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Il avait été obligé d’appeler son père, la police l’avait forcé à téléphoner à son père en plein milieu de la nuit. Les policiers avaient été appelés sur un appel de nuisance nocturne et ça tombait juste bien parce qu’on venait de se rendre compte que le troisième gars venait de commencer à démolir la batterie de Victor.
Le gars avait réussi à défoncer le bass-drum en utilisant son cap d’acier. Le gars tentait de casser le high-hat en frappant dessus avec deux cymbales qui valaient au moins cent dollars chacune. Ça faisait évidemment un bruit d’enfer, tout ce métal cuivré se fracassant, c’était un bruit étrange, qu’on associait à Victor, mais qui n’avait plus rien à voir avec lui.
À ce moment-là les policiers sont apparus et ça leur a fait de l'action, ils ont calmé le jeu. Ils ont embarqué les trois gars pendant que nous, on regardait comme une foule impassible, se tenant les uns contre les autres serrés, et les amis des amis se sentant un peu coupables, comme si c’était leur faute ou quoi.
Victor est revenu en trombe, essoufflé, il était allé couper l’eau dans la cave et il avait un fil de toile d’araignée qui pendait de ses cheveux, en avant, près de l’oreille. Il était toujours torse nu et les policiers lui ont demandé, comme au hasard, si c’était chez lui ici. Il a répondu que oui, qu’il habitait ici avec sa mère. Et où était sa mère? Sa mère était à l’hôpital en train de subir un traitement de chimio qui s’étendait sur une semaine. Le policier qui a reçu cette réponse a eu l’air de peser plusieurs informations dans sa tête, du genre est-ce que je dois lui présenter mes excuses ou est-ce que je dois le sermonner encore plus d’organiser des soirées de débauches alors que sa mère se meurt d’un cancer? Il a paru troublé, son fusil bien en place sur sa hanche et sa veste anti-balle bleue nuit.
Il a demandé à Victor qui il pouvait appeler, est-ce que son père pouvait être rejoint? Pourquoi mon père, c'est quoi le rapport de mon père? Parce que j’ai besoin d’une autorité parentale, d’une forme d’autorité, parentale ou autre, je ne peux pas partir sans qu’une autorité parentale, qu’une autorité soit prévenue qu’il y a eu du grabuge et une arrestation sur les lieux. Victor a semblé vraiment découragé. Tout le monde gardait le silence et je me suis demandé si on était libre ou si on était prisonnier. J’ai eu ma réponse quand une fille s’est levée d’un divan et s’est dirigée vers la porte d’entrée dans l’intention de rentrer chez elle. Le deuxième policier s’est interposé et l’a poliment enjoint de retourner s’asseoir. Personne ne s’en va avant que le père de ce jeune homme ait été prévenu. Et s’il décide de s’en venir, personne ne s’en va avant qu’il soit arrivé. On va prendre en note les noms et les coordonnées de tout le monde. Ils ont sorti des blocs notes et ont commencé à faire le tour.
Le policier qui parlait le plus a tendu un cellulaire à Victor. Mathilde a baillé et je m’en suis aperçu du coin de l’œil et ça m’a rassuré et offusqué à la fois. J’avais l’impression d’être complètement dans le champ à être nerveux comme je l’étais. J’avais le goût d’être fâché et de lui dire pis si c’était arrivé chez toi? Mais ça n’aurait jamais pu arriver chez Mathilde. Les seules soirées qu’elle ait jamais organisées se sont toutes résumées à des phrases comme peux-tu baisser le son, on s’entend plus parler.
Et Victor a été obligé d’appeler Charles, son père, à presque quatre heures du matin, pour lui dire que des policiers étaient à la maison (Quelle maison? La maison de maman.) et que trois petits cons avaient foutu le bordel (Quel bordel? Quels petits cons? Un crisse de bordel, des estis de petits cons que je connais même pas) et que les policiers exigeaient qu’il soit au courant et idéalement qu’il se ramène tout de suite pour constater les dégâts et pour s’assurer que tout était rentré dans l’ordre (Quel ordre, quels policiers, quels dégâts, quoi?). Victor faisait des faces dans le téléphone. Il détestait la situation parce que c’était une situation qui l’empêchait de détester son père, qui l’empêchait de lui être supérieur. Il grimaçait dans le téléphone et il y avait un silence tellement intense dans la pièce qu’on pouvait entendre la voix ensommeillée et complètement perdue de Charles.
Victor a raccroché et le policier a été obligé d’aller chercher son cellulaire parce que Victor n’offrait aucune coopération: il regardait le téléphone, et on aurait dit qu’il regardait dedans. C’était juste un jeune homme de dix-sept ans qui n’avait plus que des relation ponctuelles avec son père, qui lui en voulait à mort de s’être poussé, un jeune homme de dix-sept ans normal, qui n’aurait jamais pensé à arracher des lavabos et des toilettes chez des inconnus. Et pourtant, il allait y goûter.
Quand Charles est finalement arrivé, les policiers avaient terminé leur ronde de coordonnées depuis longtemps et on a pu partir et en me tournant vers le père et le fils et en marchant à reculons pour les observer un peu en m’éloignant avec Mathilde, en les observant être de la même grandeur mais d’une corpulence tellement opposée, je sentais tellement de tension que je n'aurais jamais pu imaginer qu'ils allaient habiter un au-dessus de l'autre quelques années plus tard.


