dimanche 11 décembre 2011

Mathilde en dernier (XVIII)

Je n’habitais qu’à un coin de rue au nord de Jean-Talon, dans un immense appartement au deuxième étage d’un immeuble commerçant. Des arabes tenaient un salon de coiffure en dessous de chez moi et ils n’arrêtaient pas de me suggérer des astuces pour transformer mon logement en garderie à sept dollars ou en foyer d'accueil pour soutirer des subventions du gouvernement. Je les entendais discuter fortement pendant les nuits du Ramadan. Je les trouvais éminemment sympathiques et ils me le rendaient bien. Tu pouvais descendre le matin et aller leur demander un expresso bien bien serré pendant que ton lait bouillait tranquillement sur la cuisinière. 
Après que les bombes aient explosé dans le métro, ils s’étaient comme enfermés durant des jours dans le salon et ils évitaient tout le monde, de peur qu’on ne les pointe du doigt. L’un d’entre eux m’avait offert une version française du Coran. Je l’avais remercié en lui disant que j’allais lui amener un exemplaire du Nouveau Testament, why not? En voyant son visage changer, j’avais aussitôt transformé ça en boutade. 
J’habitais là avec Raymond et avec une autre de mes amies d’enfance qui s’appelait Ève et qui était partie depuis presque un an en Irlande faire du tourisme humanitaire, en super grosses italiques. Raymond et moi on recevait parfois des courriels succincts et bourrés de connotations qui nous laissaient croire qu’elle s’était peut-être engagée dans une milice de l’IRA, une branche de l’IRA qui s’occupait des ressortissants étrangers. Ève avait des origines irlandaises et à chaque St-Patrick elle nous forçait à aller boire des milliers de pintes de stout sur Crescent jusqu'à ce qu'on déboule des rues sans aucune dénivellation. 
Elle et Mathilde ne s’étaient jamais bien entendues et à sa mort, je lui avais écrit la nouvelle. Le message que j’avais reçu était encore plus cryptique que d’habitude, ça disait quelque chose du genre …sors-toi de cette merde-là, tu peux tellement faire plus que tu penses, tu penses-tu que c’est pas un don chez toi de pouvoir passer par-dessus la mort d’une fille qui t’a bardassé pendant dix ans, quoi, dix ans? Par ici on se suicide pas, si tu savais comment on se suicide plus. Depuis que le Sinn Fein a été démantelé, depuis que tous ces ratés de fachos… Quelque chose du genre. 
Elle continuait à nous envoyer des chèques post-datés pour payer sa part et je me demandais si en signant ses chèques de sa calligraphie furieuse elle était encore consciente que cet argent servait à autre chose qu’à se procurer des armes illégales et des bombes artisanales, que ça servait à payer un propriétaire italien de cent soixante-dix-huit ans, que ça servait à couvrir les frais d’Hydro-Québec et de Esso, qui nous chauffait au mazout. Esso, fuck. Je pensais à Ève je me demandais si dans sa tête elle reconnaissait encore l’existence d’autres entités étatiques ou bureaucratiques que Scotland Yard et Buckingham, d’autres entités que celles qui stigmatisaient sa haine et sa fureur. 
Noël et moi on parlait plus depuis quelques secondes quand on est arrivés en bas et j’ai cherché mes clés dans les poches de mon manteau. Je venais de lui avouer que je n’allais plus travailler depuis une semaine et je ne savais pas pourquoi je lui avais avoué ça. Ça ne faisait que démontrer une détresse et un égarement que je ne cherchais absolument pas à laisser transparaître. Ni dans mon attitude ni dans mon comportement. Ni dans mes gestes ni dans mes paroles. Je voulais que tout le monde ait le sentiment que je survivais à ce drame comme une statue grecque figée sur un piédestal de marbre depuis trois mille ans, le pénis à l’air mais résistant aux intempéries sans même cligner de l’œil. C’était la définition du stoïcisme, et aujourd’hui, en l’espace de quelques heures je m’étais effondré dans les bras de Victor et je venais de révéler au frère de Mathilde que je n’étais pas bien. Pas bien du tout. J’aurais pu broder sur le fait que je n’avais jamais aimé mon emploi et que j’avais en réalité donné ma démission, mais Noël n’était pas con, il était loin d’être con, il appartenait à une famille qui ne comptait aucun con. 
Il attendait que je trouve mes clés en grelottant, du haut de ses vingt ans, du haut de son air d’être né en même temps qu’un siècle, en même temps qu’un millénaire. Il portait un béret et des caches oreilles jaunes. Il fixait mes poches de manteau comme s’il cherchait à voir à travers. 
Quand j’ai rencontré Mathilde, plus précisément à partir du moment où j’ai commencé à fréquenter Mathilde, Noël s’est mis à prendre une place dans mon existence. C’était dans l’ordre des choses. On était sur la même longueur d’onde à propos de bien des sujets. Malgré la différence d’âge, on s’entendait bien et il me considérait (je pense, jusqu’à un certain point j’espère) un peu comme son beau-frère, comme le mari de sa sœur, comme cette personne qui allait toujours être là en périphérie de sa famille, une personne qui n’allait jamais être remplacée par un nouvel amant ou un nouvel amoureux. Les couples comme Mathilde et moi, qui durent de l’adolescence jusqu’à l’âge adulte ont tendance à être vus par l’entourage comme particulièrement solides, comme allant de soi. Combien de foi je n’ai pas entendu des amis me dire ou dire à Mathilde qu’ils ne nous imaginaient pas l’un sans l’autre. Et ça n’avait rien à voir avec la réalité particulière qu’on vivait tous les deux, dans notre intimité, ce n’était que le reflet de ce qu’on projetait : une sorte d’évidence qui datait de nos plus vieux souvenirs. À partir du moment où un couple appartient à l’histoire de son groupe d’amis, il n’est plus envisageable que ce même couple se désagrège. 
Personne n’était au courant que Mathilde m’avait laissé juste avant de se tuer, pas même Noël, ni même Béatrice, ni mes parents, ni Liv, qui était débarquée en pleurs de Zurich et qui se demandait sans cesse, dans ses allers et retours mêlés, si elle revenait au Québec ou si elle revenait en Suisse. Personne ne savait rien de nous, personne ne savait rien de moi, personne ne savait rien de Mathilde. Personne ne savait rien.

1 commentaires:

  1. J'ai vraiment toujours envie de te remercier quand j'les finis, celles-là.

    Merci, crime.

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