en compagnie de M. le curé et du chanoine (pièce
no2); là un jeune Jacques Godin crucifié et extatique, dans un de ses
premiers grands rôles au théâtre amateur, dans la Passion (pièce no3).
J'écoute Guy me raconter des anecdotes, me nommer des endroits précis
que j'ai sûrement déjà croisé en me promenant dans les rues, mais dont
les noms ne me disent rien, et je pense à la différence entre "un gars
de la place" et "un visiteur". Je me dis que c'est étrange, alors qu'on
parle toujours de nos racines, de nos origines, à quel point il y a deux
sortes de personnes, dans la vie: celles qui ne pourront jamais
vraiment dire qu'elles viennent d'un endroit précis, au delà de leur
propre existence, à cause des multiples déménagements, à cause des aléas
de la vie, des trucs comme ça; et celles qui pourront toujours te
montrer une photo de 1911 sur laquelle on distingue quatre générations
de leur famille réunies dans un souper communautaire du quartier. Et je
me demande: qui a le plus grand univers? Celui qui connaît des dizaines
d'endroits, de villes, de quartiers, de pays où il était de passage, ou
celui qui n'a jamais bougé d'ici, entre Atwater et l'échangeur Turcot
(ou ce qui existait comme frontière à la place, à l'époque), entre
Westmount et le canal Lachine?
Je suis incapable de ne pas ressentir une forme de jalousie en
écoutant Guy "être" tellement ce p'tit gars de Saint-Henri, sans aucun
effort, sans avoir à y penser, et en même temps je me réconforte en me
rappelant que ceux et celles qui en ont parlé, si bien, ceux et celles
qui m'ont donné envie d'y "être" moi aussi, ils étaient comme moi: ils
étaient des intrus.

Beau texte ça Clarence.
RépondreSupprimerTon texte me fait réfléchir à la valeur des vieilles photos.
Le p'tit gars à la droite de la femme a l'air d'envoir envie de pleurer. Peut-être qu'elle lui pince un bourrelet et qu'elle vient de lui ordonner de sourire ? Y'a un début de récit dans cette pose en tout cas.
C'est intéressant ce que tu dis à propos des intrus. Peut-être qu'ils sont plus aptes à percevoir la "cohérence" d'un milieu. Peut-être pas non plus. Je ne suis pas tellement attaché à mon quartier, mais je ressens un peu la même chose que toi quand je vais à Ste-Justine de Bellechasse. Ma famille vient de là. C'est un véritable microcosme québécois, les gens de Ste-Justine ont un accent pas possible et ils vivent encore aujourd'hui en communauté, les liens tissés serrés, les potins, les chicanes de voisinage, etc. Ce qui me fascine à chaque fois, c'est de voir à quel point tout cela est naturel pour eux. Je suis capable de relever leurs différences, en tant qu'intrus, mais en même temps, il y a quelque chose qui m'échappe, c-à-d ce que ça implique de vivre cette différence comme si c'était la normalité même. Bon, dire ça, c'est ne pas dire grand-chose, en gros je voulais juste laisser quelques lignes ici pour te dire que ce texte-là me parle.
Dernière affaire, pour ne pas être seulement dans l'éloge... Tu écris "ils sont d'un autre monde". L'idée est juste, moi aussi j'ai tendance à utiliser ce syntagme figé, mais je ne peux pas m'empêcher d'y voir un lieu commun un peu émoussé. C'est le genre de truc qui m'angoisse quand j'écris: un lieu commun qui décrit de façon juste une situation, mais qui me semble "poche" parce qu'on l'a rencontré 1000 fois sous la plume des autres.
C'était mon coming out ; je suis un enculeur de mouche.
Thanks Simon pour ce commentaire qui dément de façon élégante et éloquente les conclusions de l'article de Pierre-Luc et Geneviève. Tu me vois fort aise de ces compliments et je prends bonne note à la fois de tes réserves et de ton coming out.
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